À des années-lumière de la Terre, d’hypothétiques extraterrestres verraient encore la pandémie de 2022, la chute de Rome ou la Grèce archaïque prendre vie.
En s’appuyant sur le fichier des exoplanètes potentiellement habitables de la NASA, l’article du média en ligne espagnol El Español déroule un exercice vertigineux : imaginer, depuis douze planètes lointaines, à quelle époque de l’histoire humaine correspondrait l’image actuelle de la Terre. Un voyage qui commence avec la guerre en Ukraine et la COVID-19, et remonte jusqu’aux premiers Jeux olympiques ou à la fondation de Rome.
La lumière comme machine à remonter le temps
Le principe est simple : la lumière ne se déplace pas instantanément. Elle file à environ 300 000 km par seconde. Un « an-lumière » indique donc la distance parcourue en douze mois. Ainsi, un observateur situé à 100 années-lumière ne reçoit aujourd’hui que les photons émis par la Terre autour de 1926.
El Español rappelle deux éléments souvent mal compris. D’abord, même avec une technologie comparable à la nôtre, aucune civilisation lointaine ne distinguerait un visage humain, un immeuble précis ou un char romain depuis des centaines d’années-lumière : seule la lumière globale émise par la Terre les atteint. Ensuite, parler de « zone habitable » ne signifie pas que ces mondes soient effectivement habités. Ce sont des postes d’observation théoriques, pas des preuves de vie intelligente.
À chaque distance correspond une « version » différente de la Terre : 2022 à quelques années-lumière, les Tang chinois à un millier d’années-lumière, la Grèce archaïque à près de 3 000.
Proxima Centauri b : la Terre vit encore la pandémie et la guerre en Ukraine
La première étape se joue à proximité cosmique. À seulement 4,24 années-lumière, Proxima Centauri b, dans la constellation du Centaure, tourne autour de l’étoile la plus proche du Soleil. Là-bas, l’image actuelle de la Terre correspond à… 2022.
Depuis ce monde, d’hypothétiques observateurs verraient une humanité marquée par :
- l’invasion de l’Ukraine par la Russie ;
- les manifestations massives en Iran après la mort de Mahsa Amini ;
- une pandémie de COVID-19 encore récente, avec une estimation d’environ 6 millions de morts selon l’université Johns-Hopkins, et une vaccination de masse toujours en cours ;
- une société déjà entièrement numérique.
Le lancement et l’arrivée du télescope spatial James Webb sur son orbite autour du point de Lagrange L2 sont également visibles, tout comme le rachat du réseau social Twitter par Elon Musk. Les photons issus de l’agression au couteau contre l’écrivain Salman Rushdie, de la tentative réussie de fusion nucléaire à gain net au laboratoire Lawrence Livermore, voyagent aussi vers Proxima Centauri b.
GJ 667 Cc : les conséquences du 11-Septembre dominent encore l’actualité
Plus loin, GJ 667 Cc, dans la constellation du Scorpion, se trouve à une distance correspondant à un retour en 2002, soit environ 24 années-lumière.
Depuis GJ 667 Cc, d’éventuels extraterrestres verraient une planète tout juste entrée dans le XXIe siècle, encore secouée par les attentats du 11 septembre 2001.
Les tours jumelles ne s’effondrent plus sous leurs yeux : la scène est déjà passée. En revanche, ils perçoivent une Terre qui gère les suites du plus grand attentat terroriste de l’histoire. Ils peuvent voir Halle Berry recevoir l’Oscar de la meilleure actrice pour « Monster’s Ball », un tournant symbolique pour une actrice afro-américaine. Dans ce même cadre temporel, la brebis clonée Dolly souffre d’arthrite à seulement cinq ans, la version espagnole de Wikipédia fête sa première année, la Suisse rejoint l’ONU et le cinéaste Billy Wilder vient de mourir.
De Virginia Woolf à Newton : quand les exoplanètes regardent notre passé
LP 890-9 c : les années 1920 et le monde d’après-guerre
LP 890-9 c, à environ 106 années-lumière, coïncide avec l’année 1920. Virginia Woolf a déjà publié ses premiers romans et se dirige vers « Mrs Dalloway ». La Première Guerre mondiale est terminée. Le traité de Versailles vient redessiner une Europe instable, et la Société des Nations, ancêtre de l’ONU, tente d’organiser la paix.
Cette même période voit la 19e amendement de la Constitution américaine accorder le droit de vote aux femmes, la naissance de figures comme Isaac Asimov, Federico Fellini ou Rosalind Franklin, et la consolidation de la relativité générale d’Einstein grâce aux observations d’Arthur Eddington. Pendant ce temps, Max Stoehrer et son fils Harold brevettent les autos tamponneuses, pendant que le XXe siècle prend progressivement la forme que nous connaissons aujourd’hui.
K2-72 e : Napoléon au sommet de sa puissance
À 217 années-lumière, K2-72 e renvoie la Terre à l’an 1809. Napoléon domine encore une large partie de l’Europe, en pleine série de guerres napoléoniennes. La Révolution française, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la Terreur appartiennent déjà au passé récent.
Cette lumière transporte aussi la naissance d’Edgar Allan Poe et de Charles Darwin, tandis que meurt Jean Pierre Blanchard, pionnier des vols en ballon et du parachutisme, premier à traverser la Manche par les airs à la fin du XVIIIe siècle.
Kepler-1649 c : Newton, Voltaire et Swift sont contemporains
Kepler-1649 c, dans la constellation du Cygne, à 301 années-lumière, fournit une coïncidence frappante : on y verrait la Terre telle qu’elle était en 1725, deux ans avant la mort d’Isaac Newton.
Depuis Kepler-1649 c, des observateurs verraient Newton ajuster les lois de la gravitation, Voltaire triompher au théâtre et Swift achever « Les voyages de Gulliver ».
Dans cette époque, Catherine Ire prend le relais au trône de Russie après Pierre le Grand. Alexander Pope publie son édition des œuvres de Shakespeare, déterminante pour l’installation durable du dramaturge au rang de classique. Voltaire connaît déjà le succès au théâtre et en poésie, mais ses grands textes philosophiques restent à venir. Jonathan Swift met la touche finale aux « Voyages de Gulliver ».
En parallèle, James Bradley et Samuel Molyneux observent l’étoile Gamma Draconis et détectent un déplacement inattendu qui mènera à la découverte de l’aberration de la lumière, apportant une preuve du mouvement de la Terre autour du Soleil et permettant d’affiner la vitesse de la lumière. L’orfèvre William Ged met au point la stéréotypie, technique qui révolutionne l’impression en reproduisant une page entière à partir d’une seule plaque métallique.
Quand les civilisations lointaines verraient encore le Moyen Âge ou l’Antiquité
Kepler-186 f : avant Christophe Colomb et la conquête des Amériques
Validé en 2014, Kepler-186 f fut le premier exoplanète de taille terrestre trouvée en zone habitable. À 579 années-lumière, il nous renvoie à 1447.
À cette date, les puissances européennes n’ont pas encore lancé leurs grandes traversées atlantiques. L’Amérique abrite déjà des sociétés complexes : Tenochtitlan prospère sous Moctezuma Ier, tandis que l’empire inca s’étend sous le règne de Pachacútec. Constantinople demeure la capitale byzantine six ans avant sa prise par les Ottomans. À Samarcande, des astronomes achèvent un catalogue d’étoiles d’une précision remarquable. À Mayence, Gutenberg perfectionne la fonte de caractères métalliques mobiles, prélude à l’impression de sa célèbre Bible quelques années plus tard.
Kepler-438 b : l’Europe en pleine guerre de Cent Ans
Kepler-438 b, à environ 639 années-lumière, montre une Terre de 1387. L’Europe vit la fin du Moyen Âge. La guerre de Cent Ans entre la France et l’Angleterre est toujours en cours. Tamerlan mène ses conquêtes en Géorgie, au Caucase, en Anatolie orientale et en Perse.
C’est aussi l’époque où Geoffrey Chaucer commence à composer les « Contes de Canterbury » et où il rédige son « Traité de l’astrolabe », premier manuel en langue anglaise consacré à cet instrument astronomique qui permet de déterminer la hauteur des astres et l’heure.
Kepler-442 b : la Chine Tang en plein éclat et l’algèbre à Bagdad
Encore plus loin, Kepler-442 b, à près de 1 194 années-lumière, cadre la Terre de l’an 832. Charlemagne est mort depuis moins de vingt ans, l’Europe se trouve en plein Haut Moyen Âge, tandis que la Chine rayonne sous la dynastie Tang.
Depuis Kepler-442 b, la Terre apparaît comme un monde où la poésie Tang domine en Chine, tandis qu’à Bagdad, l’algèbre prend forme sous la plume d’Al-Khwarizmi.
Les poètes comme Bai Juyi participent à l’essor d’une littérature foisonnante, facilitée par la diffusion de la xylographie, cette technique d’impression sur blocs de bois. À Bagdad, au cœur du califat abbasside, Al-Khwarizmi systématise la résolution des équations : l’algèbre acquiert une forme identifiable, et son nom latinisé donnera le mot « algorithme ».
Kepler-283 c : après la chute de l’Empire romain d’Occident
Kepler-283 c, à environ 1 527 années-lumière, montre la Terre en 499. L’Empire romain d’Occident a disparu. Atila est mort, le dernier empereur d’Occident a été déposé, et les territoires de l’ancien empire passent sous le contrôle de royaumes germaniques. Constantinople se considère encore romaine.
En Italie, Théodoric le Grand gouverne. La culture classique tente de survivre dans un paysage politique fragmenté. Les manuscrits, les écoles et les élites ecclésiastiques continuent de transmettre des bribes de l’héritage latin. En Inde, le mathématicien et astronome Aryabhata rédige l’« Aryabhatiya », traité où il décrit des méthodes trigonométriques, raffine la valeur de π et propose d’interpréter le mouvement des cieux par la rotation de la Terre.
Kepler-1701 b : l’apogée de l’Empire romain d’Hadrien
À 1 905 années-lumière, Kepler-1701 b renvoie l’image d’une Terre en 121. L’empereur Hadrien gouverne un empire immense autour de la Méditerranée, après la phase d’expansion maximale atteinte sous Trajan. Rome privilégie désormais la consolidation de ses frontières.
Depuis Kepler-1701 b, la Terre est celle de l’Empire romain d’Hadrien, de Suétone et de Ptolémée, dont les travaux domineront l’astronomie pendant plus d’un millénaire.
Suétone écrit alors ses « Vies des douze Césars », Plutarque vient de s’éteindre après une œuvre considérable, et Ptolémée mène à Alexandrie les travaux qui seront plus tard réunis sous le titre « Almageste », base du modèle géocentrique jusqu’à la Renaissance.
Kepler-1606 b : la fondation de Rome encore récente
Kepler-1606 b, à environ 2 711 années-lumière, renverrait la Terre à 685 avant notre ère, en plein période archaïque grecque. Rome vient d’être fondée si l’on retient la date traditionnelle de 753 avant notre ère ; Numa Pompilius serait le deuxième roi légendaire de la ville.
En Grèce, la poésie reste l’un des principaux modes de transmission des savoirs pratiques, notamment sur la nature et les cycles saisonniers. L’« Iliade » et l’« Odyssée » appartiennent déjà à l’horizon culturel, tandis que « Les travaux et les jours » d’Hésiode organise la vie agricole autour des signes célestes. La science grecque classique et la figure de Thalès appartiennent encore au futur.
Kepler-1090 b : les premiers Jeux olympiques viennent d’avoir lieu
Enfin, Kepler-1090 b, à 2 801 années-lumière, nous ramène vers 775 avant notre ère. La Grèce est à l’aube de la période archaïque. Les communautés qui deviendront les cités-États prennent forme. Les premiers Jeux olympiques traditionnels sont datés de 776 avant notre ère, quasiment la même époque.
L’alphabet grec se développe et transforme la relation entre oralité et écriture. L’« Iliade » et l’« Odyssée » commencent à se fixer par écrit. Les textes de cette époque regorgent de repères astronomiques utilisés pour la navigation et l’agriculture, même si parler de « science » au sens moderne serait anachronique.
Deux planètes candidates pour remonter jusqu’aux pharaons
El Español évoque deux mondes encore non confirmés, classés comme « KOI » dans les archives de la NASA, qui pousseraient la machine à remonter le temps encore plus loin.
- KOI-7345.01, à environ 3 897 années-lumière, correspondrait à une Terre vers 1875 avant notre ère, à l’époque de Sésostris III, puissant pharaon du Moyen Empire, alors que les grandes pyramides sont déjà construites.
- KOI-5889.01, autour de 4 841 années-lumière, renverrait à 2815 avant notre ère, dans un Égypte déjà dynastique mais sans les grandes pyramides, et une Mésopotamie urbaine où l’écriture est déjà installée.
Ces distances restent toutefois liées à des incertitudes plus grandes, d’où leur statut de « bonus » dans le classement.
Ce que verrait une civilisation lointaine de la France d’hier… et d’aujourd’hui
Pour un lecteur français, cette perspective permet de situer nos propres références temporelles. Depuis Proxima Centauri b, la France apparaît au cœur de la pandémie de COVID-19, avec couvre-feux, vaccination massive et télétravail généralisé. Depuis GJ 667 Cc, elle est la France de Jacques Chirac et de l’euro naissant. Depuis K2-72 e, c’est la France napoléonienne, en campagne sur le continent européen.
Plus loin, Kepler-438 b verrait une France du XIVe siècle minée par la guerre de Cent Ans et la peste noire, encore éloignée de la Renaissance. Kepler-283 c observerait les débuts du royaume franc après la fin de l’Empire romain d’Occident, quand l’héritage latin survit à travers les moines copistes et les premières structures politiques barbares. Kepler-1701 b verrait la Gaule romanisée intégrée à l’Empire, avec ses villes, ses voies et ses amphithéâtres.
Ces parallèles rappellent que la chronologie scolaire – Antiquité, Moyen Âge, Temps modernes, époque contemporaine – ne correspond qu’à notre point de vue local. À l’échelle cosmique, ces périodes coexistent encore sous forme de lumière en route vers d’autres systèmes stellaires.
Pourquoi aucune planète connue ne voit notre préhistoire
Les archives archéologiques placent les premières phases de Homo sapiens autour de 315 000 ans, par exemple sur le site de Jebel Irhoud au Maroc. Pour qu’une civilisation lointaine reçoive actuellement la lumière émise par ces lointains ancêtres, il faudrait qu’elle se trouve à plus de 300 000 années-lumière, donc au-delà de l’échelle de notre galaxie, la Voie lactée.
Or les exoplanètes répertoriées comme potentiellement habitables se concentrent dans un rayon de quelques milliers d’années-lumière. Notre « inventaire de mondes » s’arrête donc bien avant les débuts de l’humanité. Les périodes que des extraterrestres peuvent théoriquement voir aujourd’hui représentent seulement une très mince tranche de notre histoire, bien postérieure aux premiers outils en pierre ou aux premières peintures rupestres.
Regarder loin, c’est regarder dans le passé
La réflexion proposée par El Español montre comment un phénomène physique simple – le temps de trajet de la lumière – bouleverse notre intuition du présent. Pour nous, la chute de Rome, la mort de Newton ou la crise du COVID-19 appartiennent à des temps distincts. Pour le cosmos, chacun de ces moments continue de voyager, sous forme de photons, dans des directions différentes.
Depuis certains recoins de l’univers, la Terre est encore médiévale, impériale ou en guerre mondiale. Depuis d’autres, elle est déjà numérique et confrontée aux pandémies. L’âge apparent de notre planète dépend uniquement de la distance de l’observateur et du temps que met la lumière à le rejoindre.








