Au Canada, un camionneur qui jouait parfois en groupe, parfois en solo, a décroché le jackpot. Ses collègues, eux, ont estimé que le pactole leur revenait en partie.
L’affaire, rapportée par le site d’information canadien iNFOnews, a été tranchée en janvier 2025 par la Cour suprême de la Colombie-Britannique. Au cœur du dossier : un ticket de loterie acheté pour 12 dollars canadiens, devenu un gain de 2 millions de dollars canadiens, soit environ 7,5 millions de réais selon la conversion retenue par le média brésilien à l’origine du récit.
Un bol de loterie informel qui tourne à la bataille judiciaire
Mandeep Singh Maan est camionneur pour une entreprise de transport et de stockage en Colombie-Britannique, au Canada. Avec quatre collègues – Balvinder Kaur Nagra, Sukhjinder Singh Sidhu, Binipal Singh Sanghera et Jeevan Pedan – il participait régulièrement à un « bol de loterie », l’équivalent d’une cagnotte collective où chacun met une mise et partage ensuite les gains éventuels.
Dans le même temps, Maan avait l’habitude de tenter sa chance seul, avec son propre argent. C’est précisément un de ces tickets individuels, acheté sans formalisation particulière, qui lui a rapporté le gros lot : 2 millions de dollars canadiens grâce à un tirage de la loterie BC/49.
Le ticket gagnant avait bien été acheté par Mandeep Singh Maan, mais encore fallait-il savoir s’il le faisait pour lui seul ou au nom du groupe.
D’après la décision de justice relatée par iNFOnews, les cinq collègues jouaient ensemble de façon informelle, sans contrat écrit, sans calendrier strict d’achats et sans règle claire sur ce qui relevait de la cagnotte commune ou des paris personnels. Cette absence de cadre s’est retournée contre ceux qui revendiquaient une part du gain.
Un ticket à 12 dollars qui ne ressemble pas aux mises du groupe
Le ticket gagnant provenait d’une station-service Chevron à Langley, en Colombie-Britannique, pour un tirage de la BC/49. Le montant de la transaction associée était de 12 dollars canadiens. Ce détail a été décisif.
Les collègues affirmaient qu’à cette occasion, Maan devait acheter des tickets pour tout le monde, et qu’il avait reçu l’argent pour le faire. Selon eux, chaque participant versait d’ordinaire 10 dollars dans le cadre des mises collectives.
Face à la Cour suprême de la Colombie-Britannique, dans le dossier baptisé « Nagra v. Maan » (2025 BCSC 38), Maan a contesté catégoriquement. Il a expliqué que :
- les mises en groupe se faisaient de manière informelle ;
- il jouait aussi régulièrement de façon individuelle ;
- il n’existait aucune règle imposant que tout ticket acheté par un membre du groupe appartienne automatiquement à tous.
iNFOnews, qui s’appuie sur la décision, souligne que les mises collectives habituelles tournaient entre 40 et 50 dollars. Une somme nettement supérieure aux 12 dollars du ticket gagnant. Pour la juge, cette différence de montant collait davantage à un achat personnel qu’à une mise de groupe.
Entre 40–50 dollars pour les mises communes et 12 dollars pour le ticket gagnant : l’écart a conforté la thèse du pari individuel.
La magistrate a aussi relevé que les paris en groupe incluaient souvent plusieurs types de loterie en même temps, ce qui augmentait la facture globale. Si Maan avait joué ce jour-là pour tout le groupe, la dépense aurait logiquement été plus élevée que 12 dollars.
Un « accord » jamais écrit, impossible à prouver
Autre point clé : le fonctionnement très souple, presque flou, de cette cagnotte entre collègues. Aucun contrat n’avait été signé. Rien n’indiquait :
- des jours fixes pour jouer ;
- un responsable désigné en permanence pour l’achat des tickets ;
- une règle selon laquelle tout ticket acheté par l’un serait réputé appartenir à tous.
Les achats pouvaient être effectués par différents membres du groupe. Les loteries visées variaient d’une fois à l’autre. Des photos d’anciens tickets ont été produites pour établir la réalité des jeux en commun, mais elles ne suffisaient pas à démontrer l’existence d’un accord précis applicable à ce ticket gagnant.
La juge Y. Liliane Bantourakis, qui a rendu la décision en janvier 2025, a donc dû reconstituer des habitudes de jeu très peu documentées, à partir :
- des tickets conservés ;
- des preuves de paiement ;
- des témoignages des cinq collègues.
Selon iNFOnews, une partie du témoignage de Binipal Singh Sanghera a été jugée peu crédible sur des points centraux, notamment l’affirmation selon laquelle de l’argent aurait été expressément remis à Maan pour acheter les tickets en cause. Or, sans preuve solide de ce versement ni d’un engagement ferme à jouer pour tout le monde, la thèse d’un pari collectif s’effondrait.
La Cour a distingué une simple « attente » des collègues d’un véritable droit prouvé juridiquement sur le ticket gagnant.
Les quatre plaignants avaient beau estimer qu’ils « auraient dû » toucher une partie du gain, il leur revenait de démontrer que ce ticket précis avait été acheté pour eux, ou qu’il était couvert par un accord verbal suffisamment clair et contraignant. Les juges ont conclu que ce n’était pas le cas.
Une photo du chèque qui met le feu aux poudres
Lorsque Maan gagne les 2 millions de dollars canadiens de la BC/49, ses collègues ne sont pas immédiatement au courant. Ils découvrent l’ampleur du gain en tombant sur une photo : le camionneur y apparaît en train de tenir le traditionnel grand chèque remis aux vainqueurs de loterie pour la communication.
D’abord, les réactions sont chaleureuses. Les collègues le félicitent. Puis très vite, les questions surgissent. D’où venait l’argent ayant servi à acheter ce ticket ? S’agissait-il vraiment d’une mise personnelle ou d’un ticket payé avec la cagnotte du groupe ?
Convaincus qu’ils avaient droit à une part du jackpot, les quatre membres du bol ont saisi la justice. Avec un objectif clair : faire reconnaître que la mise avait été placée au nom de tout le groupe et non en tant que pari individuel.
Le procès a duré neuf jours. Il a reposé sur un patient travail de reconstruction des habitudes de jeu et des flux d’argent entre collègues. Sans traces écrites suffisamment précises, la démonstration s’est révélée trop fragile aux yeux de la Cour.
Au terme de l’examen, la Cour suprême de la Colombie-Britannique a rejeté la demande des collègues. Elle a reconnu Mandeep Singh Maan comme l’unique propriétaire du ticket gagnant et donc du gain complet de 2 millions de dollars canadiens.
iNFOnews précise que les quatre plaignants ont, en outre, été condamnés à assumer les frais liés à la procédure judiciaire. Non seulement ils ne toucheront pas un centime du gain, mais ils doivent désormais payer les coûts de ce procès perdu.
Ce que cette affaire change pour un joueur français
Pour un lecteur français, cette affaire canadienne rappelle les litiges déjà vus en France autour de cagnottes entre collègues. Les principes juridiques restent proches : sans preuve claire d’un accord, il devient très difficile d’obtenir un partage en justice.
En France, un groupe de joueurs qui participe à des tirages de la Française des jeux peut tout à fait se constituer de façon informelle. Mais en cas de gros gain, ce sont les éléments matériels qui feront foi :
- existence d’un écrit (même simple) précisant qui participe, quand et comment ;
- preuves des versements de chacun ;
- photos ou copies des tickets achetés pour le groupe ;
- témoignages cohérents montrant une pratique régulière et des règles comprises de tous.
Sans ce type de preuves, celui qui détient physiquement le ticket gagnant reste en position de force, puisqu’il apparaît comme l’acheteur unique auprès de l’organisme de loterie. Les autres doivent alors prouver qu’il agissait comme mandataire du groupe, et non pour son seul compte.
Comment sécuriser un pot commun entre collègues en France
En France, rien n’interdit à des collègues de constituer un pot commun pour jouer au Loto, à l’EuroMillions ou à d’autres jeux. Pour limiter les risques de conflit, certains réflexes simples peuvent faire la différence :
- désigner à l’avance un ou plusieurs acheteurs de tickets pour le groupe ;
- fixer noir sur blanc les règles de participation (montant, fréquence, type de jeux) sur un document signé ou un courriel collectif ;
- faire circuler une photo ou une copie de chaque ticket acheté au nom du groupe avant le tirage ;
- préciser, dès le départ, ce qu’il se passe si un membre achète des tickets personnels en plus des tickets du groupe.
Ce type de précautions n’a pas valeur de contrat notarié, mais il fournit des éléments concrets en cas de litige. En présence d’échanges écrits clairs et de preuves de paiement, un juge français aura plus de facilité à reconnaître le droit de chacun sur un gain, même lorsque le ticket n’est physiquement détenu que par une seule personne.
L’affaire canadienne met aussi en lumière le risque psychologique au sein des équipes. Une cagnotte de loterie vise souvent à souder les collègues et à partager un rêve commun. Sans règles, ce même rêve peut se transformer en source de tensions durables, surtout lorsqu’un jackpot vient bouleverser les équilibres financiers. Poser les règles dès le départ, y compris en France, évite que la chance de l’un se transforme en ressentiment pour les autres.








