Au large de l’Argentine, une expédition scientifique en eau très profonde a mis au jour des dizaines d’espèces marines inconnues, dont un étrange concombre de mer surnommé « Loki ».
Dans le canyon sous-marin de Mar del Plata, au large de l’Argentine, une campagne de recherche menée par plusieurs institutions internationales a révélé un trésor de biodiversité. En deux semaines, 57 nouvelles espèces ont été identifiées, rapporte l’organisation océanographique Schmidt Ocean Institute, dont un concombre de mer aux « cornes » spectaculaires, vite baptisé « Loki » par les chercheurs.
Un concombre de mer « cornu » repéré à plus de 2 500 mètres de fond
Le surnom « Loki » n’a rien d’anodin. L’animal, un holothurien, arbore deux appendices évoquant des cornes, qui ont immédiatement rappelé aux scientifiques le dieu nordique popularisé par la culture pop. Ce concombre de mer a été observé vivant sur le fond marin, à 2 577 mètres de profondeur, dans le canyon sous-marin de Mar del Plata, au sud de Buenos Aires.
Les images et vidéos ont été captées directement sur le plancher océanique par un robot sous-marin téléopéré, avant que les spécimens soient remontés pour analyse. « Loki » figure parmi une dizaine de nouvelles espèces de concombres de mer identifiées pendant un atelier intensif de taxonomie.
« Loki », étrange concombre de mer aux appendices cornus, n’est qu’une des 57 nouvelles espèces décrites dans le canyon de Mar del Plata.
Cette découverte s’inscrit dans un vaste travail d’identification réalisé dans le cadre d’un Species Discovery Workshop coordonné par le programme international Nippon Foundation–Nekton Ocean Census, en partenariat avec le Schmidt Ocean Institute. Les chercheurs y ont non seulement identifié de nouvelles espèces, mais aussi proposé cinq nouveaux genres scientifiques, couvrant coraux, concombres de mer et crustacés.
Une moisson record : 57 espèces et cinq nouveaux genres en deux semaines
L’atelier a réuni pendant deux semaines 20 taxonomistes et jeunes chercheurs venus de plusieurs pays d’Amérique latine et d’Europe. Il s’est tenu à l’université Maimónides, à Buenos Aires, en collaboration avec le Conseil national argentin de la recherche scientifique et technique (CONICET), le Musée argentin des sciences naturelles et le Schmidt Ocean Institute.
Les échantillons étudiés provenaient principalement d’une mission scientifique menée en août 2025 par le navire de recherche Falkor (too). Grâce au robot sous-marin téléguidé SuBastian, l’équipe avait pu prélever des organismes dans les grandes profondeurs de l’Atlantique Sud, dans le bassin profond argentin et le canyon de Mar del Plata.
Les taxonomistes ont eu recours à une « taxonomie intégrée », qui combine observation morphologique, imagerie haute définition et données génétiques dès que possible. Ils ont ensuite enregistré les nouveaux taxons sur Ocean Census NOVA, décrite comme la première plateforme ouverte de données dédiée aux espèces marines nouvellement découvertes.
Les scientifiques ont recensé 20 nouvelles espèces de copépodes, 22 échinodermes, 14 cnidaires et un mollusque scaphopode, en à peine quelques jours de travail intensif.
Le bilan détaillé de l’atelier est impressionnant :
- 20 nouvelles espèces de copépodes (minuscules crustacés), ainsi qu’un nouveau genre ;
- 22 nouvelles espèces d’échinodermes, dont des concombres de mer et des crinoïdes ;
- 14 nouvelles espèces de cnidaires, notamment des octocoraux, des plumes de mer et des coraux durs ;
- 1 nouvelle espèce de mollusque scaphopode.
Pour le biologiste argentin Daniel Lauretta, chercheur principal au CONICET et au Musée argentin des sciences naturelles, l’enjeu dépasse largement la simple liste d’espèces. Il souligne que cet atelier a permis d’accélérer l’identification des spécimens, la reconnaissance des espèces nouvelles pour la science, mais aussi de renforcer les compétences des jeunes taxonomistes locaux spécialisés dans la faune des grands fonds.
Des copépodes tous nouveaux pour la science
Parmi les résultats les plus marquants, les copépodes tiennent une place particulière. Ces minuscules crustacés, essentiels aux chaînes alimentaires marines, sont souvent sous-estimés aux yeux du grand public. Les spécialistes réunis à Buenos Aires n’ont pourtant examiné qu’environ 10 % des échantillons de copépodes récoltés dans le bassin profond argentin et le canyon de Mar del Plata.
Chaque spécimen passé sous la loupe s’est avéré appartenir à une espèce inconnue jusqu’alors. Dans ce petit sous-ensemble, les scientifiques ont déjà identifié 20 espèces inédites et proposé un nouveau genre. Ce taux de nouveauté souligne à quel point les grands fonds restent largement inexplorés, même au large de régions côtières bien étudiées comme l’Argentine.
Des coraux profonds aux couleurs éclatantes
L’atelier a aussi permis de décrire 14 nouvelles espèces de coraux profonds et de plumes de mer. Certaines pourraient même représenter deux nouveaux genres et une nouvelle famille, en attente de confirmation par des analyses génétiques plus poussées.
Parmi les espèces mises en avant figurent la plume de mer Pseudumbellula sp. et un octocorail orange vif, Orstomisis sp. Ces organismes structurent l’habitat des fonds marins : ils offrent un support, des refuges et des zones de reproduction pour d’autres espèces, ce qui en fait des indicateurs précieux des écosystèmes de coraux profonds.
Les nouveaux coraux et plumes de mer découverts servent de repères pour cartographier des « oasis » de biodiversité dissimulées à plusieurs kilomètres sous la surface.
Un canyon plus profond que le Grand Canyon, filmé en direct
Le théâtre de ces découvertes est spectaculaire. Le canyon sous-marin de Mar del Plata, l’un des plus grands et des plus profonds du plateau argentin, atteint plus de 3 500 mètres de profondeur, soit près du double du Grand Canyon américain. C’est dans ce relief sous-marin accidenté que le robot SuBastian a circulé, équipant la mission de ses caméras et bras manipulateurs.
Les images ont été diffusées en direct, permettant au public de suivre les plongées à des profondeurs extrêmes. Selon le Schmidt Ocean Institute, plus de quatre millions de personnes ont visionné ces séquences montrant des récifs de coraux profonds et de vastes champs de coraux dits « champignons » vers 1 500 mètres.
Une étoile de mer orange très voyante a particulièrement attiré l’attention des internautes, en raison de sa ressemblance avec le personnage de dessin animé Patrick Star. Devenue brièvement célèbre sous ce surnom, elle n’a toutefois pas été considérée comme une nouvelle espèce par les chercheurs et a été laissée tranquille dans son habitat.
La force d’une collaboration scientifique internationale
Pour la responsable scientifique d’Ocean Census, la biologiste britannique Michelle Taylor, cette campagne illustre la rapidité que peut atteindre la taxonomie lorsqu’elle s’appuie sur des équipes internationales, des outils numériques partagés et une mise en commun des données. Elle met en avant la combinaison entre l’expertise latino-américaine et des spécialistes venus d’ailleurs, reliés à la plateforme ouverte Ocean Census NOVA.
De son côté, la directrice exécutive du Schmidt Ocean Institute, Jyotika Virmani, insiste sur la convergence entre technologies de pointe et coopération mondiale. Selon elle, l’identification de nouvelles espèces sud-atlantiques, associée à la diffusion ouverte des données via Ocean Census, permet d’améliorer la compréhension globale de la vie marine dans cette région encore peu connue.
Un investissement durable pour la recherche argentine
Au-delà du nombre d’espèces nouvellement décrites, l’atelier représente un investissement structurel dans la science argentine. Les jeunes chercheurs et étudiants ont bénéficié de formations pratiques à la taxonomie des grands fonds, avec un accompagnement direct de spécialistes étrangers.
Les spécimens traités durant ces deux semaines ne partiront pas à l’étranger. Ils seront déposés durablement dans les collections nationales, notamment au Musée argentin des sciences naturelles « Bernardino Rivadavia » à Buenos Aires. Des échantillons plus anciens, issus de campagnes en mer menées en 2012 et 2013 au large de la province de Buenos Aires, seront également intégrés à ces collections pour être réexaminés à la lumière des nouvelles données.
| Éléments clés de l’atelier | Détail |
|---|---|
| Lieu | Université Maimónides, Buenos Aires (Argentine) |
| Région étudiée | Canyon sous-marin de Mar del Plata et bassin profond argentin |
| Participants | 20 taxonomistes et jeunes chercheurs d’Amérique latine et d’Europe |
| Résultats | 57 nouvelles espèces, 5 nouveaux genres |
| Outils clés | Robot sous-marin SuBastian, navire Falkor (too), plateforme Ocean Census NOVA |
Les responsables argentins prévoient déjà une nouvelle mission avec le Schmidt Ocean Institute pour février-mars 2027, dans un autre canyon sous-marin où un fort taux d’endémisme est attendu. De nouveaux invertébrés pourraient y être découverts, nécessitant à leur tour des ateliers collaboratifs pour les décrire.
Ce que cela dit de l’état des grands fonds, en Argentine et ailleurs
Pour un lecteur français, ces travaux illustrent la situation globale des océans profonds : même dans des zones relativement proches des côtes, une grande partie de la biodiversité reste à décrire. Les espèces comme « Loki » ou les nouveaux copépodes rappellent que la connaissance scientifique est encore très lacunaire sous les 1 000 mètres de profondeur.
En France, les missions de ce type s’appuient sur des organismes comme l’Ifremer pour les expéditions en mer et sur des muséums, comme le Muséum national d’histoire naturelle, pour la conservation des collections. Le principe reste proche de ce qui se fait en Argentine : campagnes océanographiques, collecte prudente de spécimens, description détaillée, dépôt en collection de référence et partage progressif des données avec la communauté scientifique.
Qu’il s’agisse du canyon argentin de Mar del Plata ou des marges profondes au large de la France, les grands fonds représentent un gisement colossal d’espèces encore inconnues.
Le recours à des plateformes ouvertes comme Ocean Census NOVA marque toutefois une évolution importante. Il facilite l’accès aux informations sur les nouvelles espèces, y compris pour les chercheurs qui n’ont pas les moyens de participer directement à ce type d’expédition. Pour la taxonomie, discipline souvent en manque de moyens et de spécialistes, cette mise à disposition rapide des données change l’échelle du travail possible.
Pourquoi ces découvertes comptent, jusqu’en France
Identifier une nouvelle espèce ne se limite pas à lui donner un nom. Chaque description apporte des données sur la forme, l’écologie, la répartition géographique et parfois la génétique de l’organisme. Ces informations servent ensuite à :
- mieux comprendre les réseaux alimentaires des grands fonds ;
- évaluer la résilience des écosystèmes face au réchauffement ou à l’acidification des océans ;
- repérer d’éventuelles zones à protéger en priorité, en mer territoriale comme en haute mer ;
- documenter la présence d’espèces rares ou endémiques, sensibles aux activités humaines comme l’exploitation minière en eaux profondes.
Les concombres de mer, par exemple, jouent un rôle de « recycleurs » dans les sédiments, en ingérant et en transformant la matière organique. Les coraux profonds, eux, structurent des habitats complexes où s’installent poissons et invertébrés. Mieux les connaître permet d’anticiper l’impact de futures activités industrielles et de concevoir des aires marines protégées plus pertinentes, y compris dans les eaux françaises.
Enfin, les expéditions spectaculaires comme celle menée dans le canyon de Mar del Plata ont un effet d’entraînement auprès du public. Quatre millions de personnes connectées à une plongée robotisée, des surnoms comme « Loki » ou « Patrick Star » : autant d’éléments qui rendent la science des grands fonds plus accessible et nourrissent l’intérêt pour la protection des océans, bien au-delà des côtes argentines.








