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Il y a 125 000 ans, les enfants néandertaliens chassaient des tortues d’étang en Europe centrale : ce n’était pas pour les manger

Il y a 125 000 ans, les enfants néandertaliens chassaient des tortues d'étang en Europe centrale : ce n'était pas pour les manger

En Allemagne, des traces archéologiques vieilles de 125 000 ans révèlent une activité étonnante autour de petites tortues d’étang, loin des seuls besoins alimentaires.

Une étude publiée dans la revue scientifique Scientific Reports, évoquée par le site d’actualité archéologique espagnol La Brújula Verde, décrit comment des néandertaliens installés à Neumark-Nord, en Allemagne, capturaient et disséquaient des tortues d’étang européennes. Les chercheurs estiment que ces reptiles, probablement attrapés par des enfants, servaient surtout à fabriquer de petits récipients ou d’autres outils plutôt qu’à nourrir le groupe.

Un site néandertalien exceptionnel au nord des Alpes

Le travail s’appuie sur le célèbre site paléolithique de Neumark-Nord, dans l’actuel Land de Saxe-Anhalt, à l’est de l’Allemagne. Il s’agit d’une ancienne mine de lignite à ciel ouvert, fouillée depuis des années par plusieurs équipes internationales.

Dans ce paysage de l’interglaciaire chaud, il y a environ 125 000 ans, les néandertaliens vivaient dans un environnement particulièrement riche en gibier. Les fouilles ont déjà livré plus de cent mille os ou fragments d’os d’animaux. On y trouve surtout :

  • des restes de cervidés,
  • des os de bovins sauvages,
  • des fragments de chevaux,
  • et de nombreux ossements d’éléphants de colmilles droits (Palaeoloxodon antiquus).

Ce dernier, qualifié de plus grand mammifère terrestre de son époque, pouvait dépasser les dix tonnes. L’équipe de Sabine Gaudzinski-Windheuser avait déjà montré dans une étude précédente que les néandertaliens y exploitaient ces grands mammifères de manière quasi « industrielle », en mettant en place une véritable « fabrique » à graisse : les os étaient systématiquement fracturés pour en extraire la moelle et la graisse, ressource énergétique majeure.

Des caparaces de tortues passées au crible

Dans ce nouveau travail, les chercheurs se sont concentrés sur un autre type de proie : la tortue d’étang européenne (Emys orbicularis), un petit reptile semi-aquatique qui vit dans les zones humides. Ils ont étudié 92 fragments de carapace provenant du site.

Ces fragments ont été analysés à l’aide de techniques modernes, notamment des scans 3D à haute résolution. Objectif : repérer les traces de manipulation humaine, distinguer les marques de découpe des simples fractures naturelles ou des morsures de carnivores.

De nombreuses pièces présentent des marques de coupe sur leurs faces internes, signes d’un démontage minutieux du corps de la tortue par des néandertaliens.

Les chercheurs décrivent un véritable « désossage » des animaux : les membres auraient été détachés, les organes internes retirés, la chair ôtée et les carapaces soigneusement nettoyées. Ce soin surprend au regard du très faible apport énergétique de ces petites proies dans un contexte où les grands animaux étaient abondants.

Un intérêt qui n’est pas d’abord alimentaire

Sabine Gaudzinski-Windheuser résume la situation dans le communiqué de l’université Johannes Gutenberg de Mayence : les données fournissent la première preuve que les néandertaliens chassaient et traitaient des tortues au nord des Alpes, et pas seulement autour du bassin méditerranéen.

Mais l’originalité de l’étude tient surtout à l’interprétation de l’usage de ces tortues. Les auteurs écartent l’idée d’une ressource alimentaire importante. Selon Gaudzinski-Windheuser, l’hypothèse d’un usage alimentaire régulier peut être « pratiquement écartée » car le site montre une énorme abondance de restes d’animaux de grande taille, à très haut rendement calorique. Elle évoque un « superávit calórico completo », autrement dit un excédent d’énergie accessible.

Dans un paysage saturé de gibier lourd, l’énergie dépensée pour traquer des tortues d’un kilo n’avait guère de sens si l’objectif était seulement de manger.

D’après les chercheurs, le poids moyen d’une tortue d’étang, d’environ un kilo, limite son intérêt nutritionnel par rapport à un cerf ou un éléphant. L’étude souligne pourtant que ces tortues restent très faciles à capturer, ce qui ouvre une autre piste : la participation d’enfants à cette activité.

Des enfants néandertaliens chasseurs… et bricoleurs

L’article suggère en effet que les membres les plus jeunes du groupe, moins aptes à affronter les grands animaux, pouvaient se charger de ces petites captures dans les zones humides environnantes. Pour eux, attraper des tortues d’étang aurait constitué une activité à la fois accessible, formatrice et utile pour la communauté.

Les carapaces soigneusement vidées et nettoyées semblent ensuite avoir été réutilisées. Les auteurs avancent une hypothèse fonctionnelle : ces pièces auraient servi de petits récipients ou de sortes de louches.

Les carapaces auraient pu devenir des contenants improvisés pour des liquides ou des matières fines, intégrés à la panoplie d’objets du campement néandertalien.

La morphologie même d’une carapace de tortue, creuse et résistante, se prête bien à ce type de réutilisation. Une fois débarrassée des tissus mous, elle peut servir de coupelle, de cuillère profonde ou de petit récipient de transport. Le travail précis de raclage et de nettoyage observé sur les fragments conforte ce scénario.

Un éventuel usage symbolique ou médicinal

L’équipe reste toutefois prudente et n’exclut pas d’autres pistes. Dans l’article, les chercheurs évoquent aussi la possibilité que les tortues aient été recherchées pour leur goût spécifique ou pour un supposé usage médicinal. Ils s’appuient pour cela sur des parallèles ethnographiques : chez certain·es peuples autochtones étudiés à des époques récentes, la consommation de tortues peut être liée à des pratiques rituelles ou thérapeutiques.

Aucune preuve directe n’atteste un tel rôle symbolique ou soignant à Neumark-Nord, mais cette ouverture rappelle que l’alimentation préhistorique ne se résume pas à des calculs de calories. Goûts, habitudes culturelles, croyances ou traditions de groupe peuvent guider le choix de certaines proies.

Une nouvelle image de la « flexibilité écologique » des néandertaliens

L’étude publiée dans Scientific Reports insiste sur les implications plus larges de ces résultats. Pour Gaudzinski-Windheuser, ces travaux apportent un éclairage nouveau sur la « flexibilité écologique » et les stratégies de survie complexes des néandertaliens. Ils ne cherchaient pas seulement à maximiser les apports caloriques.

À Neumark-Nord, le même groupe humain semble intégrer plusieurs registres :

  • une exploitation intensive de grands mammifères pour la viande et surtout la graisse ;
  • la récupération systématique de la moelle osseuse ;
  • la capture de petites proies faciles, comme les tortues, avec un traitement spécifique des carapaces ;
  • l’usage possible de ces carapaces comme outils, contenants ou ustensiles de cuisine.

Cette combinaison d’activités compose un tableau fin et nuancé de la vie en Europe centrale au dernier interglaciaire. Elle montre aussi que, loin des clichés d’êtres frustes focalisés sur la chasse aux grands animaux, les néandertaliens géraient un éventail de ressources, savaient planifier et réutiliser les matériaux disponibles.

Ce que ces découvertes disent aux archéologues français

Pour un lecteur en France, ces résultats résonnent avec de nombreuses recherches menées sur les sites néandertaliens hexagonaux, comme ceux du sud-ouest, du centre ou de la vallée du Rhône. En France aussi, les fouilles révèlent depuis des années des comportements complexes : chasse organisée de grands herbivores, usage du feu, production d’outils élaborés en pierre ou en os, aménagements de campements.

Les carapaces de tortues transformées en récipients n’ont pas encore le même niveau de documentation dans les sites français que sur le gisement allemand évoqué par La Brújula Verde, mais l’idée d’une réutilisation systématique des restes animaux est bien connue. À côté des os servant à fabriquer des pointes ou des retouchoirs pour façonner les outils de pierre, tout matériau solide et facilement façonnable pouvait entrer dans l’arsenal domestique.

Les institutions françaises chargées de ces recherches – comme l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) ou le Muséum national d’histoire naturelle – analysent aujourd’hui les restes fauniques avec des méthodes comparables : observation fine des surfaces osseuses, microscopie, scans 3D. Les mêmes protocoles permettent d’identifier des traces de découpe, de raclage ou d’impact sur les os d’animaux préhistoriques trouvés en France.

Un parallèle avec les petits outils et contenants préhistoriques

En France, de nombreux sites ont livré de petits objets préhistoriques servant de contenants : galets creusés, coquillages perforés, fragments d’os évidés. Même si toutes ces découvertes ne concernent pas les néandertaliens, elles montrent une continuité : le recours à des récipients improvisés, fabriqués à partir de matériaux naturels, est un trait récurrent des groupes humains anciens.

Les carapaces de tortues de Neumark-Nord s’inscrivent parfaitement dans cette logique. Pour les archéologues français, ces résultats invitent à réexaminer certains ensembles de restes animaux modestes, parfois jugés secondaires, qui pourraient cacher des réutilisations comparables.

Ce que révèle une simple carapace de tortue

Au-delà de l’anecdote, le cas de Neumark-Nord montre qu’un petit fragment de carapace peut livrer des informations lourdes de sens : organisation des tâches au sein du groupe, rôle possible des enfants, capacité à fabriquer rapidement des ustensiles à partir des éléments disponibles.

Élément observé Interprétation proposée
Marques de coupe internes sur la carapace Dépouillage intentionnel par un humain
Nettoyage très poussé de l’intérieur Préparation pour un usage secondaire, non alimentaire
Contexte de forte abondance de grands animaux Rôle limité de la tortue dans l’alimentation du groupe
Facilité de capture des tortues Participation possible des enfants à la chasse

Pour l’archéologie préhistorique, ces indices nourrissent une vision plus riche des sociétés néandertaliennes. Ils rappellent que l’étude des petites espèces, souvent éclipsées par les grands mammifères spectaculaires, peut éclairer la répartition des tâches, l’apprentissage des plus jeunes ou encore l’éventail des objets utilisés au quotidien.

Ils invitent aussi à mieux considérer la notion de « stratégie de survie ». À Neumark-Nord, la survie ne passait pas seulement par la capture de proies massives, mais aussi par la capacité à transformer chaque élément du paysage – os, bois, pierre, carapace – en ressource utile, qu’il s’agisse d’une source de nourriture ponctuelle, d’un outil, d’un récipient ou, peut-être, d’un produit à la valeur médicinale ou symbolique particulière.

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