Sur l’A7 et l’A9, dans le sud de la France, une signalisation pas comme les autres a discrètement transformé nos trajets autoroutiers.
Ces grands panneaux marron qui jalonnent les autoroutes françaises ne sont pas qu’un décor de fond pour les longs trajets de vacances. Comme le rappelle le site de VINCI Autoroutes, ils sont nés dans les années 1970 d’une idée précise : rythmer la route, mettre en valeur le patrimoine et limiter le risque d’assoupissement au volant, tout en rendant l’autoroute plus intelligible pour tous.
Aux origines des panneaux marron sur l’A7 et l’A9
L’histoire commence au début des années 1970 sur deux axes majeurs du sud de la France : l’autoroute A7, entre Vienne et Montélimar, et l’autoroute A9, entre Montpellier et Nîmes. À l’époque, le réseau autoroutier se développe vite. Les trajets deviennent plus rapides, mais aussi plus monotones, avec des kilomètres de ruban gris sans repères ni surprises.
En 1972, Alain Vivet, alors directeur général de la SAVR (Société de l’Autoroute de la Vallée du Rhône, future ASF puis VINCI Autoroutes), soumet au ministère de l’Équipement et des Transports une idée nouvelle : implanter une signalisation spécifique, dédiée à l’information touristique et culturelle. Il ne s’agit pas seulement d’indiquer la prochaine sortie ou la station-service, mais de situer le conducteur dans le paysage et de lui rappeler ce qui l’entoure.
Cette signalisation devait à la fois informer sur les richesses culturelles des régions traversées et casser la monotonie de la route pour limiter le risque d’endormissement.
Pour concrétiser ce projet, Alain Vivet confie une mission à l’architecte et urbaniste Henri Nardin : imaginer une « signalisation d’animation » le long de deux sections tests sur l’A7 et l’A9. L’objectif est clair : donner des points de repère au conducteur, l’inciter à lever les yeux, à se reconnecter au territoire qu’il traverse, tout en respectant les contraintes strictes de la sécurité routière.
Une idée globale : panneaux, dépliants et mini-expositions
Henri Nardin ne se contente pas d’un simple changement de couleur ou de forme de panneaux. Il conçoit un dispositif cohérent, pensé comme un véritable fil conducteur pour l’usager. Sa proposition repose sur plusieurs éléments complémentaires :
- une signalisation homogène le long de l’autoroute, avec un code visuel immédiatement reconnaissable ;
- des panneaux indiquant clairement à l’automobiliste où il se trouve et quels sites remarquables se situent à proximité ;
- des dépliants touristiques disponibles sur les aires d’autoroute ;
- des mini-expositions sur certaines aires, pour présenter les monuments, paysages ou spécialités locales.
L’idée est de prolonger sur les aires ce que les panneaux amorcent en bord de chaussée : susciter la curiosité, inviter à faire une pause, encourager éventuellement un détour hors de l’autoroute. Cette approche s’inscrit déjà dans ce que l’on appellerait aujourd’hui l’« expérience » du conducteur et des passagers, bien avant l’heure.
Jean Widmer, le designer derrière la couleur marron
Pour la partie graphique de cette nouvelle signalisation, Henri Nardin fait appel à un designer alors déjà reconnu : Jean Widmer. Franco-suisse, il vient de créer en 1970 l’atelier Visuel Design avec sa compagne Nicole Sauvage. Il deviendra par la suite une figure majeure du design graphique et de la signalétique en France.
Contacté par Henri Nardin, Jean Widmer reçoit une mission précise : concevoir l’identité visuelle de ces nouveaux panneaux touristiques et culturels. Pour nourrir sa réflexion, il s’appuie sur une expérience personnelle marquante. Au Mexique, il a observé des panneaux très épurés, associant pictogrammes et flèches, pensés pour rester compréhensibles par des personnes sourdes ou analphabètes.
Inspiré par ces dispositifs mexicains, Jean Widmer imagine des panneaux simples, lisibles par tous, au premier coup d’œil et à pleine vitesse.
Avec l’atelier Visuel Design, il met au point une série de pictogrammes traités en aplat blanc sur fond brun. Ces panneaux sont testés en 1974 sur les sections expérimentales de l’A7 et de l’A9. Les essais sont concluants, tant en termes de lisibilité que de compréhension.
Pourquoi la couleur marron a été choisie
La couleur n’a pas été choisie au hasard. Le brun s’impose pour plusieurs raisons techniques et pratiques :
- il se distingue nettement du bleu des panneaux autoroutiers classiques, du vert des routes nationales et du blanc des panneaux directionnels standard ;
- il permet de reconnaître immédiatement une information touristique ou culturelle, sans ambiguïté ;
- il offre un bon contraste avec les pictogrammes blancs, ce qui rend l’ensemble très lisible à 130 km/h ;
- il évoque discrètement la terre, le patrimoine, les paysages, sans perturber la conduite.
Les tests menés sur l’A7 et l’A9 confirment que cette couleur, associée à des formes simples et à des pictogrammes clairs, capte suffisamment l’attention pour rompre la monotonie, sans distraire excessivement le conducteur. L’équilibre entre sécurité et attractivité visuelle est au cœur du dispositif.
Une typographie pensée pour la route
La réussite de ces panneaux ne tient pas qu’à leur couleur. La police de caractères joue un rôle clé. Pour le texte, Jean Widmer choisit une typographie mise au point pour Aéroports de Paris par le designer suisse Adrian Frutiger : la police dite « Roissy » à l’époque.
Cette police est pensée pour être :
- élégante, afin de donner une image soignée à la signalisation ;
- très claire, avec des formes de lettres facilement distinguables ;
- facile à lire de loin et à grande vitesse, même d’un rapide coup d’œil.
Cette police porte aujourd’hui le nom de son créateur, Frutiger, et reste une référence dans le domaine de la signalétique. Son utilisation sur les panneaux marron montre à quel point chaque détail a été travaillé pour améliorer le confort de lecture sur autoroute.
Un dispositif aussi conçu contre l’endormissement
Au-delà de l’aspect esthétique ou touristique, le projet porté par Alain Vivet et développé par Henri Nardin et Jean Widmer vise un enjeu très concret de sécurité routière : le risque d’assoupissement au volant. Un long trajet monotone, sans variations visuelles, favorise la baisse de vigilance.
En ponctuant le parcours d’informations culturelles visuellement fortes, les panneaux marron introduisent des « respirations » dans le trajet et ramènent régulièrement l’attention du conducteur sur son environnement.
À l’époque, cette approche apparaît comme une manière nouvelle d’aborder la sécurité routière, en agissant sur le ressenti du conducteur et son rapport à la route, et pas uniquement sur la signalisation réglementaire ou la répression des excès de vitesse.
Quelle place pour ces panneaux aujourd’hui en France ?
En France, ces panneaux marron sont aujourd’hui intégrés au paysage autoroutier au point de passer parfois inaperçus. Ils continuent pourtant de jouer le même rôle : signaler un site ou un territoire, inciter à la curiosité, suggérer une pause. Sur toutes les grandes autoroutes, ils annoncent châteaux, villes historiques, parcs naturels, musées ou sites remarquables.
Ils complètent la signalisation réglementaire gérée par les autorités routières et coexistent avec d’autres dispositifs de prévention : messages variables, rappels sur la fatigue, campagnes d’incitation à faire une pause toutes les deux heures. Les aires de repos ont gardé l’idée d’une dimension culturelle ou touristique, même si les mini-expositions ne prennent pas toujours la forme imaginée au départ.
Un héritage qui dépasse les seules autoroutes
Le travail de Jean Widmer sur ces panneaux marron a contribué à faire évoluer globalement la manière d’aborder la signalétique en France. L’idée qu’un panneau doit être compris au premier regard, par tous, quels que soient la langue et le niveau de lecture, s’est imposée dans de nombreux domaines.
Les pictogrammes épurés, l’usage raisonné des couleurs, le choix de polices lisibles se retrouvent aujourd’hui dans de nombreuses gares, aéroports, réseaux de transport urbain ou équipements publics. L’expérience mexicaine de Jean Widmer, transposée sur les autoroutes françaises, a ainsi irrigué bien au-delà du seul réseau routier.
Ce que ces panneaux changent concrètement pour les conducteurs
Pour un automobiliste français, ces panneaux marron ont plusieurs effets pratiques :
| Aspect | Rôle des panneaux marron |
|---|---|
| Orientation | Ils situent clairement la zone traversée et les grands sites à proximité. |
| Vigilance | Ils créent des repères visuels qui rompent la monotonie du trajet. |
| Tourisme | Ils donnent des idées d’étapes ou de détours pour les vacances ou les week-ends. |
| Culture | Ils rappellent l’existence d’un patrimoine souvent ignoré en simple transit. |
Associés à une pause sur une aire et à une éventuelle visite à proximité, ils peuvent contribuer à rendre un long trajet moins fatigant et moins répétitif. Pour les enfants à l’arrière comme pour le conducteur, ces repères visuels ponctuent la route et permettent parfois de transformer une portion d’autoroute en préambule à la visite d’une région.








