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Ils passent aux rayons X un vieux parchemin : la plus ancienne carte du ciel, crue perdue à jamais, était cachée sous un autre texte

Ils passent aux rayons X un vieux parchemin : la plus ancienne carte du ciel, crue perdue à jamais, était cachée sous un autre texte

Dans un laboratoire américain, des chercheurs tentent de faire réapparaître, sur un parchemin du Moyen Âge, une carte antique du ciel liée à l’astronome grec Hipparque.

Un manuscrit religieux conservé entre les États-Unis et l’Europe pourrait renfermer ce que les spécialistes considèrent comme la plus ancienne carte connue du ciel nocturne. En révélant, à l’aide de rayons X, un texte grec effacé depuis des siècles, une équipe internationale espère reconstituer le catalogue d’étoiles attribué à Hipparque, rapporte le média scientifique anglophone ScienceAlert à partir d’informations recueillies par la radio publique américaine KQED.

Un texte religieux qui cache une carte antique du ciel

L’histoire commence par un constat classique pour les médiévistes : le parchemin coûtait si cher qu’il était souvent réutilisé. Dans les monastères, on n’hésitait pas à racler l’encre d’anciens textes pour écrire de nouveaux ouvrages religieux. Ce type de manuscrit s’appelle un palimpseste.

C’est précisément le cas du Codex Climaci Rescriptus, un manuscrit de quelque 200 pages rédigé au VIe siècle dans un monastère chrétien, probablement au Proche-Orient. À la surface, on lit des textes en syriaque, une langue utilisée par des communautés chrétiennes orientales. Sous cette couche visible, des fragments plus anciens apparaissent, écrits en grec.

Dès 2022, l’analyse fine de quelques feuillets a fait naître un soupçon vertigineux : ces pages recyclées pourraient contenir un ancien catalogue d’étoiles rédigé par Hipparque, le grand astronome grec qui a vécu entre environ 190 et 120 avant notre ère.

Les premiers relevés montrent des descriptions d’étoiles très précises, assorties d’une référence explicite à la constellation du Verseau, dissimulées sous le texte religieux médiéval.

Pour les historiens des sciences, une telle découverte changerait l’image que l’on se fait des débuts de l’astronomie savante autour de la Méditerranée antique.

Hipparque, pionnier de la cartographie du ciel à l’œil nu

Hipparque est souvent présenté comme le premier astronome connu en Occident à avoir tenté un véritable catalogue systématique du ciel. Bien avant l’invention de la lunette astronomique, il mesurait à l’œil nu la position des étoiles et cherchait à décrire leurs mouvements.

Il est aussi crédité de la première description de la précession de la Terre, ce mouvement très lent de « toupie » de l’axe terrestre, qui modifie la position apparente des étoiles au fil des siècles. Ce phénomène a justement été repéré dans le texte caché du Codex Climaci Rescriptus, ce qui a permis de le dater de l’époque d’Hipparque.

Jusqu’ici, les spécialistes ne disposaient que de courts commentaires attribués à l’astronome grec, liés à des constellations. L’hypothèse d’un grand catalogue numérique d’étoiles n’était appuyée que par des sources indirectes. Si le texte enfoui est bien celui de ce catalogue, il s’agirait d’un témoignage direct et beaucoup plus complet du travail d’Hipparque.

Un accélérateur de particules pour lire sous l’encre des moines

Pour accéder à ce texte enfoui sans détruire le manuscrit, les chercheurs ont choisi une méthode lourde mais non invasive : la radiographie par synchrotron. Le Codex Climaci Rescriptus a été transporté au SLAC National Accelerator Laboratory, un grand laboratoire américain spécialisé dans les accélérateurs de particules.

Sur place, les pages sélectionnées sont examinées à l’aide d’un synchrotron. Cette machine accélère des électrons à une vitesse proche de celle de la lumière et produit ainsi des rayons X très puissants. Ces rayons permettent d’identifier les éléments chimiques présents dans le parchemin.

Dans ce cas précis, la différence de composition des encres joue un rôle clé :

  • le texte médiéval visible, en syriaque, a été écrit avec une encre riche en fer ;
  • le texte grec sous-jacent présente une signature chimique marquée par le calcium.

Les chercheurs peuvent ainsi distinguer couche par couche ce qui a été ajouté au fil du temps. Les premiers scans ont déjà permis de dégager des lignes entières d’un texte grec astronomique.

« L’objectif est de récupérer autant que possible ces coordonnées », explique l’historien Victor Gysembergh, chercheur au CNRS, cité par KQED. « Et cela nous aidera à répondre à certaines des plus grandes questions sur la naissance de la science. »

Selon lui, l’extraordinaire précision des mesures relevées dans ce texte pour des observations faites à l’œil nu interroge la rapidité avec laquelle les savants antiques ont affiné leurs méthodes.

Une opération délicate, entre Washington et la Californie

Le manuscrit étudié provient probablement du monastère Sainte-Catherine, au pied du mont Sinaï, en Égypte. Cet établissement est souvent présenté comme le plus ancien monastère chrétien encore en activité. Au fil des siècles, une partie de sa bibliothèque a été dispersée.

Le Codex Climaci Rescriptus appartient aujourd’hui principalement au Museum of the Bible, un musée privé basé à Washington. Pour la campagne de mesure, certaines pages ont été préparées avec soin : elles sont montées dans des cadres spécialement conçus, puis placées dans des boîtiers hermétiques contrôlant l’humidité. Le transport s’effectue à la main, page par page.

Dans la salle de scan, l’éclairage est réduit au minimum afin de ne pas accélérer la dégradation des encres. Malgré ces précautions, seule une petite partie de l’ouvrage peut être examinée pour le moment.

À ce stade, 11 pages sont passées aux rayons X au SLAC. Le manuscrit complet compte environ 200 pages, dispersées dans différents pays. Une coordination internationale sera donc nécessaire pour rassembler, à terme, toutes les pièces du puzzle céleste.

Ce que la carte d’Hipparque pourrait révéler

Si le travail en cours confirme l’attribution à Hipparque et permet de reconstituer une grande part du catalogue, les chercheurs disposeront d’un outil unique pour comparer les connaissances antiques aux modèles actuels.

Un tel document pourrait éclairer plusieurs points :

  • le nombre de constellations déjà reconnues au IIe siècle avant notre ère ;
  • le niveau de précision atteint dans la mesure des positions stellaires ;
  • la manière dont Hipparque décrivait le mouvement des astres et la précession ;
  • la transmission de ces données aux astronomes ultérieurs, comme Ptolémée.

Pour les historiens, le catalogue fournirait un étalon pour mesurer l’évolution de la cartographie céleste, depuis la Grèce antique jusqu’aux grands observatoires modernes. Il pourrait aussi montrer à quel point des observations systématiques, même sans instrument optique, permettaient déjà de produire des données fiables.

« Ligne après ligne de texte apparaissent en grec ancien dans ce manuscrit astronomique », confie Victor Gysembergh, qui dit être « au sommet de [son] excitation » face à ces révélations progressives.

Quelle place pour la France dans la recherche sur les textes anciens ?

Si le manuscrit se trouve actuellement aux États-Unis, la France joue un rôle central dans ce type de travaux. Le CNRS, où travaille Victor Gysembergh, figure parmi les grandes institutions engagées dans l’étude des palimpsestes et la reconstitution des textes antiques.

Plusieurs laboratoires français sont spécialisés dans :

  • l’imagerie multispectrale appliquée aux manuscrits anciens ;
  • la philologie grecque et latine ;
  • l’histoire de l’astronomie et des sciences exactes antiques.

En France, les grands centres de conservation – comme la Bibliothèque nationale de France ou certains services d’archives – utilisent déjà des techniques voisines (imagerie infrarouge, UV, rayons X à faible dose) pour lire sous les ratures, distinguer des encres superposées ou analyser la composition des pigments.

La radiographie par synchrotron, comme celle utilisée au SLAC, est également disponible en France grâce à des infrastructures de recherche telles que le Synchrotron SOLEIL, situé en Île-de-France. Ce type d’outil sert notamment à étudier des œuvres d’art, des manuscrits ou des objets archéologiques sans les abîmer.

Comment les rayons X « lisent » un texte effacé

Pour un lecteur français, la méthode employée sur le Codex Climaci Rescriptus illustre bien le fonctionnement des grands accélérateurs de particules au service du patrimoine. Contrairement à une simple radiographie médicale, un synchrotron permet de sélectionner très précisément l’énergie des rayons X et donc de cibler certains éléments chimiques.

Dans un palimpseste, on cherche par exemple à distinguer des encres différentes. Une encre à base de fer ne réagit pas de la même façon aux rayons X qu’une encre chargée en calcium ou en cuivre. En scannant la page point par point et en analysant la signature chimique de chaque zone, les chercheurs reconstituent une image dans laquelle chaque couche d’écriture apparaît séparément.

Cette technique reste exigeante : elle demande un temps de préparation important, des conditions de conservation maîtrisées et un traitement informatique lourd des données. Mais elle ouvre un accès inédit à des textes qui semblaient irrémédiablement perdus.

Un intérêt scientifique, historique… et pratique

Retrouver la carte du ciel d’Hipparque ne relève pas seulement de la curiosité. Ces données anciennes servent aussi à étalonner certains modèles contemporains. En comparant les positions d’étoiles mesurées il y a plus de 2 000 ans aux mesures actuelles, les astronomes peuvent suivre les mouvements propres des étoiles sur des périodes très longues.

Pour les historiens, un tel texte permet de mieux comprendre comment s’articulaient mathématiques, observation et philosophie naturelle dans les premières formes de science. Il donne un aperçu concret des méthodes de calcul et des instruments utilisés, même rudimentaires.

Enfin, ce type de redécouverte rappelle qu’une partie importante de notre patrimoine scientifique repose encore sur des documents fragiles, dispersés entre monastères, bibliothèques et collections privées. Les progrès techniques en imagerie, qu’ils soient réalisés aux États-Unis, en France ou ailleurs, jouent un rôle direct dans la redécouverte de ces savoirs anciens.

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'un palimpseste ?

Un palimpseste est un manuscrit dont on a gratté l'encre pour réutiliser le parchemin, très coûteux au Moyen Âge. Le Codex Climaci Rescriptus en est un exemple, avec un texte religieux visible écrit par-dessus un texte grec astronomique plus ancien.

Comment les chercheurs parviennent-ils à lire le texte caché ?

Ils utilisent la radiographie par synchrotron, une technique qui accélère des électrons à très haute vitesse pour générer des rayons X puissants. Ces rayons identifient les éléments chimiques des différentes encres (fer pour le syriaque, calcium pour le grec) et permettent de les distinguer.

Pourquoi cette découverte est-elle importante ?

Si confirmée, ce serait le seul témoignage direct et complet du grand catalogue d'étoiles d'Hipparque, jusqu'ici connu seulement par des références indirectes. Cela pourrait révéler le niveau de précision de l'astronomie antique et comment les savants grecs ont affiné leurs méthodes.

Où se trouve actuellement le manuscrit ?

Le Codex Climaci Rescriptus provient probablement du monastère Sainte-Catherine en Égypte. Le manuscrit appartient principalement au Museum of the Bible à Washington, mais ses environ 200 pages sont dispersées dans différents pays.

Combien de pages ont déjà été analysées ?

Seules 11 pages ont passé aux rayons X au SLAC National Accelerator Laboratory jusqu'à présent. Une coordination internationale sera nécessaire pour examiner les autres pages dispersées dans différents pays.

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