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Le Japon a les rues les plus propres du monde mais presque aucune poubelle publique : l’explication remonte à une attaque de 1995

Le Japon a les rues les plus propres du monde mais presque aucune poubelle publique : l'explication remonte à une attaque de 1995

Dans les rues impeccables de Tokyo, les touristes se retrouvent souvent les poches pleines de déchets, sans la moindre poubelle en vue.

Comment le Japon, présenté comme un modèle de propreté urbaine, peut-il afficher des trottoirs presque immaculés tout en offrant si peu de poubelles publiques ? Le site d’actualité internationale de la BBC s’est penché sur cette énigme du quotidien, qui intrigue particulièrement les visiteurs étrangers en voyage au Japon.

Une capitale ultra-propre… où l’on garde ses déchets sur soi

Passer une journée à faire du tourisme à Tokyo réserve presque toujours la même scène : un gobelet de café vide à la main, l’emballage d’un sandwich acheté dans un konbini, et aucune poubelle à portée de regard. De nombreux voyageurs racontent cette expérience déroutante, devenue un sujet récurrent de vidéos sur les réseaux sociaux.

Le contraste saute aux yeux : trottoirs nets, gares impeccables, très peu de papier au sol… mais un vrai casse-tête dès qu’il s’agit de se débarrasser de ses détritus. Cette apparente contradiction n’est pourtant ni un hasard ni une simple question de « sens civique spontané ».

La rareté des poubelles au Japon est le résultat d’un enchevêtrement d’histoire, de sécurité, de choix politiques et d’habitudes quotidiennes.

Eiko Maruko Siniawer, professeure d’histoire au Williams College et autrice de l’ouvrage Waste: Consuming Postwar Japan, l’explique comme une « combinaison complexe de développements historiques, de phénomènes économiques, d’événements politiques et de leurs effets divers sur la manière dont les gens décident d’agir ».

1995, l’année où tout bascule après l’attaque au gaz sarin

Le Japon n’a pas toujours vécu avec aussi peu de poubelles dans l’espace public. Selon Eiko Maruko Siniawer, un moment précis marque un tournant : mars 1995.

Ce mois-là, les membres de la secte Aum Shinrikyō mènent une attaque au gaz sarin dans le métro de Tokyo, en pleine heure de pointe du matin. Le gaz toxique est diffusé sur trois lignes du réseau. Le bilan officiel fait état de 14 morts et de milliers de blessés.

Dans les semaines qui suivent, les autorités prennent une série de mesures destinées à réduire les risques d’attentat. Parmi elles, la suppression ou la mise sous scellés d’un grand nombre de poubelles dans les gares et dans les rues, considérées comme des lieux où il serait possible de dissimuler des explosifs ou des produits dangereux.

L’attaque au sarin de 1995 a durablement associé poubelles publiques et vulnérabilité face au terrorisme dans l’esprit des autorités japonaises.

D’autres attentats à travers le monde dans les années suivantes – notamment ceux du 11 septembre 2001 aux États-Unis – contribuent à ancrer cette logique sécuritaire. Trois décennies plus tard, cette politique n’a pourtant jamais été totalement inversée. Les poubelles ont bien partiellement réapparu, mais en nombre bien moindre qu’avant.

Moins de poubelles pour réduire les coûts… et les abus

La question de la sécurité n’explique pas tout. Une autre dimension est mise en avant par Aya Yoshida, chercheuse à l’Institut national d’études environnementales du Japon. Depuis les années 2000, plusieurs municipalités ont choisi de réduire sciemment le nombre de poubelles de rue.

L’objectif officiel : encourager les habitants à rapporter leurs déchets chez eux. Mais il existe aussi des raisons plus terre à terre, liées à la gestion des déchets urbains.

À Kyoto, par exemple, la ville a coupé de plus de moitié le nombre de poubelles de rue à partir de 2011. En cause, relate Aya Yoshida : des bacs saturés par des ordures ménagères déposées par certains habitants, et des déchets qui s’accumulaient autour des conteneurs. Résultat : des coûts d’entretien et de ramassage en forte hausse.

  • Coûts de nettoyage plus élevés autour des bacs surchargés ;
  • Utilisation abusive des poubelles publiques pour y mettre les déchets domestiques ;
  • Temps de travail accru pour les services municipaux ;
  • Choix politique d’inciter chacun à gérer ses déchets à domicile.

Pour Aya Yoshida, une ville propre sans poubelles ne peut pas être attribuée uniquement à un prétendu « sens de l’ordre » inné chez les Japonais. Elle rappelle que cette situation est aussi le fruit de longues années de politiques publiques.

Campagnes anti-déchets, éducation du public, nettoyage régulier et aménagement des espaces sont au cœur de la propreté des rues japonaises.

Selon elle, les municipalités ont investi pendant des décennies dans des campagnes contre les papiers jetés au sol, dans des actions de sensibilisation, dans l’entretien des rues et dans un design urbain conçu pour décourager le fait de jeter ses détritus n’importe où.

Normes sociales et habitudes : ne pas gêner les autres

Au-delà des mesures officielles, les normes sociales japonaises jouent un rôle décisif. L’une d’elles est le principe de meiwaku o kakenai, que l’on peut traduire par l’idée de ne pas causer de gêne ni de désagrément aux autres.

Salir la rue, laisser un sac au pied d’un banc ou abandonner un gobelet sur un muret reviendrait à imposer à autrui la responsabilité de nettoyer. Cette pratique est largement désapprouvée socialement, même sans contrôle direct des autorités.

Les habitudes de consommation contribuent aussi à limiter les déchets « en mouvement ». Manger ou boire en marchant reste relativement rare. Beaucoup de Japonais consomment leur boisson ou leur en-cas à proximité du lieu d’achat, puis se débarrassent de l’emballage dans les poubelles du magasin ou rentrent chez eux avec.

« En réfléchissant à mes propres habitudes de tous les jours, je ne suis pas sûre de la quantité de déchets générés entre le domicile et le travail », confie Eiko Maruko Siniawer. Elle ajoute qu’avec la règle informelle qui veut qu’on ne mange ni ne boive en marchant ou dans le train, « il y a tout simplement moins d’occasions de produire des déchets pendant les trajets ».

Pour les touristes, une adaptation parfois déroutante

Les visiteurs étrangers, eux, vivent la ville autrement. Ils passent de longues heures à arpenter les quartiers, enchaînent boissons, snacks de supérettes et petites pauses gourmandes. Leur volume de déchets « nomades » est plus important, d’où la sensation aiguë de manquer de poubelles.

La guide touristique Junko Yokoo, installée au Japon, explique que ce sujet revient systématiquement lors de ses visites. Elle observe la même réaction chez beaucoup de ses clients : un mélange d’incompréhension et d’agacement au départ, suivi d’une forme d’acceptation.

« Au début, mes invités déplorent souvent le manque de poubelles, mais ils apprécient aussi de ne voir aucun déchet dans les rues et finissent par adopter un état d’esprit “à Tokyo, fais comme les Tokyoïtes” », raconte Junko Yokoo.

Concrètement, cela signifie apprendre à garder son sac ou ses poches comme « mini poubelle mobile », le temps de trouver un point de collecte dans une gare, un centre commercial ou un magasin, voire jusqu’au retour à l’hôtel.

Où se cachent les rares poubelles publiques au Japon ?

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les bacs à déchets n’ont pas totalement disparu. Ils sont simplement plus discrets et souvent concentrés dans des lieux où ils peuvent être surveillés.

Eiko Maruko Siniawer rappelle qu’on en trouve encore dans les gares, en particulier sous la forme de conteneurs transparents installés près des portiques. Cette transparence et cette localisation facilitent la surveillance par le personnel ou par des caméras de sécurité.

Les poubelles sont aussi plus fréquentes à proximité des distributeurs de boissons, dans certains parcs ou aux abords des konbini, même si leur présence varie selon les quartiers et les décisions des municipalités.

Des robots-poubelles testés à la gare de Shinjuku

Dans la gare de Shinjuku, à Tokyo, l’une des plus fréquentées du pays, une expérimentation illustre une approche très technologique : des robots-poubelles mobiles parcourent les quais et les couloirs pour collecter les déchets des voyageurs.

Les robots-poubelles autonomes à Shinjuku symbolisent une réponse à la fois high-tech et pragmatique à la gestion des déchets en gare.

Ces appareils circulent dans les zones très fréquentées et permettent aux usagers d’y déposer leurs détritus sans chercher un bac fixe. Ils sont présentés comme une piste pour concilier propreté, sécurité et praticité. Le dispositif reste toutefois à l’étape de test.

En attendant une éventuelle généralisation de ces systèmes, les habitants de Tokyo ont conservé leurs habitudes : garder leurs déchets avec eux jusqu’à ce qu’ils croisent un point de collecte adapté.

Comment la France gère la propreté des rues et les poubelles publiques

Pour un lecteur français, la situation japonaise apparaît en miroir d’une réalité très différente. En France, la présence de poubelles de rue fait partie du paysage standard des villes, même si leur nombre peut varier.

Dans de nombreuses communes, les services municipaux ou les métropoles sont chargés de l’installation et de la collecte des bacs publics. Ces services sont l’équivalent des municipalités japonaises évoquées par Aya Yoshida. Les mairies arbitrent entre budget, lutte contre les incivilités et propreté des espaces.

Certains équipements ont toutefois été réduits ou adaptés pour des raisons sécuritaires, en particulier lors de périodes de menace terroriste élevée. Dans certains gares ou lieux sensibles, les corbeilles ont été retirées ou remplacées par des modèles transparents, comme c’est le cas au Japon dans les stations de train.

Japon France
Très peu de poubelles de rue, surtout hors gares et commerces Présence répandue de corbeilles sur la voie publique
Forte insistance sur le fait de rapporter ses déchets chez soi Gestion partagée entre bacs publics et tri domestique
Attaque au sarin en 1995 à l’origine d’une réduction massive Adaptations ponctuelles liées à la menace terroriste
Normes sociales fortes contre le fait de manger en marchant Consommation fréquente de snacks et boissons « à emporter »

En France, les campagnes de sensibilisation au tri et contre les dépôts sauvages existent aussi, mais la logique dominante reste celle d’un maillage dense de poubelles, complété par un service de propreté urbaine. Les habitants sont encouragés à utiliser ces équipements publics, avec parfois des amendes prévues pour les jets de déchets sur la voie publique.

Ce que l’expérience japonaise apprend aux voyageurs étrangers

Pour les visiteurs français au Japon, comprendre ce contexte historique et social aide à mieux anticiper leur séjour. Garder un petit sac plastique dans son sac à dos, repérer les gares et les konbini comme points stratégiques pour se débarrasser de ses déchets et limiter la consommation « en marchant » rend la situation plus confortable.

L’exemple japonais illustre aussi une manière différente de répartir la responsabilité de la propreté : moins d’infrastructures visibles, davantage de discipline individuelle et une mise en avant de la responsabilité collective vis-à-vis de l’espace commun.

Il souligne enfin le lien direct entre événements historiques marquants, choix de sécurité publique et gestes du quotidien. Une simple recherche de poubelle dans une rue de Tokyo renvoie, en filigrane, à l’ombre toujours présente de l’attaque de 1995 et aux politiques qui en ont découlé.

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