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Les humains ne sont pas les seuls à adopter des animaux : 427 rencontres entre 88 espèces de primates analysées par des chercheurs

Les humains ne sont pas les seuls à adopter des animaux : 427 rencontres entre 88 espèces de primates analysées par des chercheurs

Jeux, caresses, toilettage, voire adoptions : en Ouganda, en Chine ou ailleurs, des primates tissent des liens troublants avec d’autres animaux.

Un vaste travail scientifique, relaté par le média latino-américain en ligne (en espagnol) qui s’appuie sur une étude parue dans la revue Primates, montre que des singes et des grands singes interagissent parfois avec d’autres espèces de manière étonnamment tendre. Ces comportements pourraient éclairer l’origine très ancienne de notre attachement aux animaux de compagnie, bien avant l’apparition des chiens sur nos canapés.

427 rencontres entre primates et autres animaux passées au crible

À l’origine de cette recherche, une scène observée dans un zoo de Shanghaï : une femelle gibbon tient un petit rat entre ses mains. Elle pourrait le lâcher, le mordre ou l’ignorer. Elle choisit au contraire de le garder, de le caresser, de le manipuler avec douceur. Cette interaction a poussé le primatologue Cyril Grueter, anthropologue biologique à l’université d’Oxford, à se demander si l’humain est réellement le seul primate à nouer des liens avec d’autres espèces.

Des années plus tard, cette interrogation débouche sur une étude internationale d’ampleur. Les chercheurs ont rassemblé 427 interactions entre 88 espèces de primates et 127 espèces d’animaux différentes, issues de :

  • la littérature scientifique spécialisée ;
  • des articles de presse ;
  • des questionnaires adressés à des primatologues dans le monde entier.

Parmi ces centaines de cas, 311 concernent des animaux vivant en liberté, 111 des primates en captivité. Les rencontres ne se limitent pas à quelques espèces familières : on trouve des chiens, des oiseaux, des porcs, des cerfs, des lézards, des écureuils, des souris, mais aussi d’autres primates.

Jeux, toilettage mutuel, étreintes, portage, soins prolongés : certaines interactions ressemblent à de véritables adoptions entre espèces.

Une scène en particulier a retenu l’attention des scientifiques : dans une réserve en Ouganda, deux jeunes chimpanzés orientaux, Ishe et Dembe, s’approchent d’un singe à queue rouge. Plutôt que de l’attaquer, ils se mettent à le caresser et à lisser sa queue calmement, comme ils le feraient avec un proche.

Jeu, curiosité, soin : des « ingrédients » de la relation aux animaux

Les auteurs de l’étude ne prétendent pas que ces primates ont des « animaux de compagnie » au sens humain du terme. Ils cherchent plutôt à identifier des comportements précurseurs qui auraient, sur le long terme, rendu possible l’émergence de nos relations modernes avec les chiens, les chats ou les lapins.

Curiosité, tolérance envers d’autres espèces, goût du jeu, soin et création de liens sociaux au-delà de son groupe pourraient constituer des briques fondamentales de la future « familiarité » avec les animaux.

Les données collectées révèlent des tendances nettes :

  • Le jeu est le comportement le plus fréquent, avec 139 occurrences.
  • L’acicalement (toilettage) suit de près, avec 136 cas recensés.
  • D’autres interactions impliquent porter l’animal, le serrer, rester physiquement proche pendant un certain temps.

L’âge et le sexe des primates jouent un rôle. Les jeunes se montrent plus enclins à jouer avec d’autres espèces. Les femelles adultes apparaissent plus souvent dans des scènes de soin ou de toilettage. Les mâles adultes, eux, présentent moins d’interactions affiliatives et, dans certains cas, des comportements agressifs.

Ces gestes interpellent les scientifiques car ils ressemblent à ceux observés à l’intérieur même des groupes de primates : jouer ensemble, se toiletter, porter un jeune ou rester à proximité sont autant de signaux sociaux utilisés pour tisser et entretenir les liens.

De la souris caressée aux adoptions interespèces

Après la scène du gibbon et du rat à Shanghaï, Cyril Grueter remarque d’autres exemples similaires. De jeunes singes jouant avec des porcs, un langur gris en train de caresser une écureuil, ou encore des primates semblant nouer des liens durables avec des chiens ou des oiseaux.

Un cas marquant évoqué par l’étude est celui d’un groupe de singes capucins ayant pris soin pendant plusieurs mois d’un petit d’une autre espèce. Les animaux le portaient, le protégeaient, lui prêtaient attention comme ils l’auraient fait pour l’un des leurs.

Ces adoptions apparentes restent rares, mais elles montrent que les relations interespèces chez les primates peuvent être plus variées et plus durables qu’on ne l’imaginait.

Les auteurs restent prudents : il ne s’agit pas de transposer mécaniquement notre notion de « mascotte » à des chimpanzés ou à des macaques. Beaucoup d’interactions restent brèves. Certaines se terminent mal pour l’animal de l’autre espèce, notamment lorsque la curiosité laisse place à la prédation ou à l’agressivité.

Pourquoi les humains s’attachent-ils autant aux animaux ?

Pour les chercheurs, ces observations chez les primates non humains éclairent une question plus large : pourquoi les humains investissent-ils autant de temps, d’argent et d’énergie dans des animaux qui n’apportent pas toujours un avantage direct à la survie ?

Adopter un animal, c’est :

  • le nourrir quotidiennement ;
  • le protéger des dangers ;
  • le soigner lorsqu’il tombe malade ;
  • lui consacrer un espace et de l’attention.

Malgré ce coût, les animaux de compagnie sont présents dans des sociétés très différentes, sur tous les continents. Les travaux sur ce sujet mettent en avant plusieurs explications : besoin de compagnie, recherche de liens sociaux, attrait pour la nouveauté, ou encore statut social associé à la possession d’un animal particulier.

Des études menées sur des jumeaux suggèrent qu’une partie de la prédisposition à avoir des animaux de compagnie pourrait être liée à des facteurs génétiques. Cela ne signifie pas qu’un « gène des animaux de compagnie » existe, mais que certains traits de personnalité ou de sensibilité, eux-mêmes influencés par les gènes, favorisent cet attachement.

L’écologue du comportement Zoë Goldsborough, du Max Planck Institute of Animal Behavior, rappelle qu’il existe plusieurs grands scénarios sur l’origine de cette relation : utilité des animaux pour la chasse, la protection ou la gestion des nuisibles, mais aussi tendance humaine plus générale à prendre soin d’autres êtres vivants et à nouer des liens affectifs avec eux.

Le nouvel article publié dans Primates ouvre une piste supplémentaire : une partie des bases sociales nécessaires à ces relations ne serait pas apparue uniquement chez Homo sapiens.

Des racines anciennes, bien avant le chien domestique

Le contexte évolutif apporte un éclairage essentiel. Les humains, les chimpanzés et les bonobos partagent un ancêtre commun qui a vécu en Afrique il y a entre 5 et 7 millions d’années. Les comportements sociaux observés aujourd’hui chez ces primates proches peuvent donc refléter, au moins en partie, ce qui existait déjà chez cet ancêtre.

Les archéologues ont par ailleurs repéré des traces anciennes de relation étroite entre humains et chiens. L’une des plus célèbres se trouve en Allemagne : une tombe datant d’environ 14 000 ans où un homme et une femme ont été enterrés avec un chien, témoignage d’un lien très particulier.

La domestication ne s’est toutefois pas faite en un instant. Elle a sans doute commencé par des relations utilitaires : collaboration à la chasse, rôle de gardien, source de nourriture ou d’autres ressources. Ce n’est qu’au fil des générations que certaines espèces sont devenues des animaux de compagnie au sens affectif et familial du terme.

Si des comportements comme la curiosité, le jeu et le soin interespèces sont déjà présents chez d’autres primates, la capacité à tisser des liens avec d’autres animaux pourrait être bien plus ancienne que l’histoire de la domestication.

Ce que ces travaux signifient pour un lecteur en France

Pour un lecteur français, ces recherches n’annoncent pas des chimpanzés « propriétaires de chiens » demain matin. Elles invitent plutôt à regarder nos propres relations avec les animaux comme le produit d’une longue histoire biologique et culturelle.

En France, la place des animaux de compagnie est aujourd’hui encadrée par le droit : le code civil reconnaît l’animal comme un « être vivant doué de sensibilité », distinct d’un simple bien matériel. Associations de protection animale, vétérinaires, éducateurs et refuges structurent ce lien au quotidien.

Ce cadre juridique et social moderne n’a pas d’équivalent chez les autres primates. Mais les mécanismes émotionnels et sociaux qui nous poussent à nous approcher, toucher, protéger ou cajoler un animal semblent, eux, partager certains points communs avec ce qui se passe dans une forêt d’Afrique centrale ou dans un enclos de zoo asiatique.

Que signifie « acicalement » chez les primates ?

Le terme d’acicalement, central dans l’étude, désigne une forme de toilettage social. Un individu enlève à la main ou à la bouche des parasites, des débris ou de la poussière sur le pelage d’un autre. Chez les singes et les grands singes, ce comportement a deux rôles :

  • hygiénique : élimination des tiques, puces et autres parasites ;
  • social : renforcement des alliances, apaisement des tensions, création de liens de confiance.

Lorsqu’un chimpanzé ou un gibbon se met à toiletter une autre espèce – un singe plus petit, un rongeur, voire un autre animal – il mobilise donc un comportement normalement réservé aux membres de son groupe. C’est ce déplacement de contexte qui intrigue autant les chercheurs.

Pour qui vit avec un chien ou un chat en France, la scène peut rappeler certains gestes du quotidien : passer la main dans le pelage, retirer une tique, inspecter une oreille ou un œil. Ces parallèles ne signifient pas que l’expérience émotionnelle est identique, mais ils suggèrent des continuités possibles dans la manière dont les primates, humains ou non, créent et entretiennent des liens avec d’autres êtres vivants.

Questions fréquentes

Les primates ont-ils vraiment des « animaux de compagnie » comme les humains ?

Non, les chercheurs ne prétendent pas que les primates ont des animaux de compagnie au sens humain du terme. Ils étudient plutôt des comportements précurseurs (curiosité, jeu, soin) qui auraient rendu possible l'émergence de nos relations modernes avec les animaux domestiques.

Quels types d'interactions ont été observées entre primates et autres animaux ?

Les interactions incluent des jeux, du toilettage mutuel, des étreintes, le portage d'animaux et des soins prolongés. Dans certains cas rares, elles ressemblent à de véritables adoptions interespèces, comme celle de singes capucins ayant pris soin pendant plusieurs mois d'un petit d'une autre espèce.

Y a-t-il des différences selon le sexe et l'âge des primates ?

Oui, les jeunes primates se montrent plus enclins à jouer avec d'autres espèces. Les femelles adultes apparaissent plus souvent dans des scènes de soin ou de toilettage, tandis que les mâles adultes présentent moins d'interactions affiliatives et parfois des comportements agressifs.

Comment cette étude éclaire-t-elle nos relations actuelles avec les animaux de compagnie ?

Ces observations suggèrent que des traits comme la curiosité, la tolérance envers d'autres espèces, le goût du jeu et la capacité à créer des liens au-delà de son groupe sont anciens et partagés par plusieurs espèces de primates, pas uniques aux humains.

Pourquoi investissons-nous tant dans nos animaux de compagnie malgré le coût ?

Les chercheurs identifient plusieurs explications possibles : besoin de compagnie, recherche de liens sociaux, attrait pour la nouveauté, statut social, et peut-être une prédisposition génétique à cet attachement. Cette étude suggère que ces tendances pourraient avoir des origines très anciennes chez nos ancêtres primates.

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