Lors d’un vaste inventaire d’espèces marines, des chercheurs ont repéré, dans les abysses au large de l’Alaska, un mollusque « à défenses » porteur d’un passager inattendu.
Dans une étude parue dans la revue scientifique Biodiversity Data Journal et relayée par le projet international Senckenberg Ocean Species Alliance, des biologistes marins décrivent plusieurs espèces inconnues des profondeurs, mais aussi une association surprenante entre un mollusque en forme de défense et une anémone de mer agrippée à sa coquille, à plus de 5 000 mètres de fond.
Un coquillage « à défenses » qui transporte une anémone de mer
L’un des cas les plus intrigants concerne un coquillage des grands fonds nommé Laevidentalium wiesei, un « tusk shell », ou coquille en forme de défense. Ce mollusque vit enfoui dans les sédiments, dans des zones pouvant dépasser 5 000 mètres de profondeur, où la lumière du jour ne pénètre plus.
Lors de l’examen d’un spécimen, les chercheurs ont remarqué un organisme fixé sur la partie antérieure, concave, de la coquille : une anémone de mer solidement accrochée, comme un auto-stoppeur des abysses. D’après l’étude, c’est la première fois qu’une interaction de ce type est rapportée chez un mollusque du genre Laevidentalium.
Les scientifiques décrivent, pour la première fois, une anémone de mer fixée sur la face concave d’un coquillage en forme de défense vivant à plus de 5 000 mètres de profondeur.
Cette association entre un mollusque fouisseur et une anémone reste à interpréter. L’anémone pourrait profiter du transport ou de la position dans le sédiment pour mieux capter les particules alimentaires. Le mollusque, lui, semble tolérer ce passager, sans que l’on sache encore s’il en tire un bénéfice ou s’il subit un simple poids supplémentaire.
Un exemple des interactions encore inconnues dans les abysses
Pour les auteurs, cette observation illustre le vaste champ des relations écologiques encore méconnues au fond des océans. À ces profondeurs extrêmes, la pression écrasante, l’absence de lumière et le manque de nourriture obligent les organismes à développer des stratégies originales de survie, parfois en s’associant à d’autres espèces.
Dans l’article, l’équipe insiste sur le fait que cet unique cas pourrait être le signe d’un phénomène plus répandu, passé inaperçu faute d’examens détaillés des coquilles. Les spécialistes de la faune profonde soulignent régulièrement à quel point les collectes restent fragmentaires : chaque nouvelle campagne de prélèvements met au jour des organismes inattendus et des comportements surprenants.
Une moisson de nouvelles espèces jusqu’à plus de 6 000 mètres de fond
Le coquillage « à défenses » n’est qu’un élément d’une étude plus large. Les chercheurs, issus de plusieurs instituts et coordonnés par le Senckenberg Research Institute et Natural History Museum de Francfort, ont décrit 14 nouvelles espèces de vers marins, mollusques et crustacés provenant de diverses régions du globe.
Le mollusque vivant le plus profond de l’étude
Le record de profondeur revient à une nouvelle espèce de mollusque, Veleropilina gretchenae, trouvée à 6 465 mètres de profondeur dans la fosse des Aléoutiennes. Cette fosse océanique s’étire le long de la côte sud de l’Alaska et des îles Aléoutiennes, dans le nord du Pacifique.
À ces niveaux, la pression atteint plus de 600 fois celle de la surface et la température reste très basse. La présence d’un mollusque adapté à un tel environnement montre l’extrême capacité d’adaptation de certains groupes marins, même dans des zones où la vie semble quasi impossible à première vue.
Un bivalve carnivore passé au scanner
Les scientifiques décrivent aussi un bivalve carnivore, nommé Myonera aleutiana, récolté entre 5 170 et 5 280 mètres de profondeur. Ce coquillage, à la différence des moules et palourdes filtrantes familières sur les côtes françaises, se nourrit de proies animales.
L’équipe a utilisé une technique d’imagerie non invasive, la micro-tomodensitométrie (micro-CT), pour observer plus de 2 000 coupes extrêmement détaillées de ses tissus internes et de ses parties molles. Il s’agit seulement de la deuxième fois qu’une espèce de bivalve est étudiée avec un niveau de précision aussi fin, sans dissection destructive.
- Profondeur de collecte : 5 170–5 280 m
- Zone : fosse des Aléoutiennes, Pacifique nord
- Mode de vie : carnivore, non filtrant
- Étude anatomique : imagerie micro-CT non invasive
Un crustacé des sources hydrothermales des Galápagos
Dans le Pacifique, sur un champ de moules situé à 2 602 mètres de profondeur au niveau d’une source hydrothermale de la dorsale des Galápagos, l’équipe a identifié une nouvelle espèce d’amphipode, un petit crustacé ressemblant à une crevette : Apotectonia senckenbergae.
Ces environnements hydrothermaux, où de l’eau chaude chargée en minéraux s’échappe du plancher océanique, abritent souvent une faune spécialisée très différente de celle observée dans le reste de l’océan. L’identification d’une nouvelle espèce dans ce contexte confirme la grande diversité encore sous-estimée des communautés liées aux sources hydrothermales.
Un parasite à l’allure de pop-corn sur le littoral australien
L’étude ne se limite pas aux grands fonds. Les chercheurs rapportent aussi la description d’un isopode parasite, Zeaione everta, présent dans la zone intertidale australienne, c’est-à-dire la bande de rivage couverte et découverte par les marées.
Les femelles présentent sur le dos d’étranges excroissances blanchâtres, décrites comme similaires à des morceaux de pop-corn. Cette morphologie étonnante rappelle que l’évolution produit parfois des formes déroutantes, y compris dans des milieux côtiers que l’on croit bien connus.
Des mollusques des fosses océaniques aux parasites du littoral australien, les chercheurs décrivent une série d’espèces inédites et des anatomies parfois déroutantes.
Un projet pour accélérer la description des espèces marines
L’ensemble de ces travaux s’inscrit dans le cadre d’Ocean Species Discoveries, un programme international qui vise à raccourcir le délai entre la découverte d’un organisme et sa description scientifique officielle. Le projet est piloté par la Senckenberg Ocean Species Alliance, rattachée au musée d’histoire naturelle de Francfort.
Plus de 20 chercheurs ont participé à cette deuxième grande collecte analysée par l’alliance. Leur ambition, résument-ils dans l’article, consiste à rendre la taxonomie — la science qui classe et nomme les espèces — « plus rapide, plus efficace, plus accessible et plus visible ».
Pour y parvenir, les équipes combinent des méthodes traditionnelles (observation morphologique, dissections) et des outils de pointe comme l’imagerie 3D ou les analyses génétiques. Cette approche permet de décrire de manière détaillée des animaux souvent minuscules ou fragiles, que l’on ne peut pas manipuler facilement.
| Objectif | Moyen utilisé |
|---|---|
| Accélérer la description des espèces | Projets coordonnés et protocoles standardisés |
| Rendre les données accessibles | Publication dans des revues spécialisées en libre accès |
| Améliorer la précision | Imagerie micro-CT, analyses génétiques, collections de référence |
Ce que cela signifie pour la recherche océanographique en France
Pour un lecteur français, cette étude illustre des enjeux très proches de ceux traités par les instituts nationaux comme l’Ifremer, les universités marines ou les muséums d’histoire naturelle. La France dispose, elle aussi, de programmes consacrés à la biodiversité des abysses, notamment dans l’Atlantique, en Méditerranée et dans les zones ultramarines du Pacifique et de l’océan Indien.
Comme le projet coordonné par le musée de Francfort, les équipes françaises s’attachent à collecter des spécimens, à cartographier les fonds et à décrire de nouvelles espèces. Les mêmes questions se posent : comment évaluer la richesse d’écosystèmes profonds presque inaccessibles, comment suivre leur évolution, et comment encadrer d’éventuels projets industriels en haute mer sans mettre en péril une faune encore très mal connue.
Les méthodes convergent également. Les laboratoires français recourent à des robots sous-marins, à des submersibles habités, à des capteurs posés sur le fond, mais aussi à l’imagerie 3D et à l’analyse de l’ADN environnemental, qui permet de repérer la présence d’espèces dans l’eau grâce aux traces génétiques qu’elles laissent.
Pourquoi les grandes profondeurs fascinent autant les scientifiques
Les grands fonds marins représentent, pour la biologie, ce que certaines planètes lointaines représentent pour l’astronomie : un environnement extrême où chaque mission ramène son lot de surprises. La pression énorme, l’absence quasi totale de lumière et la rareté de la nourriture composent un cadre qui remet en cause nos références issues des milieux côtiers ou terrestres.
Des animaux comme le mollusque « à défenses » porteur d’une anémone, ou le bivalve carnivore étudié au scanner, montrent que l’on ne connaît encore qu’une fraction de la diversité morphologique et comportementale des organismes marins. Pour les biologistes, ces espèces fournissent des exemples concrets d’adaptations à la vie dans l’obscurité, à la rareté énergétique et aux contraintes mécaniques extrêmes.
Pour un public non spécialiste, la notion de « coquille en forme de défense » peut sembler abstraite. Il s’agit en réalité d’un groupe de mollusques dont la coquille, allongée et légèrement courbée, rappelle une petite défense d’éléphant creuse, ouverte aux deux extrémités. L’animal vit souvent enfoui, avec une extrémité qui affleure au-dessus du sédiment, ce qui offre une surface idéale pour l’installation d’un organisme fixé comme une anémone.
À mesure que la recherche progresse, ce type d’association devrait être observé plus souvent, non parce qu’il devient fréquent, mais parce que les scientifiques disposent d’outils plus performants pour examiner chaque coquille, chaque roche et chaque prélèvement de sédiment. Pour l’instant, chaque trouvaille comme celle de Laevidentalium wiesei et de son « passager » rappelle surtout tout ce qui reste à apprendre sur les abysses.








