Face aux filtres de TikTok et Instagram, de nombreux jeunes en Espagne inventent un langage codé pour parler de sujets jugés sensibles.
Les grandes plateformes promettaient un espace de liberté totale. En Espagne, relève le média numérique qui publie cet article, les utilisateurs se heurtent désormais à une modération opaque qui pénalise le sexe, la violence ou la politique. Pour continuer à en parler sans se faire « couper » par l’algorithme, surtout sur TikTok et Instagram, une nouvelle langue parallèle s’est imposée : l’« algospeak ».
Un langage codé pour ne pas fâcher l’algorithme
L’algospeak désigne un ensemble de détournements lexicaux et orthographiques imaginés par les internautes pour échapper aux filtres automatiques des réseaux sociaux. L’idée : dire la même chose, mais d’une façon que la machine ne reconnaît pas.
Sur TikTok ou Instagram, parler de sexe de façon explicite, de mort ou de violence peut suffire à voir un contenu déréférencé, limité dans sa diffusion, voire supprimé. Pour contourner cette censure algorithmique, des adolescents et jeunes adultes espagnols ont donc mis en place tout un système de mots de remplacement.
- Dire « faire le délicieux » à la place de « avoir des relations sexuelles » ;
- Employer « se dé-vivre » plutôt que « mourir » ;
- Écrire « 4s3s1n4t0 » à la place de « asesinato » (meurtre) ;
- Transformer « violación » (viol) en « v10l4c10n » en remplaçant les voyelles par des chiffres.
Ces ruses ont un objectif très concret : éviter que les algorithmes de modération automatique repèrent les termes sensibles et décident de réduire la visibilité du contenu ou de sanctionner le compte.
L’algospeak consiste à déformer volontairement les mots sensibles pour échapper aux filtres, sans changer le sujet abordé.
Une autocensure façonnée par les règles des plateformes
Les euphémismes et le langage codé n’ont rien de nouveau chez les jeunes ou dans les communautés en ligne. Ce qui frappe aujourd’hui, explique le linguiste américain Adam Aleksic dans son ouvrage « Algospeak: Cómo las redes sociales están moldeando el futuro del lenguaje », c’est la façon dont les règles des plateformes façonnent directement la conversation publique.
Pour Aleksic, l’innovation linguistique fait partie de la vie normale d’une langue, mais le contexte actuel change la donne : les normes imposées par TikTok, Instagram ou d’autres services influencent la manière dont les gens parlent de sujets sérieux, alors que beaucoup d’utilisateurs, et en particulier les plus jeunes, s’informent via ces applications de vidéos courtes.
Des règles jugées arbitraires et parfois discriminatoires
Le linguiste souligne que « dans de nombreux cas, les règles qui gouvernent les réseaux sociaux sont arbitraires ou directement discriminatoires ». Plusieurs créateurs espagnols cités par le média expliquent que leurs vidéos « sont supprimées sans préavis et sans explication claire des motifs ».
Les plateformes proposent bien de faire appel, mais là encore l’opacité règne : les créateurs disent ne pas savoir selon quels critères les contenus sont réexaminés. Cette incertitude alimente un climat de peur.
Beaucoup de créateurs agissent « avec paranoïa, en évitant de dire quoi que ce soit qui puisse déranger » l’algorithme.
Dans ce contexte, l’algospeak devient un outil de survie numérique pour celles et ceux qui ont besoin de visibilité : influenceurs, militants, éducateurs, associations. Le moindre mot litigieux peut faire chuter les vues, couper une source de revenus ou invisibiliser une cause.
Publicité, « puritanisme » et algorithmes aveugles au contexte
Les grandes plateformes restent très discrètes sur leurs critères précis de modération. Les chercheurs et les utilisateurs spéculent qu’un certain puritanisme, lié à la présence massive de publicité, joue un rôle déterminant.
Le modèle économique de TikTok, Instagram ou YouTube repose largement sur les annonces payées par les marques, mais aussi sur la monétisation du contenu des créateurs. Les entreprises qui achètent ces espaces publicitaires ne souhaitent pas voir leurs produits associés à des sujets jugés polémiques : violence, sexualité explicite, politique explosive.
Les algorithmes automatisés, au cœur de ce système, présentent un autre défaut majeur : ils comprennent mal – voire pas du tout – le contexte. Une même expression peut être neutre, éducative ou problématique selon la situation, mais la machine réagit souvent de la même manière.
- « Mourir de rire » ou « mourir d’envie » n’a évidemment pas le même sens que souhaiter la mort de quelqu’un ;
- Parler d’un meurtre fictif dans un roman ou un jeu vidéo n’équivaut pas à inciter à commettre un crime ;
- Un sexologue qui explique un geste de prévention parle de sexe, mais dans un but éducatif et non pornographique.
Les systèmes automatiques ont pourtant tendance à tout mettre dans le même panier. Dans le doute, ils coupent ou limitent. Les éducateurs, les chercheurs, les musées et les institutions culturelles se retrouvent alors pris dans les mailles du filet, au même titre que les contenus réellement problématiques.
Quand un musée britannique se heurte au filtre automatique
Un exemple cité par le média illustre bien ces dérives. Le Musée Charles Dickens de Londres s’est plaint de voir ses publications en ligne censurées, alors qu’elles ne comportaient aucun contenu offensant ou polémique. Problème : le nom « Dickens » contient « dick », terme familier pour désigner le pénis en anglais.
Le musée a vu ses posts bridés ou supprimés simplement parce que son nom contenait un mot associé à la sexualité.
Ce cas extrême montre comment des filtres trop mécaniques peuvent nuire à la diffusion de contenus culturels légitimes. Pour éviter ce type d’écueils, beaucoup d’institutions préfèrent anticiper et se censurer elles-mêmes, en reformulant ou en évitant certains sujets.
Quand l’algospeak déborde sur la vie réelle
Avec des réseaux sociaux omniprésents dans le quotidien, le langage né sur Internet finit par contaminer la communication hors ligne. Adam Aleksic défend l’idée que ces dialectes numériques accélèrent l’évolution de la langue, surtout chez les adolescents qui construisent leur vision du monde via TikTok, Instagram ou d’autres applications.
Au-delà de l’aspect créatif, cette tendance a un coût : une perte de clarté générale. Si parler de sexe, de mort, d’orientation sexuelle ou de politique devient tabou sur les plateformes, ce tabou se glisse progressivement dans les conversations ordinaires.
Dans une étude publiée en 2023, des chercheurs ont analysé plus de 900 occurrences d’algospeak. Ils constatent que la prolifération d’euphémismes et de tournures cryptées « complique encore davantage les besoins de communication des utilisateurs et leur liberté d’expression pour aborder des questions sociales, culturelles et politiques pertinentes sur la plateforme ».
Les mots ne servent plus à dire précisément ce que l’on pense, mais à éviter un éventuel jugement ou une sanction algorithmique.
Peu à peu, les internautes parlent comme si un algorithme écoutait en permanence, même lors d’échanges privés ou en face à face. Les conséquences profondes de ce phénomène, préviennent les spécialistes, ne se mesureront sans doute que dans plusieurs années.
Ce que cette tendance dit des réseaux sociaux en France
Si l’article décrit avant tout la situation observée en Espagne et dans le monde anglophone, les enjeux rejoignent ceux que rencontrent les utilisateurs français. Les règles de TikTok ou d’Instagram sont globales, même si leur application peut varier légèrement selon les pays.
En France, la modération repose sur les mêmes grands principes : protection des mineurs, lutte contre les contenus violents, haineux ou à caractère sexuel explicite, et respect des obligations légales. Les autorités, comme l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), surveillent déjà la manière dont ces règles sont appliquées.
Sur le terrain, les créateurs français constatent les mêmes effets : vidéos démonétisées, publications peu diffusées sans explication claire, contenus éducatifs en santé sexuelle ou en prévention censurés au même titre que des vidéos pornographiques. Faute de transparence, chacun tente d’identifier les « mots interdits » et développe ses propres astuces linguistiques.
On voit ainsi émerger en France une forme locale d’algospeak : emploi de périphrases pour parler de drogue, de suicide ou d’IVG, ajout d’astérisques dans les mots sensibles, recours systématique aux initiales. Le phénomène reste moins structuré qu’aux États-Unis ou en Espagne, mais la logique est la même : contourner les filtres tout en essayant de rester compréhensible pour les abonnés.
Un équilibre précaire entre protection, économie et liberté d’expression
L’algospeak met en lumière un conflit permanent : protéger les utilisateurs, préserver l’image des marques et garantir la liberté d’expression. Les plateformes, dont les revenus dépendent de la publicité, tendent à privilégier la sécurité perçue plutôt que la nuance.
| Objectif | Risques associés |
|---|---|
| Limiter la violence et la sexualité explicite | Censure de contenus éducatifs, culturels ou militants |
| Rassurer les annonceurs | Autocensure des créateurs, sujets sensibles invisibilisés |
| Automatiser la modération | Incapacité à comprendre le contexte, erreurs massives |
Pour un lecteur français, l’enjeu concret est double. D’un côté, les contenus problématiques réellement dangereux sont parfois moins visibles grâce à ces filtres. De l’autre, des échanges importants sur la santé mentale, la sexualité ou la politique peuvent devenir plus confus, moins accessibles, voire disparaître des fils d’actualité.
Comprendre l’algospeak pour mieux décoder les ados
Connaître l’algospeak peut aider les parents, les enseignants et les éducateurs à mieux décrypter ce que les adolescents lisent et écrivent en ligne. Des expressions anodines comme « faire le délicieux » ou des suites de chiffres et de lettres peuvent cacher des sujets graves : consentement, harcèlement, troubles alimentaires, pensées suicidaires.
Pour les professionnels de la santé ou de l’éducation en France, rester à jour sur ces codes devient un enjeu pratique. Un message qui semble inoffensif peut en réalité signaler une situation à risque. À l’inverse, un contenu flaggé comme « sensible » par un algorithme peut être une ressource de prévention ou d’information de qualité.
À terme, la manière dont les plateformes affineront leur modération – en intégrant mieux le contexte, en rendant leurs règles plus lisibles, en associant davantage de modérateurs humains – jouera un rôle central dans l’évolution de ce phénomène. Si la censure automatique reste brutale, l’algospeak continuera probablement à se développer, avec un langage toujours plus codé et une frontière de plus en plus floue entre ce que l’on dit pour communiquer et ce que l’on dit pour ne pas être puni par la machine.








