À plus de 11 000 mètres d’altitude, au-dessus de la Côte d’Ivoire, un avion de ligne a percuté un oiseau géant, provoquant l’extinction d’un moteur.
Ce fait divers aérien méconnu, relaté par le site technologique américain SlashGear, s’est déroulé dans le ciel de Côte d’Ivoire dans les années 1970. L’incident, sans victime, a pourtant marqué l’histoire de l’aviation et de l’ornithologie : il s’agit de la collision entre un avion et un oiseau la plus haute jamais enregistrée, impliquant un vautour aujourd’hui en danger critique d’extinction.
Novembre 1973 : un vol commercial frappé à 37 000 pieds au-dessus d’Abidjan
Le 29 novembre 1973, un avion de ligne commercial, probablement un quadriréacteur DC-8, survole Abidjan, la capitale économique de la Côte d’Ivoire, en Afrique de l’Ouest. L’appareil croise alors à environ 37 000 pieds, soit près de 11 300 mètres d’altitude, une hauteur habituelle pour les vols long-courriers.
Soudain, l’un des quatre moteurs flambe et s’éteint. Le phénomène, connu sous le nom de « flameout », correspond à l’extinction de la combustion dans le réacteur. Malgré l’incident, l’équipage garde le contrôle de l’avion et parvient à se poser sans casse.
L’enquête montrera que le moteur a avalé un immense oiseau, percuté à une altitude où la plupart des espèces ne peuvent tout simplement pas survivre.
Lors de l’inspection au sol, les équipes techniques découvrent dans le moteur endommagé des restes d’animal : queue, cou, poitrine et plumes. Les morceaux sont suffisamment reconnaissables pour être confiés à des experts.
Un vautour de Rüppell, champion des airs… et victime de record
Les autorités s’adressent au National Museum of Natural History, à Washington, institution de référence pour l’identification d’espèces. Les scientifiques concluent que l’avion a heurté un vautour de Rüppell (Gyps rueppellii), une espèce africaine de grand vautour.
Cet oiseau impressionnant peut mesurer jusqu’à 3,4 pieds de long (un peu plus d’un mètre), avec une envergure qui approche les 2,60 mètres. Son poids peut atteindre environ 9 kilos. Sa longévité peut dépasser les 50 ans, ce qui en fait un grand planeur expérimenté des cieux africains.
Particularité majeure : une modification de certaines protéines de son organisme lui permet de voler très haut, dans des couches de l’atmosphère pauvres en oxygène et soumises à une faible pression. C’est cette adaptation qui en fait un champion de l’altitude chez les oiseaux.
En frappant cet avion près de 37 000 pieds, le vautour de Rüppell est devenu l’oiseau volant à la plus haute altitude jamais enregistré par les scientifiques, selon le Guinness World Records.
Ce record tragique vaut également à cet incident d’être la collision aviaire la plus haute jamais documentée dans l’histoire de l’aviation civile.
Avant le vautour, un canard colvert recordman à 21 000 pieds
Avant l’accident d’Abidjan, le précédent record concernait un oiseau bien plus familier : le canard colvert (Anas platyrhynchos), l’espèce de canard la plus répandue dans l’hémisphère Nord.
Le 9 juillet 1962, entre Battle Mountain et Elko, dans le Nevada, aux États-Unis, un colvert avait percuté un avion à 21 000 pieds (environ 6 400 mètres). Ce choc, très au-dessus des altitudes habituelles de la plupart des oiseaux, constituait jusqu’alors la référence de hauteur pour une collision aviaire.
- 1962 : un canard colvert heurte un avion à 21 000 pieds aux États-Unis.
- 1973 : un vautour de Rüppell est percuté à 37 000 pieds au-dessus de la Côte d’Ivoire.
- Ces deux événements servent de repères extrêmes pour les risques oiseaux en haute altitude.
D’autres espèces capables de grimper très haut dans le ciel
Le cas du vautour de Rüppell ne constitue pas une exception isolée dans le règne aviaire, même s’il fixe un sommet très particulier. D’autres oiseaux migrateurs peuvent également évoluer dans la haute atmosphère.
Le 9 décembre 1967, des pilotes volant à 27 000 pieds (environ 8 200 mètres) observent un groupe d’une trentaine de cygnes chanteurs (Cygnus cygnus). Leur présence est confirmée par radar. Ces oiseaux migrent alors d’Islande vers le Loch Foyle, à la frontière entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande.
Des oies migratrices ont également été vues à 29 000 pieds au-dessus de l’Himalaya, franchissant des sommets parmi les plus élevés de la planète. Les gypaètes barbus (Gypaetus barbatus), un autre grand vautour montagnard, ont été signalés à plus de 24 000 pieds.
Seule une poignée d’espèces, très spécialisées, parvient à fréquenter régulièrement les altitudes où évoluent les avions de ligne.
La plupart des oiseaux restent sous les 500 pieds
Sur les quelque 85 milliards d’oiseaux estimés sur Terre, dont 33 milliards de poulets, une très faible proportion est capable de voler au-dessus de 20 000 pieds. La majorité évolue à des hauteurs bien plus modestes.
Les spécialistes estiment que la plupart des oiseaux restent en dessous d’environ 500 pieds, soit 150 mètres. Les migrateurs de l’Est des États-Unis se déplacent en général entre 1 300 et 1 600 pieds (400 à 500 mètres). À l’Ouest du pays, beaucoup volent autour de 2 600 pieds (800 mètres), certains pouvant monter jusqu’à 6 000 pieds (1 800 mètres).
| Catégorie d’oiseau | Altitude typique de vol |
|---|---|
| Oiseaux « ordinaires » | Souvent en dessous de 500 pieds |
| Migrateurs en Amérique de l’Est | Environ 1 300 à 1 600 pieds |
| Migrateurs en Amérique de l’Ouest | Environ 2 600 pieds, jusqu’à 6 000 pieds |
| Espèces spécialisées (oies, grands vautours) | Peuvent dépasser 20 000 pieds |
Un risque réel pour l’aviation, surtout à basse altitude
Les collisions entre avions et oiseaux, appelées « bird strikes » dans le secteur aérien, constituent un risque suivi de près par les autorités. L’histoire du vautour de Rüppell reste spectaculaire, mais la plupart des incidents surviennent à des altitudes bien plus basses.
Selon les données de la Federal Aviation Administration (FAA) aux États-Unis, environ 344 000 collisions avec des oiseaux ont été signalées entre 1990 et 2025 sur le territoire américain. Les compagnies opérant sur des aéroports étrangers ont rapporté plus de 5 700 cas supplémentaires sur la même période.
Près de 97 % des impacts entre avions et oiseaux surviennent en dessous de 3 000 pieds, c’est-à-dire principalement au décollage et à l’atterrissage.
Les chiffres restent toutefois à relativiser par rapport au volume global de trafic. La FAA souligne qu’entre 2009 et 2018, moins de trois vols sur 10 000 ont été affectés par une collision avec un oiseau, et seuls 2 % à 8 % de ces incidents ont causé des dégâts significatifs aux appareils.
Les vautours, sept espèces impliquées en quelques décennies
Un autre point relevé par les chercheurs concerne le rôle particulier des vautours dans ces accidents. Entre 1955 et 1999, 33 avions, dont 27 appareils militaires, sont entrés en collision avec sept espèces différentes de vautours.
Leur grande taille, leurs habitudes de vol en vol plané et parfois à moyenne ou haute altitude, ainsi que leur présence à proximité des reliefs et de certaines routes migratoires augmentent ce risque. L’incident de 1973 au-dessus d’Abidjan s’inscrit dans cette tendance, même s’il se distingue par son altitude record.
Comment ce risque est géré en France
En France, la gestion du risque aviaire relève principalement de la Direction générale de l’aviation civile (DGAC), des exploitants d’aéroports et des compagnies aériennes. Le principe reste le même qu’aux États-Unis : surveiller, prévenir et limiter les interactions entre oiseaux et avions, surtout autour des pistes.
Les aéroports français ont recours à plusieurs méthodes :
- suivi des populations d’oiseaux sur et autour de la plateforme ;
- modification des milieux (herbe, points d’eau, déchets) pour les rendre moins attractifs ;
- effarouchement sonore ou visuel, parfois avec des fauconniers professionnels ;
- signalement systématique des collisions ou quasi-collisions pour adapter les procédures.
Les avions sont conçus pour résister à l’impact d’oiseaux de taille modérée, en particulier au niveau du pare-brise et des ailes. Les moteurs subissent aussi des tests d’ingestion de volatiles. L’objectif consiste à garantir que, même en cas d’avarie sur un moteur, l’appareil puisse poursuivre le vol ou revenir se poser en sécurité, comme lors de l’incident au-dessus d’Abidjan.
Pourquoi certains oiseaux survivent là où les humains auraient besoin d’oxygène
Le cas du vautour de Rüppell illustre une adaptation extrême au vol en haute altitude. Là où un humain aurait rapidement besoin d’oxygène médical, cet oiseau supporte la raréfaction de l’air grâce à une physiologie très particulière.
Les oiseaux disposent déjà, en général, d’un système respiratoire très performant, avec des sacs aériens qui optimisent les échanges gazeux. Chez certaines espèces de haute altitude, comme ce vautour ou certaines oies migratrices, des variations de protéines du sang améliorent encore le transport de l’oxygène.
Cette capacité leur permet de franchir des chaînes de montagnes, de profiter de courants ascendants puissants et d’éviter des prédateurs ou des menaces au sol. Mais elle les expose parfois à des risques imprévus, comme la rencontre avec le trafic aérien moderne.
Un record qui en dit long sur la cohabitation entre avions et faune sauvage
L’histoire de ce vautour percuté en 1973 au-dessus de la Côte d’Ivoire rappelle que les routes aériennes humaines croisent, à certaines altitudes et sur certains itinéraires, les trajectoires naturelles d’espèces sauvages. La vaste majorité des oiseaux reste bien en dessous des couloirs de croisière des avions, mais quelques champions de l’altitude s’y aventurent.
Pour les spécialistes, ces événements servent aujourd’hui de points de référence. Ils éclairent à la fois les limites physiques du vol chez les oiseaux et la nécessité de mieux cartographier les migrations pour réduire le risque de collisions, sans oublier la protection d’espèces déjà fragilisées, comme le vautour de Rüppell, classé en danger critique sur une grande partie de son aire de répartition africaine.








