Une simple phrase glissée en soirée ou au bureau suffit parfois à faire basculer toute une discussion. Un sociologue américain a montré comment, aux États-Unis, ce réflexe apparemment anodin détourne silencieusement l’attention de celui qui parlait.
À Boston College, aux États-Unis, un sociologue a passé des années à écouter des conversations ordinaires, autour d’un dîner ou au bureau. Son constat, relaté par le média américain qui présente ses travaux, est aussi déroutant que familier : une partie de nos échanges serait dominée par une petite phrase très courante, du type « ça me rappelle la fois où… », qui dévie le projecteur vers celui qui la prononce.
Quand la sociologie observe les conversations ordinaires
Le sociologue Charles Derber, professeur à Boston College, s’est intéressé non pas à la façon dont les gens pensent communiquer, mais à la manière dont ils se répondent réellement dans la vie de tous les jours. Ses recherches, rassemblées dans son livre The Pursuit of Attention, reposent sur l’analyse de discussions informelles, notamment lors de repas.
En disséquant ces échanges, il a identifié deux grands types de réponses :
- la « réponse de bascule » (shift response), qui ramène la conversation à soi ;
- la « réponse de soutien » (support response), qui maintient l’attention sur la personne qui parlait au départ.
La fameuse réplique « ça me rappelle la fois où… » illustre parfaitement la réponse de bascule. Elle reste liée, en apparence, à ce que l’autre vient de dire, mais dans les faits, elle déplace aussitôt le centre de gravité sur l’expérience personnelle de celui qui répond.
Une réponse de bascule semble créer un lien, mais elle change discrètement de sujet : l’histoire de l’autre devient un prétexte pour raconter la sienne.
Charles Derber a proposé un terme pour désigner ce mécanisme : le « narcissisme conversationnel ». Le mot est sévère, mais le comportement, lui, est souvent très banal. Personne n’essaie volontairement d’écraser l’autre. Dans la plupart des cas, il s’agit d’un réflexe : on veut montrer qu’on comprend, qu’on a déjà vécu quelque chose de similaire, et on enchaîne… sans jamais revenir au récit initial.
Pourquoi ce réflexe coûte cher à la qualité des échanges
On pourrait considérer tout cela comme un simple tic de langage, sans conséquence. Pourtant, des travaux en psychologie sociale et en management montrent qu’un partage inégal de la parole a des effets mesurables, même lorsque tout le monde semble de bonne foi.
Une étude publiée en 2010, menée par la chercheuse Anita Woolley de Carnegie Mellon avec une équipe du MIT, a suivi 699 personnes réparties en petits groupes de deux à cinq. Les participants devaient résoudre divers exercices : énigmes visuelles, négociations, séances de brainstorming, jeux rapides, puis une tâche de conception complexe.
Les chercheurs ont mis en évidence un « facteur d’intelligence collective » propre à chaque groupe, c’est-à-dire une capacité générale à bien travailler ensemble. Ce facteur expliquait entre 30 % et 40 % de la performance d’un groupe sur n’importe quelle tâche.
Contrairement à une idée répandue, ni le QI de la personne la plus brillante, ni la moyenne des QI ne prédisaient vraiment le niveau global du groupe. En revanche, un élément ressortait clairement : la manière dont la parole circulait.
Selon le professeur Thomas Malone, co-auteur de l’étude au MIT, les groupes où une seule personne dominait la conversation étaient moins efficaces que ceux où les tours de parole étaient répartis de façon plus équilibrée.
L’étude portait sur des performances de groupe, pas sur l’amitié. Mais le mécanisme reste identique à celui qui se joue autour d’une table de restaurant. Quand une seule voix prend régulièrement le dessus — en coupant la parole, en parlant beaucoup plus longtemps que les autres ou en multipliant les réponses de bascule —, le groupe se prive d’une partie des idées, des ressentis et des informations que chacun pourrait apporter.
Une seule petite phrase, mais répétée toute la semaine
Le « ça me rappelle la fois où… » ne fait pas de quelqu’un un mauvais ami ou un interlocuteur toxique. Le problème surgit lorsqu’il devient automatique et s’accumule, jour après jour. Une soirée, une pause-café ou un déjeuner au travail contiennent des dizaines de petits passages de relais, souvent imperceptibles.
Pris isolément, chacun de ces moments semble anodin. Mais mis bout à bout sur une semaine ou un mois, l’écart se voit davantage : certains ont rarement la possibilité d’aller au bout de leurs histoires, tandis que d’autres prennent, sans même s’en rendre compte, plus de place qu’eux.
Ce qui renforce encore ce réflexe, c’est le fonctionnement même de notre mémoire. Face au récit d’un proche sur la maladie de sa grand-mère, le cerveau de l’auditeur fait son travail : il active une expérience similaire, une émotion comparable. La tentation est alors de verbaliser tout de suite cette association, ce qui donne l’impression d’être profondément empathique.
La frontière entre empathie et accaparement se joue sur un point : la conversation revient-elle ensuite à la personne qui parlait, ou reste-t-elle suspendue à la nouvelle histoire lancée ?
Dans bien des cas, la discussion file sur la nouvelle anecdote, puis sur une autre, sans retour au point de départ. Celui qui avait commencé se retrouve effacé sans que personne n’ait eu l’intention de le faire taire.
Comment passer de la réponse de bascule à la réponse de soutien
Pour limiter ce « narcissisme conversationnel », le levier à actionner est moins spectaculaire qu’on pourrait l’imaginer. Il tient à quelques secondes de patience et à une petite modification d’intention.
La journaliste et animatrice de radio américaine Celeste Headlee, spécialiste des échanges en face à face, décrit très simplement la réponse de soutien : elle dit qu’une telle réponse revient à exprimer deux messages implicites à l’autre : « je t’écoute » et « continue ».
Concrètement, cela peut passer par :
- laisser s’installer un court silence avant d’enchaîner avec sa propre histoire ;
- poser une question de relance (« et alors, qu’est-ce qui s’est passé ? ») avant de changer de sujet ;
- reformuler un élément clé de ce que la personne vient de dire pour vérifier qu’on a compris.
Hochements de tête et « hum hum » polis ne suffisent pas toujours. L’interlocuteur perçoit souvent la différence entre quelqu’un qui suit réellement son récit et quelqu’un qui attend juste son tour pour prendre la parole.
Le changement consiste à repérer le moment précis où l’on a envie de ramener l’histoire à soi… et à choisir, au moins une fois de plus, de rester centré sur l’autre.
La plupart des récits interrompus par un « ça me rappelle… » n’étaient pas achevés et ne demandaient pas à être « améliorés » ou remplacés. C’est un automatisme appris à force de répétitions, ce qui en fait aussi une habitude relativement simple à corriger dès qu’on commence à la voir.
Et en France, comment se manifeste ce réflexe ?
Les études citées viennent des États-Unis, mais la mécanique décrite se retrouve largement dans les échanges quotidiens en France. Le langage change — « ça me fait penser à… », « moi aussi j’ai eu ça », « attends, tu vas rire, moi un jour… » — mais la logique reste identique : partir d’un vécu d’autrui pour glisser vers le sien.
En milieu professionnel français, ce phénomène apparaît dans les réunions comme dans les open spaces. Quand un collègue relate un problème ou un succès, un autre rebondit aussitôt sur sa propre expérience, parfois plus spectaculaire. Peu à peu, certains profils s’habituent à occuper l’oral, quand d’autres se retirent et parlent de moins en moins.
Des travaux français sur l’intelligence collective et la coopération, menés notamment en sciences de gestion, confirment le même principe : la qualité d’un échange tient à la circulation de la parole, au sentiment de chacun d’être entendu et à la capacité du groupe à articuler plusieurs points de vue. Le « tour de table » systématique ou les tours de parole chronométrés dans certaines réunions répondent précisément à ce risque de déséquilibre durable.
Dans la sphère familiale ou amicale, le réflexe fonctionne de la même façon. Le parent qui interrompt systématiquement son adolescent pour raconter « comment c’était de son temps », le proche qui ramène chaque sujet à son propre passé, finissent par envoyer le message que leurs souvenirs comptent davantage que ceux des autres, même sans en avoir l’intention.
Quelques repères pour repérer son propre « narcissisme conversationnel »
Sans verser dans l’auto-culpabilisation, certains signaux peuvent aider à savoir si l’on bascule souvent la conversation sur soi :
À l’inverse, renforcer la réponse de soutien peut passer par des petits réflexes simples :
| Réflexe courant | Alternative possible |
|---|---|
| « Ça me rappelle la fois où j’ai… » | « Ça a dû être difficile / drôle pour toi, qu’est-ce que tu as fait ensuite ? » |
| Changer de sujet aussitôt qu’une idée nous vient | Rester une question de plus sur le sujet de l’autre |
| Donner un conseil dès qu’on y pense | Demander d’abord : « Tu veux un avis ou tu avais juste besoin d’en parler ? » |
Ce que change un simple « continue » dans la relation
Au-delà du confort de la conversation, l’enjeu reste la qualité du lien. Une personne qui se sent régulièrement coupée ou doublée par un « ça me rappelle la fois où… » finit souvent par se confier moins, ou par choisir d’autres interlocuteurs. À l’inverse, laisser sa place, encourager un récit à aller jusqu’au bout et poser une question de plus contribue à installer un climat de confiance.
Pour un lecteur français, ces travaux rappellent que la qualité d’un échange ne repose pas uniquement sur les sujets ou sur l’humour, mais aussi sur une vigilance discrète : remarquer, au moment précis où l’on s’apprête à parler de soi, si l’autre a vraiment terminé ce qu’il avait à dire. Un simple temps de latence, un « et alors ? », peut suffire à transformer une conversation ordinaire en véritable écoute partagée.








