Au cœur des années 1990 en Chine, des millions de CD américains jugés invendables ont discrètement circulé, ouvrant une brèche culturelle inattendue.
Aux États-Unis, ces disques étaient considérés comme de simples rebuts. En Chine, ils ont nourri une génération entière de mélomanes et de futurs musiciens. C’est ce que raconte un créateur de contenus passionné de culture chinoise, connu sous le nom de ForeignerHat, dans une vidéo devenue virale, relayée par le média en ligne américain qui consacre un article à ce phénomène baptisé « dakou ».
Quand la censure chinoise transforme des déchets américains en trésor musical
Dès le milieu des années 1960, le Parti communiste chinois a imposé une politique culturelle extrêmement stricte. La plupart des musiques venues de l’Occident, perçues comme des symboles de décadence capitaliste et de valeurs bourgeoises, ont été sévèrement restreintes, voire interdites. Même certains instruments, comme le piano, ont parfois été détruits ou condamnés publiquement.
Dans ce contexte, accéder légalement à de la musique occidentale relevait de la gageure. Tout change dans les années 1990 avec un phénomène inattendu : le dakou. Le terme signifie littéralement « bouche coupée » ou « entaille » en référence aux disques eux-mêmes.
Les maisons de disques américaines se retrouvent alors avec d’énormes stocks de CD invendus. Pour les sortir des circuits commerciaux sans risque de revente classique, elles les abîment volontairement, en pratiquant un trou ou une entaille dans le disque. Ces CD, rendus officiellement impropres à la vente, sont ensuite cédés au kilo comme déchets à des intermédiaires, qui les expédient vers la Chine sous forme de « ferraille » ou de « plastique à recycler ».
Ces CD mutilés, bradés comme déchets industriels, deviennent la principale porte d’entrée de la musique occidentale en Chine dans les années 90.
Une grande partie de ces lots finit dans la province de Guangdong, dans le sud du pays. Sur place, des revendeurs comprennent vite l’aubaine : malgré leurs blessures, ces disques restent parfois lisibles sur une grande partie de leur surface.
« Les enfants s’en fichaient » : comment fonctionnait le marché noir des CD dakou
ForeignerHat explique dans sa vidéo comment ce marché illégal mais toléré de fait s’est mis en place. Il rappelle d’abord un détail technique crucial : un CD se lit du centre vers l’extérieur.
« Beaucoup de ces CD terminaient dans le Guangdong, où les gens ont très vite compris quelque chose », raconte-t-il. Si le trou ou l’entaille se trouvait près du bord du disque, seule la fin de l’album était perdue. Une large partie des morceaux restait donc parfaitement écoutable.
Les jeunes Chinois des villes profitent aussitôt de ce « bug » du système. « Mais les gamins s’en fichaient, poursuit ForeignerHat. Pour 10 à 20 yuans, ils pouvaient non seulement obtenir un album qui aurait autrement coûté plus de 100, mais surtout une musique difficile, voire impossible, à trouver légalement en Chine. Toute une économie clandestine s’est alors construite autour de ces disques abîmés. »
- Prix d’un CD dakou : 10 à 20 yuans, soit une somme accessible pour un adolescent urbain.
- Prix d’un CD normal importé : plus de 100 yuans, soit plusieurs fois plus cher.
- Point clé : accès à une musique censurée ou introuvable dans les circuits officiels.
Selon ForeignerHat, l’ampleur du phénomène devient rapidement considérable. À la moitié des années 1990, ces CD endommagés représentent, d’après lui, « 95 % de toute la musique occidentale en Chine ». Autrement dit, presque toute la culture pop, rock ou rap occidentale passe par ces disques de « seconde main » mutilés, au lieu des circuits légaux.
Une génération raconte comment elle a découvert Eminem, Nirvana ou Coldplay
La vidéo de ForeignerHat a touché un nerf sensible : d’anciens adolescents des années 1990, qui avaient grandi avec ces CD illégaux, se sont précipités dans les commentaires pour raconter leurs souvenirs. Le média en ligne rapporte plusieurs témoignages, souvent très personnels.
L’un d’eux résume une adolescence entière rythmée par ces disques bon marché : « Ça a rempli tout mon collège et mon lycée. C’est comme ça qu’on a découvert Eminem, Linkin Park, Coldplay, James Blunt, et littéralement tout le reste. Je n’imagine pas ce que ma vie serait devenue sans ça. Mais honnêtement, je n’ai jamais su pourquoi ça s’appelait 打口碟 avant aujourd’hui. »
Un autre intervenant explique qu’il doit sa carrière actuelle à ce phénomène : « J’étais un de ces gamins. Les CD dakou étaient mon seul accès abordable à la musique occidentale. Aujourd’hui, je suis professeur de musique aux États-Unis grâce à ces “ordures en plastique”. »
Pour beaucoup, ces CD bradés ont transformé une simple curiosité musicale en vocation professionnelle ou en passion durable.
Certains évoquent aussi un lien familial : « J’ai un oncle qui m’a appris tout ça quand j’étais enfant. Je n’avais pas entendu ce mot depuis des années. Je vais l’appeler. Merci d’avoir partagé ça. »
Des magasins spécialisés, des docks et des ruelles derrière les écoles
Les témoignages décrivent également un véritable écosystème commercial souterrain. Un internaute raconte comment les premiers arrivés étaient souvent… les critiques musicaux : « Dans les années 90, la plupart des critiques étaient les premiers à se rendre au port et à fouiller dans les cargos remplis de cassettes dakou venues de l’étranger. Ils sélectionnaient le meilleur de chaque lot, le reste partait ensuite vers le marché noir, dans des ruelles derrière les collèges et les universités. Il y avait des magasins qui ne vendaient que ça. Je me souviens d’une cassette de Bleach de Nirvana à 7,5 yuans, environ 1 dollar. »
Un autre se souvient d’un job d’été particulièrement envié : « Au lycée, j’ai passé un été à travailler à temps partiel dans un célèbre magasin de CD dakou à Xi’an. Je passais mes journées à écouter toutes sortes de musique et à les classer par genre. J’y ai rencontré des passionnés, des rockers, toutes sortes de personnages. Des souvenirs merveilleux. »
Pour les adolescents de la fin des années 1980 et du début des années 1990, ces lieux deviennent des repères sociaux autant que musicaux. Un témoin, né en 1988, raconte : « C’était ma seule façon d’atteindre la musique occidentale. Avec mes amis, on allait à la boutique de CD dakou, et la fille du patron, qui devait avoir 7 ou 8 ans, écoutait déjà du blues. On était jaloux qu’elle ait accès à cette musique si tôt. On partageait des écouteurs en bus, en écoutant les CD. C’est parmi les plus beaux souvenirs de ma vie. »
Du contrôle culturel à la créativité : ce que le dakou a changé en Chine
Le dakou ne se limite pas à un trafic de CD bon marché. Il a façonné une scène musicale entière. Nombre de groupes rock, de DJs, de journalistes spécialisés ou de professeurs de musique chinois se sont formés en écoutant ces disques tronqués, souvent sans pochette ni livret.
Pour un jeune Chinois de l’époque, tomber sur un album de rap américain, de rock alternatif ou de pop britannique représentait une fenêtre sur un univers artistique et social complètement différent. La compilation aléatoire de disques arrivés par cargaisons de déchets créait une sorte de playlist involontairement éclectique, que les auditeurs, livrés à eux-mêmes, découvraient sans ordre établi ni marketing.
Ce décalage entre l’intention des majors américaines — se débarrasser de stocks invendables — et le résultat en Chine — la naissance d’une contre-culture musicale — illustre l’un des effets inattendus de la mondialisation : des produits condamnés sur un continent deviennent un matériau culturel fondateur sur un autre.
Et en France, comment la musique étrangère a-t-elle contourné les barrières ?
La situation française était très différente dans les années 1990. Il n’y avait pas de censure généralisée de la musique occidentale, bien au contraire, mais certains genres, comme le rap américain ou le rock alternatif, ont longtemps été marginaux dans les grands réseaux de distribution ou les radios généralistes.
En France, l’accès à ces musiques passait surtout par :
- les disquaires indépendants et boutiques spécialisées, souvent en centre-ville ;
- les cassettes copiées entre amis, à partir de CD ou de vinyles importés ;
- les radios associatives ou locales, qui diffusaient des titres introuvables sur les grandes antennes ;
- les marchés de l’occasion et vide-greniers, où circulaient des disques difficiles à trouver neufs.
On ne retrouve donc pas l’équivalent d’un flux massif de « déchets musicaux » comme en Chine, mais la logique reste comparable : des circuits parallèles ont servi à diffuser des musiques peu présentes dans les canaux dominants, façonnant la culture de niche, les scènes alternatives et les futurs professionnels de la musique.
Ce que le phénomène dakou raconte des échanges culturels mondialisés
Le dakou illustre un mécanisme culturel récurrent : un objet fabriqué pour un marché précis finit par jouer un rôle clé dans un autre contexte, totalement imprévu par ses producteurs. Ici, les CD mutilés, commercialement morts aux États-Unis, ont servi en Chine de support d’apprentissage, d’inspiration et de construction identitaire.
Ce mouvement rappelle aussi la manière dont des technologies ou supports « dépassés » continuent à vivre ailleurs. À mesure que certains pays abandonnent des cassettes, des CD ou des DVD, d’autres les intègrent encore dans leur quotidien, parfois avec des usages créatifs. Pour un lecteur français, le dakou offre un exemple concret de la façon dont les filières de recyclage, du commerce de gros ou du marché noir peuvent, sans intention initiale, créer des circulations culturelles inattendues.
Le cas chinois montre enfin que l’accès à une culture ne passe pas toujours par une offre officielle et encadrée. Malgré une censure forte, une génération entière a trouvé des moyens détournés pour écouter la musique qui la fascinait. Les disques abîmés, vendus au poids comme des déchets, se sont mués en matières premières pour des carrières de musiciens, de critiques ou de professeurs. Une trajectoire qui résume bien l’adage détourné par l’article : les ordures des uns sont parfois la bande-son fondatrice des autres.








