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Il a travaillé 6 heures par jour pendant 6 ans dans le noir complet : ce plongeur a sauvé la cathédrale de Winchester de l’effondrement

Il a travaillé 6 heures par jour pendant 6 ans dans le noir complet : ce plongeur a sauvé la cathédrale de Winchester de l'effondrement

Au début du XXe siècle, en Angleterre, la cathédrale de Winchester menaçait de s’effondrer. Un seul homme, un plongeur professionnel, va la stabiliser au prix d’un travail aussi discret qu’extrême.

Dans un long récit relayé par le site d’actualité historique espagnol La Brújula Verde, l’histoire de William Walker, plongeur britannique, ressurgit. Entre 1906 et 1911, cet ouvrier spécialisé a travaillé dans l’eau froide et dans le noir absolu, plusieurs heures par jour, pour sauver de la ruine l’une des plus grandes cathédrales d’Angleterre, à Winchester, dans le sud du pays.

Un géant gothique construit sur un sol instable

Avec près de 5 000 m² de surface et 170 mètres de longueur, la cathédrale de Winchester compte parmi les plus vastes édifices religieux du nord de l’Europe. Édifiée à partir de 1079 sous l’égide de l’évêque Walkelin, nommé par Guillaume le Conquérant, elle devient très vite un haut lieu du pouvoir. Des rois comme Canut et son épouse Emma de Normandie y sont inhumés. Plus tard, Marie Ire d’Angleterre y épouse Philippe II d’Espagne.

Comme beaucoup de grandes cathédrales médiévales, le chantier s’étale sur plusieurs siècles. Le style gothique, introduit au XIIIe siècle, domine aujourd’hui l’architecture. L’édifice subit des dégradations sévères durant la guerre civile anglaise au XVIIe siècle, avant de bénéficier d’une grande campagne de restauration au XIXe siècle. C’est alors qu’y est enterrée la romancière Jane Austen.

Au tournant du XXe siècle, un nouveau danger surgit. Des fissures impressionnantes apparaissent, certaines assez larges pour qu’un enfant puisse y passer. Les murs se déforment, des pierres se détachent régulièrement. Le diagnostic finit par tomber : la cathédrale s’enfonce progressivement dans un sol trop meuble.

Les investigations montrent que la cathédrale repose sur une sorte de « radeau » de bois posé sur une couche d’argile, elle-même installée au-dessus de tourbe et de graviers.

Les fondations, construites à l’époque normande, reposent sur une grande plateforme de troncs de hêtre d’environ 38 centimètres d’épaisseur, croisés les uns sur les autres. Après près d’un millénaire, une partie de ce bois a pourri. La structure bouge et s’enfonce dans l’argile, incapable de porter un poids aussi colossal.

Un chantier de sauvetage au bord du désastre

À l’été 1905, le doyen de la cathédrale, William Furneaux, fait appel à l’architecte Thomas Graham Jackson, réputé pour ses travaux à Oxford et dans de nombreuses églises. Jackson constate la gravité de la situation et fait d’abord consolider provisoirement l’édifice avec du bois.

Pour renforcer durablement les fondations, il imagine un vaste plan de sauvetage. Mais l’ampleur du chantier, estimé à plus de 20 000 livres de l’époque, le pousse à s’adjoindre un ingénieur spécialisé, Francis Fox, déjà intervenu sur la cathédrale Saint-Paul de Londres.

Les premières fouilles révèlent plusieurs couches successives sous l’édifice :

  • une couche d’argile, directement sous le « radeau » de bois normand ;
  • trois mètres plus bas, une couche de tourbe, plus ferme mais trop spongieuse ;
  • encore 2,5 mètres en dessous, une importante couche de graviers, jugée suffisamment solide.

Le principe est alors simple sur le papier : creuser des tranchées jusqu’aux graviers et remplacer progressivement le support en bois par des massifs de béton et de brique, en s’appuyant sur cette couche plus stable. Des injections de « lechada », un coulis fluide à base de ciment, chaux et plâtre, servent à combler les fissures existantes à l’aide d’une machine à air comprimé déjà utilisée pour les tunnels du métro de Londres.

Mais le chantier se heurte vite à un problème inattendu. La tourbe, percée pour atteindre les graviers, jouait un rôle de bouchon. En la traversant, l’eau de la nappe phréatique liée au proche fleuve Itchen remonte brutalement. Le niveau monte de plus de quatre mètres et inonde les tranchées. Jackson décide de pomper, malgré les craintes de Fox. L’ingénieur redoute un déséquilibre supplémentaire. Les faits lui donnent raison : les pompes remuent une couche de limon calcaire, et le bâtiment s’affaisse encore.

Le chantier se retrouve dans une impasse technique : continuer risque de précipiter l’effondrement, arrêter condamne la cathédrale à terme.

La solution inattendue : un plongeur sous la cathédrale

Au printemps 1906, Francis Fox propose une idée radicale : faire intervenir un plongeur professionnel pour travailler directement au fond des tranchées inondées. Sa mission : retirer la tourbe en surface, puis disposer des sacs de ciment sous l’eau, de manière à former une barrière qui stoppe les infiltrations.

Les contraintes sont redoutables. Le plongeur devra travailler :

  • à environ six mètres de profondeur ;
  • dans une eau totalement opaque à cause de la boue en suspension ;
  • dans des espaces très étroits, sous des murs fragilisés ;
  • avec un scaphandre lourd pesant près de 91 kilos.

Il faut un spécialiste rompu aux interventions difficiles. Le nom de William Walker s’impose.

Qui était William Walker ?

Né en 1869 à Newington, dans le Surrey, William Walker s’appelle en réalité William Robert Bellenie. Il change officiellement de nom en 1900. Sa carrière de plongeur démarre en 1887 dans les chantiers navals de la Royal Navy à Portsmouth. Il gravit les échelons, passe les épreuves médicales et l’examen d’eaux profondes, avant d’obtenir son certificat professionnel en 1892.

Il rejoint ensuite la société Siebe Gorman & Company, pionnière britannique dans le matériel de plongée. L’entreprise conçoit le scaphandre dit « standard » : casque en bronze et laiton relié à la surface par un tuyau d’air, combinaison en toile caoutchoutée, chaussures à semelles de plomb. Walker intervient pour des travaux sous-marins et des opérations de sauvetage, sans se lancer dans la chasse aux trésors comme d’autres plongeurs de son époque.

Il participe notamment à des sauvetages de naufrages, comme celui du navire SS Dordone, et à des opérations dans des mines inondées au pays de Galles. Il travaille aussi sur la construction du tunnel de Blackwall sous la Tamise et sur de grands chantiers portuaires, notamment à Gibraltar. Il collabore enfin avec le physiologiste Sir Leonard Hill à l’élaboration de tables de décompression pour les plongeurs.

Un contexte personnel difficile

Quand l’ingénieur Fox le sollicite pour Winchester, Walker traverse une période douloureuse : sa première épouse, Alice Fowler, qu’il avait épousée en 1893, vient de mourir. Malgré ce deuil, le plongeur accepte la mission. L’urgence de sauver la cathédrale ne laisse pas de marge.

Six années de travail dans le noir complet

À partir de 1906, William Walker s’immerge chaque jour sous la cathédrale. Il reste six à sept heures consécutives au fond de ces tranchées étroites et agitées, à environ six mètres de profondeur.

Pendant six ans, William Walker travaille dans une obscurité totale, à tâtons, sans gants, dans une eau si chargée de boue qu’aucune lumière ne passe.

Le plan initial prévoit une cinquantaine de tranchées. Au final, il en faudra 235. Dans chacune, la procédure est la même, en trois étapes :

  • nettoyage manuel : retrait à la main de la tourbe, des sédiments et des morceaux de bois pourri ;
  • mise en place des sacs de ciment afin de bloquer l’arrivée d’eau depuis la nappe ;
  • une fois la zone isolée et le ciment pris, installation de pompes pour évacuer l’eau restante.

Une fois la tranchée asséchée et stabilisée, les maçons peuvent descendre à leur tour pour construire les nouveaux appuis en briques et en béton sur la couche de gravier. Walker pose lui-même, selon les estimations, environ 25 000 sacs de ciment, 114 900 blocs de béton et près de 900 000 briques.

Un environnement lugubre sous la cathédrale

Les conditions ne sont pas seulement techniques. Sous l’édifice, les tranchées coupent un ancien cimetière médiéval. Walker se retrouve régulièrement entouré d’ossements et de corps en décomposition qui dérivent autour de lui, dans une eau déjà opaque et fétide. Le site évoque une véritable fosse commune sous-marine.

Le scaphandre pèse près de 91 kilos. Le plongeur s’accorde des pauses très courtes, le temps de se nourrir rapidement et de fumer sa pipe, en ne retirant que le casque. Les journées s’enchaînent. Il ne prend congé que le week-end : le vendredi soir, il enfourche sa bicyclette pour parcourir environ 110 kilomètres jusqu’à son domicile à South Norwood, dans la banlieue sud de Londres, avant de revenir en train le lundi matin à Winchester.

En 1907, alors qu’il travaille déjà sur le chantier, il se remarie avec Florence Anna Way, la sœur de sa première épouse. Le couple aura six enfants, dont trois filles nées pendant la durée des travaux à la cathédrale, qui s’ajoutent à ses quatre fils issus de son premier mariage.

Reconnaissance officielle et fin de vie

En août 1911, William Walker place le dernier bloc de béton sous la cathédrale de Winchester. La structure est stabilisée, l’édifice sauvé d’un effondrement annoncé. L’année suivante, à l’été 1912, une cérémonie d’actions de grâce est organisée dans la cathédrale en présence du roi George V.

Le roi George V remet à William Walker un bol en argent en forme de rose et le nomme membre de l’ordre royal de Victoria pour services rendus à la monarchie.

Les deux hommes se connaissent déjà : le plongeur a été l’instructeur du futur roi lorsqu’il était cadet à l’académie navale. Après cette reconnaissance, Walker reprend ses activités habituelles de plongeur professionnel. Il poursuit sa carrière jusqu’en 1918, année où il meurt à 49 ans, victime de la pandémie de grippe dite « espagnole ».

Une statue-buste en son honneur se dresse aujourd’hui dans les jardins de la cathédrale de Winchester. Une plaque y résume son rôle : « Il a sauvé la cathédrale avec ses mains ».

Interrogé par la presse de son vivant sur son travail à Winchester, Walker reste modeste. Selon les propos rapportés par La Brújula Verde, il explique simplement que ce n’était « pas difficile », un travail « simple » mais qui demandait « beaucoup de soin ». L’architecte Jackson lui aurait lancé qu’il pouvait être fier d’avoir « fondé une cathédrale », ce à quoi Walker aurait répondu qu’il se sentait « fier de cet honneur ».

Qu’aurait impliqué un chantier similaire en France ?

Pour un lecteur français, l’histoire de Winchester éclaire aussi la manière dont sont protégés les grands monuments. En France, une cathédrale équivalente serait classée monument historique et entretenue sous la responsabilité de l’État, via les directions régionales des affaires culturelles (DRAC) et des architectes en chef des monuments historiques.

En cas de problème structurel majeur, une opération comparable mobiliserait :

  • un diagnostic complet par des ingénieurs en structure et des géotechniciens ;
  • un architecte spécialisé dans le patrimoine ancien ;
  • des entreprises de travaux publics capables d’intervenir dans des conditions atypiques, y compris sous l’eau ;
  • et, si besoin, des plongeurs professionnels, comme ceux opérant habituellement dans les ports, les barrages ou les centrales hydroélectriques.

Les techniques modernes (capteurs, modélisation 3D, injection de résines, béton armé, systèmes de soutènement sophistiqués) réduisent une partie des risques pris par William Walker. Mais certains principes restent les mêmes : comprendre la nature du sol, contrôler la nappe phréatique et assurer une reprise progressive des charges sans déséquilibrer la structure.

Un travail extrême qui illustre les risques de la plongée professionnelle

Le cas de William Walker rappelle à quel point la plongée professionnelle peut s’avérer éprouvante. À l’époque, les connaissances en médecine hyperbare restent limitées, même si des chercheurs comme Sir Leonard Hill commencent à structurer les protocoles de décompression. Les risques de maladie de décompression, d’accidents cardiaques, de noyade ou de chute d’éléments de maçonnerie sont permanents.

Dans un chantier comme Winchester, la combinaison de plusieurs facteurs augmente encore la difficulté :

  • absence totale de visibilité, obligeant à travailler uniquement au toucher ;
  • proximité de structures instables au-dessus de la tête ;
  • présence de corps et d’ossements en décomposition, source potentielle de contamination ;
  • effort physique intense avec un équipement lourd, dans une eau froide ;
  • répétition de ces conditions extrêmes pendant plusieurs années.

Ce type d’intervention reste aujourd’hui réservé à des plongeurs spécialement formés, souvent encadrés par des règles de sécurité strictes, notamment en France où la plongée professionnelle est très réglementée. Les opérations mêlant patrimoine, génie civil et intervention sous-marine continuent cependant d’exister, par exemple pour inspecter des piles de ponts anciens ou des digues historiques.

L’histoire de Walker illustre enfin un aspect souvent méconnu des grandes cathédrales gothiques : la beauté spectaculaire des voûtes et des vitraux repose sur un travail souterrain invisible, ici confié à un seul homme. Sans ses six heures quotidiennes passées dans le noir pendant six ans, la cathédrale de Winchester ne figurerait sans doute plus sur les itinéraires touristiques britanniques.

Questions fréquentes

Pourquoi la cathédrale de Winchester s'effondrait-elle ?

La cathédrale reposait sur une plateforme de troncs de hêtre de l'époque normande. Après près d'un millénaire, ce bois avait pourri et la structure s'enfonçait progressivement dans une couche d'argile trop meuble, incapable de supporter le poids colossal de l'édifice.

Qui était William Walker ?

William Walker, né en 1869 dans le Surrey, était un plongeur professionnel britannique qui avait commencé sa carrière en 1887 dans les chantiers navals de Portsmouth. Il travaillait pour la société Siebe Gorman & Company et avait participé à des sauvetages de naufrages et à des chantiers portuaires.

Pourquoi les pompes utilisées initialement ont-elles échoué ?

Lorsqu'on a pompé l'eau pour accéder aux graviers, les pompes ont remué une couche de limon calcaire, ce qui a aggravé l'affaissement du bâtiment. L'ingénieur Fox craignait ce déséquilibre supplémentaire.

Comment William Walker travaillait-il sans lumière ?

Walker travaillait à tâtons dans une obscurité totale, car l'eau était tellement chargée de boue qu'aucune lumière ne pouvait la traverser. Il portait un scaphandre lourd pesant environ 91 kilos, relié à la surface par un tuyau d'air.

Pendant combien de temps Walker a-t-il travaillé sur ce chantier ?

Entre 1906 et 1911, William Walker s'est immergé quotidiennement sous la cathédrale pendant six ans, travaillant six à sept heures consécutives par jour dans les tranchées inondées.

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