Dans les années 1920, un écrivain français fortuné a fait circuler sur les routes d’Europe un étonnant camion aménagé comme une maison.
À l’heure où le camping-car séduit de nombreux vacanciers en France, un étonnant précurseur refait surface. Comme le rappelle l’encyclopédie en ligne Wikipédia, c’est un écrivain français, Raymond Roussel, qui a fait construire au milieu des années 1920 une « villa-nomade » de 9 mètres de long, avec salle de bains et logement pour les domestiques. Un véhicule unique qui annonce directement le camping-car moderne.
Un écrivain excentrique à l’origine de la « maison roulante »
Raymond Roussel n’est pas un carrossier ni un industriel de l’automobile. Né en 1877 à Paris, cet auteur de romans et de pièces de théâtre appartient à une famille extrêmement aisée. Héritier d’une fortune évaluée à plusieurs dizaines de millions de francs-or, il finance à compte d’auteur ses livres… et ses lubies techniques.
Écrivain, dramaturge, poète, mais aussi inventeur, il dépose par exemple un brevet sur l’utilisation du vide comme isolant thermique pour l’habitat et les moyens de locomotion. Il fait même construire un cube expérimental dans son jardin de Neuilly pour tester son système. Cette curiosité pour le confort, la technique et les voyages va directement nourrir son idée de « maison roulante ».
Au milieu des années 1920, Roussel fait réaliser un imposant camion de voyage qu’il baptise sa « roulotte », une véritable villa sur roues, pensée pour vivre et dormir à bord.
À l’époque, quelques grandes fortunes s’intéressent déjà aux véhicules aménagés, mais l’approche de Roussel se distingue par le niveau de confort et d’équipement, très en avance sur son temps.
Un géant de 9 mètres, avec salle de bains et logement pour le personnel
La « villa-nomade » de Raymond Roussel repose sur un châssis du constructeur suisse Saurer. Le carrossier Georges Régis, de la maison Lacoste Frères à Toulouse, se charge de la transformation. À l’intérieur, c’est le magasin de décoration Maple, à Paris, qui signe l’aménagement.
- Longueur : 9 mètres
- Largeur : environ 2,50 mètres
- Vitesse de croisière : environ 40 km/h
- Équipements : chambre-salon convertible, cuisine, salle de bains, toilettes, électricité, TSF (radio)
- Organisation intérieure : espace pour Roussel, logement séparé pour le chauffeur et un domestique
L’ensemble forme un long parallélépipède posé sur un robuste camion. Le véhicule dispose d’une chambre-salon transformable, d’une vraie salle de bains et d’un coin cuisine, avec un niveau de confort digne d’un petit appartement bourgeois de l’époque. L’électricité à bord, la présence de la TSF et des toilettes en font un objet particulièrement luxueux pour les années 1920.
Avec sa chambre-salon convertible, une cuisine, une salle de bains, l’électricité, la TSF et des toilettes, ce camion de 9 mètres anticipe clairement le camping-car d’aujourd’hui.
Signe de l’époque, Roussel prévoit aussi un logement séparé pour son chauffeur et son domestique. Sa « maison roulante » n’est pas pensée pour un couple autonome, mais pour un écrivain voyageant avec son personnel, selon les codes de la haute bourgeoisie parisienne.
Sur les routes dès 1925 : Suisse, Alsace… puis Rome
Les plans de la roulotte sont probablement antérieurs à 1920. L’encyclopédie en ligne précise que c’est durant l’été 1925 que Raymond Roussel prend vraiment la route, accompagné d’un chauffeur et d’un domestique, parcourant la Suisse et l’Alsace à bord de ce véhicule hors norme.
Dans la seconde moitié de la décennie, il pousse l’expérience plus loin. Entre fin 1926 et début 1927, il réalise un trajet Paris-Rome avec sa roulotte. Selon les travaux biographiques cités par Wikipédia, il ne quitte quasiment jamais son « logement mobile » durant ce voyage. L’écrivain fait également visiter son camion à Benito Mussolini, alors dirigeant de l’Italie fasciste, preuve que cette curiosité technique intrigue au plus haut niveau.
Roussel ne se contente pas de circuler discrètement. En 1926, il présente sa « villa-nomade » aux journalistes dans les jardins de son hôtel particulier de Neuilly-sur-Seine. La Revue du Touring Club de France et l’hebdomadaire illustré L’Illustration relaient alors l’événement, photos à l’appui. Le véhicule apparaît sur les clichés comme parfaitement opérationnel.
| Année | Événement lié à la « villa-nomade » |
|---|---|
| Vers 1920 | Conception et préparation du projet de roulotte automobile |
| Été 1925 | Voyage en Suisse et en Alsace avec chauffeur et domestique |
| 1926 | Présentation officielle à la presse à Neuilly-sur-Seine |
| Fin 1926 – début 1927 | Trajet Paris-Rome, visite de la roulotte à Mussolini |
Pourquoi ce véhicule peut être considéré comme l’ancêtre du camping-car
Au regard des éléments apportés par Wikipédia, la roulotte de Roussel coche la quasi-totalité des critères d’un camping-car moderne :
Le terme « camping-car » n’existe pas encore à l’époque, mais l’idée d’habiter un véhicule pour voyager, en emportant avec soi ses commodités quotidiennes, est déjà pleinement à l’œuvre. Là où la caravane classique doit être tractée et suppose souvent un campement, la roulotte de Roussel ressemble davantage aux intégrals et profilés actuels, où le poste de conduite fait partie du volume habitable.
Dans les années 1920, ce camion français de 9 mètres préfigure très directement la philosophie du camping-car : voyager en restant chez soi.
Ce que cela dit de la passion française pour le voyage roulant
La démarche de Raymond Roussel s’inscrit dans un contexte plus large : l’entre-deux-guerres voit l’automobile se diffuser, les routes s’améliorer, les premiers congés se généraliser. Les clubs automobiles, comme le Touring Club de France, encouragent le tourisme motorisé. Les grandes fortunes expérimentent des formes de voyage qui deviendront, bien plus tard, accessibles à une partie de la classe moyenne.
En France, le véritable essor du camping-car n’interviendra toutefois qu’après la Seconde Guerre mondiale, avec l’essor du camping, l’apparition de combis aménagés, puis de véhicules spécifiquement conçus pour l’habitation. Mais l’exemple de cette « villa-nomade » rappelle que l’idée, elle, est née bien plus tôt, autour d’un écrivain excentrique et d’une industrie automobile déjà capable de concevoir ce type d’engin.
Et aujourd’hui, le voyage en camping-car en France
Pour un lecteur français, l’histoire de Roussel donne un éclairage historique à une pratique devenue courante. Aujourd’hui, le camping-car relève d’une catégorie bien encadrée dans le code de la route, avec des véhicules le plus souvent assimilés à des voitures particulières lourdes ou à des utilitaires carrossés en habitation, selon leur poids. De nombreux constructeurs français ou installés en France produisent des profilés, des intégraux ou des vans aménagés.
Les camping-cars modernes reprennent plusieurs idées déjà présentes chez Roussel : salle d’eau compacte, coin cuisine, couchages transformables, rangements optimisés. Les modèles haut de gamme peuvent intégrer des douches séparées, des lits centraux, des équipements multimédias, tout en restant bien plus compacts que les 9 mètres de la « maison roulante » des années 1920 pour respecter les contraintes de circulation et de stationnement.
Les utilisateurs français doivent composer avec des règles spécifiques : stationnement encadré par les arrêtés municipaux, aires dédiées, gestion des eaux usées, etc. Là où l’écrivain circulait avec chauffeur et domestique, le camping-cariste actuel conduit lui-même, entretient son véhicule et gère son autonomie, souvent en couple ou en famille.
Un concept en avance sur son temps
La roulotte de Raymond Roussel n’a pas donné naissance à une série industrielle, mais elle illustre la manière dont l’imagination individuelle peut devancer les évolutions de masse. L’écrivain transpose littéralement son goût pour le confort bourgeois dans un camion, à une époque où l’on voyage encore majoritairement en train ou en paquebot.
Ce type d’exemple éclaire aussi l’histoire des objets techniques : avant les camping-cars de série, il y a eu des prototypes privés, souvent oubliés, financés par des fortunes individuelles. Ils expérimentent des solutions d’aménagement, de chauffage ou d’isolation – comme le brevet de Roussel sur le vide – qui trouvent ensuite des débouchés plus larges.
Pour les amateurs de véhicules de loisirs comme pour les passionnés de littérature, cette « villa-nomade » reste un jalon singulier : un ancêtre français du camping-car, à la croisée de l’excentricité artistique, de l’innovation technique et d’un certain art de vivre sur les routes d’Europe.








