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En 1959, l’armée américaine creuse une base sous la glace du Groenland : huit ans plus tard, elle est abandonnée avec ses déchets nucléaires

En 1959, l'armée américaine creuse une base sous la glace du Groenland : huit ans plus tard, elle est abandonnée avec ses déchets nucléaires

Sous la calotte glacière du Groenland, l’armée américaine a bâti en pleine guerre froide une base secrète, abandonnée quelques années plus tard avec son réacteur nucléaire et des tonnes de déchets.

Présentée à l’époque comme un simple centre de recherche polaire, la base américaine Camp Century, au nord-ouest du Groenland, cachait en réalité un projet militaire bien plus ambitieux. Comme le raconte le site d’actualités historiques anglophone qui révèle ces archives, ce camp enfoui sous plusieurs mètres de glace devait tester la faisabilité d’un gigantesque réseau de missiles nucléaires camouflés sous la calotte. Huit ans après son inauguration, l’armée pliait bagage, laissant sur place des déchets radioactifs aujourd’hui au cœur d’inquiétudes environnementales.

Une ville souterraine surgie de la guerre froide

Tout commence en 1951, lorsque les États-Unis et le Danemark signent l’« accord de défense du Groenland ». Ce traité autorise l’utilisation de ce territoire arctique par les forces de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) pour la défense de la zone nord-atlantique. Dans la foulée, l’armée américaine construit la base aérienne de Thulé sur la côte ouest du Groenland, pivot de la dissuasion nucléaire face à l’Union soviétique.

Quelques années plus tard, Washington veut aller plus loin. L’idée ne se limite plus à surveiller le ciel : il s’agit d’installer, sous la glace, des armes nucléaires prêtes à frapper. C’est la naissance de « Project Iceworm », un programme militaire ultra-secret visant à dissimuler sous la calotte groenlandaise un réseau de tunnels et de silos de missiles.

Camp Century doit servir de laboratoire et de vitrine. Pour le public, la base reste un « camp de recherche éloigné » dédié à l’étude du climat et de la calotte glaciaire. Sur les images d’archives diffusées alors par l’armée américaine, on voit des soldats scientifiquement occupés, des laboratoires, des instruments de mesure. Dans l’ombre, les mêmes infrastructures testent en réalité la possibilité d’installer des armes nucléaires dans ce dédale souterrain.

Camp Century, officiellement « communauté de recherche éloignée », est en réalité la tête de pont d’un projet de déploiement de missiles nucléaires sous la glace groenlandaise.

Camp Century, une base nucléaire à 800 kilomètres du pôle Nord

Construite en 1959 à environ 800 miles (près de 1 300 km) du pôle Nord, la base prend la forme d’une petite ville enfouie. Elle est implantée au cœur de la calotte, dans le nord du Groenland. Sur les photos d’époque, publiées dans le domaine public, les bâtiments n’apparaissent pas : seuls des puits d’accès émergent de la neige. Le reste se trouve sous la surface.

Les équipes creusent de profondes tranchées dans la glace, couvertes ensuite de larges arches métalliques. Ces voûtes sont à leur tour recouvertes de neige et de glace, faisant disparaître la structure sous un blanc uniforme. À l’intérieur, des couloirs et des modules préfabriqués composent un dédale où les soldats vivent et travaillent.

  • dortoirs pour les militaires américains ;
  • réfectoires et cuisines ;
  • bureaux et laboratoires scientifiques ;
  • atelier, infirmerie et locaux techniques ;
  • chapelle pour les offices religieux.

Camp Century n’est pas seulement un camp isolé, c’est une ville de glace alimentée… par un réacteur nucléaire. L’armée y installe en effet un petit réacteur destiné à fournir l’électricité et le chauffage nécessaires à la base, sans dépendre d’un ravitaillement massif en carburant. Un choix stratégique, mais qui laissera une empreinte durable dans la glace.

Project Iceworm, un réseau de missiles qui ne verra jamais le jour

Pour le Pentagone, Camp Century joue un double rôle. Officiellement, des scientifiques y carottent la glace et analysent le climat polaire. Officieusement, des ingénieurs étudient le comportement de la calotte glaciaire autour des tunnels, la stabilité des structures et la capacité à étendre ce réseau à l’échelle d’un système de missiles.

L’ambition de Project Iceworm est immense : un maillage de centaines de kilomètres de galeries, abritant des dizaines de missiles nucléaires à l’abri des regards et des bombardements. En cas de conflit, ces armes pourraient être lancées depuis le Groenland en direction du territoire soviétique, avec un temps de réaction très court.

Très vite, les ingénieurs constatent pourtant les limites du projet. La glace n’est pas un matériau stable comme le béton ou le roc. Elle avance, se déforme, exerce une pression sur les structures. Les tunnels se tassent, les parois bougent, forçant les équipes à d’incessants travaux de renforcement. À long terme, la calotte ne peut pas garantir la sécurité ni la fiabilité d’un réseau de missiles.

L’expérience montre que la calotte groenlandaise vit et se déforme en permanence : un milieu incompatible avec un système de lancement nucléaire pérenne.

Face à ces contraintes physiques et au coût de l’entretien, Project Iceworm est progressivement abandonné. Camp Century, lui, poursuit quelque temps sa mission scientifique et militaire avant d’être fermé en 1967, soit huit ans après sa mise en service.

Une base abandonnée, des déchets enfouis sous la glace

La fermeture de Camp Century ne signifie pas pour autant un retour à l’état naturel. Quand l’armée américaine quitte les lieux en 1967, une partie des infrastructures reste sur place, enfouie dans la glace. Surtout, le réacteur nucléaire et les déchets qui y sont associés laissent des traces.

À l’époque, les responsables considèrent que la calotte glaciaire recouvrira et isolera durablement ces déchets. La base est abandonnée comme si la glace constituait un couvercle définitif. Les structures métalliques, les équipements, les restes de carburants et les résidus radioactifs demeurent piégés sous la surface.

Des décennies plus tard, alors que le Groenland se réchauffe plus vite que la moyenne mondiale, ce pari apparaît de plus en plus fragile. Le retrait de la glace et la fonte en profondeur font craindre une remontée progressive de ces déchets vers l’environnement arctique, avec un risque de contamination du sol, de l’eau et de l’écosystème polaire déjà fragilisé.

Un risque environnemental lié au réchauffement de l’Arctique

Le cas de Camp Century illustre un problème spécifique aux installations militaires ou industrielles construites sur ou sous la glace. Tant que la calotte reste stable et épaisse, les déchets demeurent piégés. Si la glace recule, ils peuvent se retrouver exposés à l’air libre ou à l’eau de fonte.

À proximité de la base se trouvent potentiellement :

  • des matériaux radioactifs issus du réacteur et de ses circuits ;
  • des hydrocarbures et produits chimiques utilisés pour l’alimentation et l’entretien de la base ;
  • des matériaux de construction et des déchets solides.

La perspective d’une libération progressive de ces éléments interroge les autorités et les scientifiques. Elle pose aussi la question des responsabilités : qui doit gérer, surveiller et dépolluer un site militaire abandonné sur le territoire d’un autre État, plusieurs décennies après les faits ? L’accord de défense de 1951 n’anticipait pas ces enjeux environnementaux à long terme.

Ce que cette affaire rappelle pour un lecteur français

Pour un lecteur en France, Camp Century renvoie à plusieurs questions qui se posent aussi sur notre territoire. La France a développé et exploité, notamment pendant la guerre froide, un arsenal nucléaire civil et militaire important. La gestion des déchets radioactifs y est encadrée par des organismes dédiés, comme l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs, chargée de proposer des solutions de stockage à long terme.

En France, le principe retenu pour les déchets les plus dangereux repose sur des stockages géologiques profonds dans des formations stables, bien caractérisées, et non dans la glace ou des milieux susceptibles d’évoluer rapidement. L’objectif est justement d’éviter que des changements climatiques ou géologiques n’exposent à nouveau ces déchets dans quelques décennies.

L’exemple du Groenland montre à quel point des installations laissées en apparence « hors de vue » peuvent redevenir un sujet majeur plusieurs générations plus tard, sous l’effet du changement climatique. Il éclaire, par contraste, la logique française de privilégier des milieux dont la stabilité est étudiée et surveillée sur le long terme pour le stockage des matières radioactives.

Des leçons pour la gestion des sites sensibles dans les régions polaires

Camp Century n’est pas seulement une curiosité de la guerre froide, c’est aussi un cas d’école pour la gestion des sites militaires et scientifiques dans les zones polaires. À mesure que la banquise recule et que de nouvelles routes maritimes s’ouvrent dans l’Arctique, les bases, dépôts et infrastructures se multiplient. Leur impact futur dépendra de la manière dont leurs déchets seront traités.

Le cas groenlandais met en lumière plusieurs points de vigilance :

  • les installations conçues pour un climat « figé » doivent être repensées dans un contexte de réchauffement rapide ;
  • les accords militaires anciens ne mentionnent souvent pas les obligations environnementales à long terme ;
  • la coopération entre pays hôtes et puissances étrangères devient centrale pour prévenir des pollutions diffuses dans des milieux déjà très vulnérables.
  • Pour les chercheurs en climat, Camp Century présente par ailleurs un autre intérêt. Les carottes de glace prélevées autour de la base dans les années 1960 ont permis de mieux comprendre l’histoire climatique du Groenland. Elles servent aujourd’hui encore de référence pour mesurer l’accélération du réchauffement dans l’Arctique, ce même réchauffement qui menace de libérer les déchets du camp.

    Ce croisement entre héritage militaire, sciences du climat et enjeux environnementaux illustre la complexité de la gestion du passé nucléaire au nord du globe. Sous la surface immaculée du Groenland, Camp Century rappelle que les décisions prises en temps de guerre froide continuent de produire des effets bien au-delà de leur horizon initial.

    Questions fréquentes

    Pourquoi les États-Unis ont-ils construit Camp Century au Groenland ?

    Les États-Unis ont construit Camp Century en 1959 pour tester la faisabilité de Project Iceworm, un programme militaire secret visant à installer un réseau de missiles nucléaires sous la calotte groenlandaise en réaction à la menace soviétique pendant la guerre froide. Le site a été présenté publiquement comme un simple centre de recherche polaire pour dissimuler ce projet militaire.

    Pourquoi Project Iceworm a-t-il été abandonné ?

    Project Iceworm s'est avéré techniquement impossible à réaliser. Les ingénieurs ont découvert que la glace n'était pas un matériau stable : elle avançait, se déformait et exerçait une pression sur les structures, rendant les tunnels infiables pour un système de lancement nucléaire durable. Face à ces contraintes physiques et au coût prohibitif de l'entretien, le projet a été progressivement abandonné.

    Quels déchets ont été laissés à Camp Century ?

    En quittant Camp Century en 1967, l'armée américaine a laissé sur place un réacteur nucléaire, des matériaux radioactifs, des hydrocarbures, des produits chimiques, ainsi que des structures métalliques et des matériaux de construction. L'armée pensait que la calotte glaciaire enfouerait et isolerait durablement ces déchets.

    Quel risque représente la fonte de la calotte pour Camp Century ?

    Avec le réchauffement rapide du Groenland, la glace se retire progressivement et les déchets enfouis risquent d'être exposés et libérés dans l'environnement arctique. Cela pourrait contaminer le sol, l'eau et l'écosystème polaire déjà fragilisé par le changement climatique.

    Qui est responsable du nettoyage de Camp Century ?

    L'article pose cette question sans donner de réponse définitive, soulevant un enjeu diplomatique et environnemental majeur : déterminer qui doit gérer, surveiller et dépolluer ce site militaire abandonné sur le territoire groenlandais.

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