Au moment de dégainer le smartphone, notre cerveau bascule déjà en mode « tâche » plutôt qu’en mode « expérience », rappelle une psychologue en Espagne.
Dans un entretien relayé par le média espagnol El País, la psychologue Elena Daprà détaille comment l’habitude de tout photographier avec son téléphone modifie notre attention, notre façon de vivre un moment… et la solidité de nos souvenirs. Derrière chaque cliché, explique-t-elle, se cache un choix mental : vivre pleinement la scène, ou externaliser le souvenir vers l’appareil.
Quand notre cerveau délègue le souvenir au téléphone
Pour Elena Daprà, spécialiste de psychologie intégrative en Espagne, notre cerveau cherche en permanence à donner du sens à ce que nous vivons et à conserver ce qu’il juge précieux. La photographie est devenue, selon elle, une voie rapide pour « assurer » qu’un instant ne sera pas perdu. Mais cette garantie a un coût cognitif.
Le simple geste de sortir le téléphone, de le déverrouiller et d’ouvrir l’appareil photo change déjà notre posture mentale. « Nous passons de l’expérience à l’exécution d’une tâche », explique la psychologue. La scène est toujours devant nous, mais une partie de notre attention se déplace vers le cadrage, la luminosité, le résultat de la photo. L’instant vécu cède la place à une petite mission technique.
Prendre une photo peut affaiblir la mémoire de l’instant, parce que le cerveau se repose sur l’appareil au lieu de traiter en profondeur l’expérience.
La mémoire, rappelle-t-elle, se construit sur l’attention, l’émotion et la vivance directe. Les sons, les conversations, les odeurs, les gestes subtils y jouent un rôle clé. Or ces éléments sont rarement captés par une image, encore moins lorsque l’on est absorbé par la réussite du cliché.
Pourquoi nous ressentons le besoin de tout photographier
Photographier un moment peut traduire un désir sain de conserver un souvenir. Mais ce n’est pas la seule motivation possible. Elena Daprà souligne que d’autres besoins psychologiques entrent souvent en jeu : partager une émotion, renforcer son identité, se sentir appartenir à un groupe ou encore chercher une validation extérieure.
« Deux personnes peuvent faire exactement la même photo pour des raisons totalement différentes », observe-t-elle. L’une voudra garder la trace d’un voyage en famille, l’autre cherchera à montrer qu’elle mène une vie passionnante. D’où une question clé que la psychologue propose de se poser : garderions-nous ce cliché si personne ne devait jamais le voir ?
- Envie de se souvenir pour soi ou de montrer aux autres ?
- Souci de garder un moment intime ou de prouver quelque chose ?
- Joie de revoir la scène ou attente de « likes » et de réactions ?
En psychologie, rappelle-t-elle, le comportement n’est jamais analysé seul. C’est la fonction qu’il remplit pour chaque personne qui compte vraiment.
L’« effet de détérioration de la mémoire » lié aux photos
Les chercheurs ont donné un nom au phénomène décrit par Elena Daprà : le photo-taking impairment effect, littéralement « effet de détérioration de la mémoire par la prise de photos ». La spécialiste le résume ainsi : « L’effet de détérioration de la mémoire explique pourquoi prendre des photos peut nous faire moins nous souvenir. »
Quand nous déléguons le souvenir au téléphone, nous prêtons moins attention à l’expérience en cours. Le cerveau se contente d’un traitement plus superficiel, en pariant que l’appareil conservera les détails à sa place. Pendant un concert, par exemple, le fait de filmer une chanson, de vérifier la vidéo, de recommencer parce que l’image bouge trop nous fait rater des paroles, des réactions du public, des émotions spontanées.
Plus le téléphone prend de place dans la scène, moins notre mémoire encode profondément ce qui se passe réellement.
Cette externalisation du souvenir peut, par la suite, modifier notre rapport même aux images. Certains moments finissent par être davantage associés à la photo conservée qu’aux sensations de l’instant vécu.
Ce qui se passe dans notre cerveau quand on sort le smartphone
Cinq à dix secondes suffisent pour bousculer notre attention. Pendant ce temps, nous cherchons le téléphone, le déverrouillons, ouvrons la caméra, cadrons, puis évaluons le résultat. Tout cela active des processus attentionnels et exécutifs qui « entrent en compétition avec la perception directe » du contexte, décrit Elena Daprà.
Concrètement, durant la prise de vue, le cerveau traite moins intensément ce qui se déroule autour de nous. On peut facilement rater une phrase, une expression, un éclat de rire, un geste de la personne à nos côtés. La psychologue résume : nous cessons de traiter avec la même intensité les détails sensoriels, les émotions, les nuances de conversation ou de contexte qui construisent aussi le souvenir.
La quête de « la photo parfaite » capte encore plus l’attention. On refait la prise, on change d’angle, on demande à quelqu’un de répéter un geste, on attend que l’arrière-plan soit impeccable. Cette répétition nourrit souvent la sensation qu’« il n’y en a jamais assez » : une photo de plus, une autre lumière, un nouveau cadrage. Le moment vécu devient alors une véritable « production d’images » à gérer.
À force de chercher le cliché idéal, la personne se déconnecte de l’expérience pour se consacrer à la mise en scène.
Quand ce comportement se transforme en habitude, il peut révéler une forte nécessité de contrôle ou un perfectionnisme prononcé. La psychologue résume l’enjeu : observer à partir de quel moment une conduite ne sert plus la personne, mais l’inverse, lorsque c’est la personne qui se met au service de la conduite.
Quand l’idée de publier change déjà la photo
Photographier « pour soi » et photographier en pensant aux réseaux sociaux ne mobilisent pas forcément les mêmes ressorts psychologiques. Selon Elena Daprà, lorsque l’on prend une photo dans l’idée de la publier, la possible réaction des autres commence à modeler l’image.
La psychologue décrit les questions qui surgissent alors : « Est-ce que ça va plaire ? », « Comment vais-je être perçu·e ? », « Est-ce que j’aurai assez de mentions “j’aime” ? ». Une partie de la vie intérieure se déplace vers une évaluation externe. L’instant n’est plus seulement vécu, il est anticipé comme un contenu à présenter et à juger.
Cette logique peut peser particulièrement sur les générations qui ont grandi en documentant leur quotidien. Les photos leur permettent de reconstituer des épisodes avec précision, mais elles peuvent aussi alimenter une dépendance accrue à l’enregistrement extérieur et une moindre confiance dans leur propre mémoire.
En Espagne comme en France, un réflexe devenu quasi automatique
Si Elena Daprà s’exprime dans le contexte espagnol, la scène qu’elle décrit – un proche qui regarde un anniversaire ou un concert à travers l’écran de son smartphone – se retrouve largement en France. Les comportements numériques observés en Espagne s’inscrivent dans une tendance très proche de celle que l’on voit dans l’Hexagone.
Les études menées en France sur l’attention et le numérique confirment le même mécanisme général : la multiplication des sollicitations visuelles et des enregistrements dérive une partie de l’attention vers l’écran, au détriment de l’expérience directe. Les psychologues français qui travaillent sur la mémoire et les usages des réseaux sociaux décrivent également une forme d’« externalisation » des souvenirs, confiés aux appareils et aux plateformes plutôt qu’à la mémoire autobiographique.
Qu’il s’agisse d’un festival en Espagne ou d’un feu d’artifice en France, le réflexe de filmer modifie, dans les deux cas, la qualité du souvenir.
La différence se joue davantage dans le cadre culturel et les pratiques médiatiques propres à chaque pays que dans le fonctionnement du cerveau, qui reste le même. Les principes décrits par Elena Daprà s’appliquent donc très largement aux usages français du smartphone et des réseaux sociaux.
La photothérapie, ou quand l’image aide à revisiter ses émotions
Elena Daprà n’est pas pour autant « contre » la photo. Elle travaille depuis des années avec la photothérapie, une approche qui utilise les images comme support de travail psychologique. Elle insiste sur la capacité d’une photo à nous rapprocher d’un souvenir, à nous aider à explorer une émotion ou à comprendre un processus de changement personnel.
Utilisée de manière consciente, la photographie peut selon elle devenir « un outil extraordinairement utile » pour travailler sur ses émotions, sa mémoire, son identité ou son estime de soi. Tout dépend de l’usage et de l’intention : chercher sans fin à prouver quelque chose à l’extérieur, ou s’appuyer sur les images pour mieux se connaître.
| Usage de la photo | Effet probable sur la mémoire | Effet psychologique possible |
|---|---|---|
| Capturer tout, tout le temps, pour publier | Souvenirs plus flous, dépendants des images | Recherche de validation, pression sociale accrue |
| Quelques photos ciblées, après avoir vécu la scène | Souvenir plus riche, images en renfort | Sentiment de cohérence, appui pour se remémorer |
| Photothérapie encadrée | Réactivation contrôlée de souvenirs | Travail sur les émotions, l’identité, l’estime de soi |
Une astuce simple : vivre d’abord, photographier ensuite
Pour limiter l’effet de détérioration de la mémoire, Elena Daprà propose un geste très concret : marquer une courte pause avant de sortir le téléphone. Pendant ces quelques secondes, regarder consciemment la scène, écouter les sons, porter attention à la personne à ses côtés, se demander : que suis-je en train de ressentir ?
Ce temps très bref permet, selon elle, au cerveau de coder d’abord l’expérience, puis seulement de l’enregistrer. Ainsi, lorsque l’on prend enfin la photo, une partie du souvenir est déjà solidement ancrée. La psychologue suggère même un petit exercice comparatif : consacrer une journée à photographier presque tout, puis une autre à utiliser très peu la caméra, et observer ce dont on se souvient le mieux.
« D’abord vivre l’expérience quelques secondes, puis décider si cela vaut la peine de la photographier », recommande Elena Daprà.
Pour un lecteur français comme pour un lecteur espagnol, l’enjeu reste le même : réapprendre à doser entre le réflexe de capturer l’instant et le choix assumé de le vivre pleinement. La photo devient alors un complément du souvenir, et non un substitut à la mémoire.








