Une équipe au Royaume-Uni montre que, chez certains mangeurs au régime, défiler des vidéos de malbouffe pourrait, en labo, réduire l’envie de grignoter.
Une étude menée par l’université de Bristol et publiée dans la revue scientifique Computers in Human Behavior, relayée par le site de la University of Bristol, bouscule les conseils habituels donnés aux personnes au régime : aux États-Unis, regarder des vidéos de burgers dégoulinants et de gâteaux au chocolat n’aurait pas toujours pour effet de donner encore plus faim, mais, dans certaines conditions, pourrait aider à freiner la consommation réelle.
Une étude qui renverse les conseils classiques donnés aux personnes au régime
On entend souvent que, pour tenir un régime, il vaut mieux fuir les comptes Instagram de food, les émissions culinaires et les vidéos de dégustation. L’idée est simple : plus on se met sous le nez des images de pizzas et de chocolats, plus la tentation devient forte.
Les travaux d’Esther Kang, chercheuse à la Business School de l’université de Bristol, et d’Arun Lakshmanan, de l’université d’État de New York à Buffalo, suggèrent un mécanisme différent qu’ils appellent « satiété intermodale ». Selon eux, l’exposition visuelle à des aliments très gras et sucrés peut, dans certains contextes, atténuer l’envie de manger, sans avaler la moindre bouchée.
Regarder des contenus de malbouffe très appétissants pourrait, chez certains diététiciens amateurs, suffire à réduire la fringale à court terme, en laboratoire.
Les chercheurs ont mené trois expériences successives, en ligne puis en laboratoire, auprès de volontaires américains, majoritairement adultes, pour comprendre comment des vidéos de cuisine et de dégustation agissent sur l’attention, les envies et la quantité de chocolat consommée ensuite.
Des diététiciens plus attirés par les vidéos de malbouffe
Première expérience : qui clique le plus sur la malbouffe ?
La première expérience a été réalisée en ligne, auprès de 247 adultes de la côte est des États-Unis, âgés de 20 à 76 ans. Les participants naviguaient sur un faux blog culinaire proposant de courtes vidéos de cuisine et d’émissions de dégustation. Certaines mettaient en avant des plats plutôt sains, d’autres des aliments très caloriques, assimilés à de la « junk food ».
Objectif : voir qui cliquait sur quoi, et pendant combien de temps. Les chercheurs ont séparé les participants en deux groupes, ceux qui déclaraient suivre un régime et les autres.
- Les personnes au régime ont cliqué sur presque deux fois plus de vidéos lorsque le contenu mettait en scène de la malbouffe que lorsqu’il s’agissait de plats sains.
- Elles ont également passé davantage de temps à regarder ces vidéos jugées « mauvaises » pour la ligne.
- Les non-diététiciens, eux, ne montraient pas de préférence nette entre contenus sains et contenus indulgents.
Autrement dit, ceux qui surveillent leur alimentation semblent particulièrement attirés par les images des aliments qu’ils essaient justement d’éviter.
Deuxième expérience : le rôle de la suppression des pensées alimentaires
La deuxième expérience, menée en ligne auprès de 436 personnes, cherchait à préciser ce qui explique cette attirance. Plutôt que de simplement demander aux participants s’ils étaient au régime, les chercheurs ont mesuré leur tendance à « supprimer » les pensées liées à la nourriture.
Chaque volontaire devait se positionner sur une échelle en sept points face à des affirmations comme « Il y a des plats auxquels j’essaie de ne pas penser ». Plus le score était élevé, plus la personne tentait activement de chasser de son esprit certains aliments.
Résultat : ce sont les participants ayant les scores de suppression les plus élevés qui se montraient les plus attirés par les vidéos de malbouffe. Au-dessus d’un certain seuil, ces personnes cliquaient nettement davantage sur les contenus présentant des plats gras et sucrés.
Plus les participants essayaient de chasser de leur tête gâteaux et plats caloriques, plus ils se retrouvaient à cliquer sur des vidéos où ces aliments apparaissaient en gros plan.
Ce phénomène renvoie à ce que les psychologues appellent « l’effet rebond » : tenter de ne pas penser à quelque chose finit souvent par y faire penser encore plus. Ici, plus un individu veut oublier le gâteau au chocolat, plus il se laisse happer par une vidéo le mettant en scène.
En laboratoire, regarder du chocolat… conduit certains à en manger moins
Troisième expérience : de la vidéo au nombre de chocolats pris
La troisième expérience s’est déroulée cette fois en laboratoire, auprès de 157 étudiants d’une université, tous âgés de 21 à 31 ans. Elle visait à vérifier si l’exposition à ces contenus gourmands modifie, concrètement, la quantité de chocolat consommée ensuite.
Les participants étaient répartis aléatoirement en plusieurs groupes. Certains devaient activement supprimer de leur esprit les pensées relatives à des desserts au chocolat jugés « malsains ». D’autres pouvaient penser librement à ces desserts. De même, les contenus visionnés montraient soit des desserts chocolatés très indulgents, soit des versions présentées comme plus saines.
Après trois minutes de cette tâche mentale, tout le monde consultait le faux blog culinaire avec ses vidéos de nourriture. Puis, en quittant la salle, les étudiants passaient devant un bol rempli de petits chocolats emballés. Ils avaient la possibilité d’en prendre entre zéro et sept, sans contrainte.
Les résultats montrent une chaîne d’effets :
- Les personnes auxquelles on avait demandé de supprimer leurs pensées de desserts chocolatés malsains ont cliqué sur davantage de vidéos mettant en scène de la malbouffe.
- Ces mêmes personnes ont déclaré se sentir moins affamées après avoir regardé les vidéos.
- Finalement, elles ont pris moins de chocolats dans le bol à la sortie que les autres participants.
Dans cette expérience, chez les étudiants invités à réprimer leurs envies et exposés à des vidéos de chocolat « malsain », la consommation réelle de chocolat a diminué.
Point clé : cet effet n’est apparu que lorsque les vidéos montraient des desserts chocolatés clairement indulgents. Lorsque le contenu se concentrait sur des versions plus « saines », les chercheurs n’ont pas observé de baisse de la quantité de chocolat prise à la sortie.
Quel intérêt pour les régimes et les applications de santé numérique ?
Ces travaux ne valident pas l’idée que tous les contenus autour de la nourriture seraient neutres ou bénéfiques pour la ligne. Le résultat est beaucoup plus nuancé et dépend de plusieurs conditions réunies :
- la personne est déjà en situation de contrôle alimentaire (au régime, ou cherchant à se restreindre) ;
- elle essaie activement de supprimer certaines pensées alimentaires ;
- elle est exposée à des images très appétissantes de malbouffe, pas à des plats sains ;
- la situation est de courte durée et contrôlée, comme dans un laboratoire.
Dans ce cadre précis, regarder des vidéos de nourriture très calorique pourrait, à court terme, favoriser ce mécanisme de « satiété intermodale » : le cerveau recevrait suffisamment de stimulation visuelle pour, en quelque sorte, se sentir « rassasié » sans que l’estomac ne reçoive de nourriture.
Les auteurs évoquent une piste d’application : concevoir des applications de régime ou de santé numérique qui ne banniraient pas les images de malbouffe, mais les utiliseraient de manière encadrée pour aider certains utilisateurs à tenir leurs objectifs. Une app pourrait, par exemple, proposer des séquences vidéo de desserts très riches au moment où un utilisateur signale une forte envie, afin d’atténuer cette pulsion.
Cette idée reste au stade de l’hypothèse. Les chercheurs rappellent que leurs expériences ont été réalisées dans un cadre très précis : des étudiants, un seul type d’aliment testé dans la phase de consommation (le chocolat), et des séances toutes organisées en début d’après-midi, après le déjeuner. Les résultats pourraient être différents le soir ou chez des personnes très affamées.
Quelles limites à ces résultats et quels risques d’interprétation ?
Les auteurs du travail insistent sur plusieurs limites méthodologiques. Les deux premières expériences reposent sur des questionnaires en ligne. Les personnes interrogées peuvent embellir ou mal estimer leur propre comportement alimentaire ou leur tendance à supprimer certaines pensées.
La troisième expérience, plus contrôlée, porte sur un public très spécifique : des étudiants, jeunes adultes aguerris aux réseaux sociaux et au streaming de contenus vidéo, mais qui ne représentent pas l’ensemble des personnes au régime, notamment les plus âgées ou celles souffrant d’obésité.
La mesure de la consommation se résume, dans ce protocole, au nombre de petits chocolats pris dans un bol à la sortie de la salle. Elle ne dit rien de l’alimentation réelle des participants dans les heures ou les jours qui suivent.
Une baisse ponctuelle du nombre de chocolats pris dans un bol ne signifie pas automatiquement une perte de poids ou une meilleure santé à long terme.
Le sentiment de faim reste lui aussi auto-déclaré, au moyen de questionnaires, sans mesure physiologique (hormones de la satiété, rythme cardiaque, etc.). Les auteurs recommandent donc la prudence : il s’agit d’un signal intéressant, pas d’un mode d’emploi universel pour perdre du poids.
Ce que cela peut signifier pour un lecteur en France
Pour un lecteur français, ces résultats ne constituent pas un conseil de santé à appliquer tel quel. Comme le rappelle le texte de l’étude, il s’agit d’un travail scientifique précoce, mené dans un contexte très spécifique, qui ne se substitue pas à un accompagnement par un médecin ou une diététicienne-nutritionniste.
En France, les recommandations officielles insistent sur l’équilibre alimentaire, l’activité physique et l’accompagnement personnalisé pour les personnes qui souhaitent perdre du poids. Les professionnels discutent parfois du rôle des réseaux sociaux et des images de nourriture dans le déclenchement des envies. Le travail mené à Bristol apporte un angle original : selon eux, chez certains individus, ces images peuvent aussi participer à une sorte de « tour de passe-passe » mental réduisant temporairement l’envie de manger.
Une application française de suivi alimentaire pourrait, par exemple, réfléchir à la façon dont elle affiche la nourriture à l’utilisateur : bannir toute image de plat riche n’est pas forcément la seule stratégie possible. Encore faudrait-il vérifier, par des études complémentaires, que l’effet observé au laboratoire s’applique à d’autres aliments que le chocolat, à d’autres populations, et sur une durée plus longue.
Comprendre la « satiété intermodale » et ses possibles usages
Le terme « satiété intermodale » décrit un phénomène où une sensation de « trop plein » ou de satisfaction dans un sens (ici la vue) se traduit par une baisse de désir dans un autre sens (le goût, l’acte de manger). En regardant des images ou des vidéos de nourriture, une partie des circuits de récompense du cerveau serait activée, comme si une partie de la promesse de plaisir avait déjà été « encaissée ».
Ce mécanisme pourrait, en théorie, se combiner avec d’autres stratégies de régulation des envies :
- dévier une envie soudaine vers une activité courte et contrôlée (regarder quelques vidéos, puis couper l’écran) ;
- associer cette pratique à un encadrement par un professionnel de santé, pour éviter qu’elle ne renforce une obsession alimentaire ;
- utiliser l’exposition visuelle à des aliments « interdits » comme un outil ponctuel, et non comme une habitude systématique.
Le principal risque serait qu’une personne sujette aux compulsions alimentaires passe au contraire des heures à regarder ces contenus, finisse frustrée et se jette finalement sur la nourriture réelle. Les travaux d’Esther Kang et d’Arun Lakshmanan ne tranchent pas cette question : ils montrent un effet à court terme, dans un environnement très balisé, mais ne décrivent pas ce qui se produit dans la vie quotidienne, avec un accès illimité aux réseaux sociaux.
Pour l’instant, le conseil général reste inchangé : ceux qui envisagent de modifier leur alimentation ou de suivre un régime sont invités à en parler avec leur médecin ou un spécialiste, plutôt qu’à s’appuyer sur une seule étude, aussi intrigante soit-elle, menée sur des vidéos de chocolat en laboratoire.








