Morte à Palerme à l’époque de la grippe espagnole, une fillette momifiée intrigue toujours : certains visiteurs jurent la voir cligner des yeux.
Dans les catacombes des capucins de Palerme, en Italie, le corps presque intact d’une petite fille morte en 1920 fascine et inquiète à la fois. Longtemps présentée comme « la momie qui cligne des yeux », Rosalia Lombardo a suscité rumeurs et vidéos virales, au point que des chercheurs italiens ont fini par analyser précisément ce qui se passait, rapporte le site anglophone All That’s Interesting.
Qui était Rosalia Lombardo, l’enfant devenue légende en Sicile ?
Rosalia Lombardo naît au début du XXe siècle en Sicile. En 1920, juste avant ses 2 ans, elle meurt d’une pneumonie liée à la grippe espagnole, pandémie qui fait alors des millions de victimes en Europe. Anéanti, son père cherche à la « sauver » d’une seconde mort, celle de l’oubli, en confiant son corps à un spécialiste reconnu de la conservation.
Il s’adresse à Alfredo Salafia, professeur sicilien renommé pour son travail d’embaumeur et de taxidermiste. L’objectif est clair : préserver au maximum l’apparence de la fillette. Le résultat dépasse toutes les attentes. Un siècle après sa mort, Rosalia repose toujours dans un petit cercueil vitré, au cœur des catacombes des capucins de Palerme, entourée de milliers d’autres momies.
Ses traits frappent immédiatement les visiteurs :
- un visage rond, encore enfantin, à la peau claire et lisse ;
- des cheveux blonds attachés avec un large nœud de soie ;
- un corps minuscule encore parfaitement habillé ;
- et surtout des iris bleus, visibles sous des paupières à demi closes.
Grâce au travail de l’embaumeur, les organes internes de Rosalia seraient encore présents et en état exceptionnel, ce qui est rarissime pour un corps vieux de plus de cent ans.
Cette apparence presque « vivante » lui a valu plusieurs surnoms en Italie, dont « la Belle au bois dormant de Palerme » ou encore « la plus belle momie du monde ».
Pourquoi certains touristes pensent-ils la voir ouvrir les yeux ?
Depuis des décennies, les visiteurs des catacombes racontent la même scène. Alors qu’ils observent le petit cercueil, ils ont l’impression que les paupières de Rosalia se soulèvent progressivement, laissant apparaître davantage ses yeux bleus. Certains disent les voir se refermer ensuite, comme lors d’un clignement très lent.
Avec l’arrivée du numérique, des photos prises à différents moments de la journée se répandent sur internet. Un montage en accéléré montre ce qui ressemble à une véritable ouverture progressive des yeux. Le phénomène fait le tour des réseaux sociaux et relance la légende de la « momie qui cligne des yeux ».
Face à l’emballement, un spécialiste italien décide d’enquêter. En 2009, le paléopathologiste Dario Piombino-Mascali, spécialiste des momies, étudie le cas de plus près. Cité par le site scientifique ScienceAlert, il affirme que le mystère n’a rien de surnaturel.
« C’est une illusion d’optique produite par la lumière qui filtre par les fenêtres latérales, lumière qui varie au cours de la journée », explique Dario Piombino-Mascali.
Le chercheur remarque aussi un détail déterminant. À un moment, le cercueil de Rosalia est légèrement déplacé par les employés du musée. Ce mouvement lui permet d’observer ses paupières sous un angle différent. Il constate alors qu’elles ne sont pas complètement fermées, et qu’elles ne l’ont probablement jamais été.
La combinaison de ces deux éléments – paupières entrouvertes et variations lumineuses – crée donc une illusion. Lorsque la lumière change d’angle, elle éclaire ou assombrit l’intérieur de l’orbite. L’œil semble alors se « dévoiler », ce qui donne l’impression qu’il s’ouvre.
Le rôle décisif de la lumière dans l’illusion
Dans les catacombes, l’éclairage provient à la fois d’ouvertures naturelles et de lumières artificielles. Ces sources ne restent pas identiques tout au long de la journée :
- le soleil ne pénètre pas avec la même intensité le matin et l’après-midi ;
- les ombres changent de place au fil des heures ;
- l’angle sous lequel les visiteurs observent la momie varie sans cesse.
Selon Dario Piombino-Mascali, ce simple jeu d’ombres et de reflets suffit à tromper l’œil humain, surtout face à un sujet aussi chargé d’émotion qu’un enfant mort. Aucun mouvement des tissus, aucun mécanisme caché n’est mis en évidence. L’effet « clignement » serait purement visuel.
Le secret longtemps gardé d’une conservation presque parfaite
Si Rosalia Lombardo fascine autant, ce n’est pas seulement à cause de ses yeux. Son état global de conservation impressionne les scientifiques. Longtemps, la technique employée par Alfredo Salafia reste mystérieuse. À sa mort, en 1933, l’embaumeur n’a dévoilé à personne les détails exacts de sa préparation.
Dario Piombino-Mascali mène alors une enquête presque policière. Il retrouve des descendants de Salafia et met la main sur une série de documents. Parmi eux, un carnet manuscrit dans lequel le professeur a consigné son procédé.
Dans ses notes, Alfredo Salafia mentionne une injection unique d’un mélange de formol, de sels de zinc, d’alcool, d’acide salicylique et de glycérine dans le corps de Rosalia.
Chaque composant joue un rôle précis :
| Produit | Fonction principale |
|---|---|
| Formol | Détruire les bactéries et stopper la décomposition |
| Alcool | Assécher les tissus, renforcé par le climat sec des catacombes |
| Glycérine | Éviter un dessèchement excessif et conserver une certaine souplesse |
| Acide salicylique | Limiter le développement de moisissures et de champignons |
| Sels de zinc | Rendre les tissus rigides, presque pétrifiés |
Selon Melissa Johnson Williams, directrice de la société américaine des embaumeurs, les sels de zinc constituent l’élément clé. Ils auraient littéralement « pétrifié » le corps de la fillette. Elle explique, dans des propos rapportés par National Geographic, que cette rigidité est telle qu’on pourrait théoriquement la redresser hors de son cercueil, et qu’elle se tiendrait debout seule.
Autre particularité : la technique décrite par Salafia ne prévoit qu’une injection unique, sans drainage des fluides ni traitement spécifique des cavités internes. Malgré cette relative simplicité, la combinaison des produits et des conditions du lieu suffit à figer le corps dans un état quasi intact.
Une momie parmi 8 000, mais unique par son apparence
Les catacombes des capucins de Palerme abritent plus de 8 000 corps momifiés, dont des religieux, des notables et des membres de la bourgeoisie sicilienne depuis le XVIe siècle. Rosalia fait partie des tout derniers corps inhumés sur place avant la fermeture du site aux nouvelles sépultures.
La plupart des autres momies sont aujourd’hui très desséchées, les traits tirés, les vêtements abîmés. Rosalia, au contraire, semble simplement endormie, ce qui renforce le choc pour les visiteurs contemporains habitués aux images lointaines et abstraites de la mort.
Selon le site officiel des catacombes, le père de Rosalia avait donné une instruction très précise à l’embaumeur : faire en sorte que sa fille « vive pour toujours ». D’une certaine manière, son souhait a été exaucé. La petite Sicilienne attire désormais chaque année des milliers de touristes, devenant l’un des symboles les plus connus du lieu.
Un dispositif moderne pour la protéger des dégradations
Pour éviter que cette exposition continue n’endommage le corps, les responsables des catacombes ont installé une nouvelle vitrine. Le cercueil d’origine est aujourd’hui enfermé dans un caisson en verre rempli d’azote.
« Il a été conçu pour bloquer toute bactérie ou champignon. Grâce à un film spécial, il protège aussi des effets de la lumière », détaille Dario Piombino-Mascali à propos de ce dispositif.
L’azote chasse l’oxygène, ce qui limite les réactions chimiques de dégradation. Le film filtre les rayons lumineux susceptibles de fragiliser les tissus. L’objectif est de freiner encore davantage le vieillissement du corps, sans pour autant le soustraire au regard du public. Les visiteurs continuent d’accéder aux catacombes pour quelques euros.
Le chercheur espère aussi que ce cadre scientifique mette fin aux récits « totalement infondés », selon ses mots, autour de la soi-disant momie vivante. Il invite les curieux à s’intéresser davantage à la prouesse technique de l’embaumement et au contexte historique qu’à la seule illusion des yeux.
Ce que cette affaire raconte de notre rapport à la mort, y compris en France
Pour un lecteur français, l’histoire de Rosalia Lombardo renvoie à une pratique qui existe aussi dans l’Hexagone : l’embaumement moderne des corps, généralement pratiqué par des thanatopracteurs. Comme en Italie, ces professionnels interviennent pour retarder la décomposition et permettre une présentation plus apaisée du défunt à la famille.
La thanatopraxie en France repose aujourd’hui sur des produits et des protocoles strictement encadrés, bien éloignés du mélange expérimental d’Alfredo Salafia. L’usage de certains composés, comme le zinc, a été abandonné pour des raisons sanitaires et environnementales. Les produits utilisés sont choisis pour limiter les risques toxiques, même si le formol reste un agent courant, manipulé avec précaution.
La différence majeure réside dans la durée et l’objectif. En France, l’embaumement vise quelques jours de conservation, parfois un peu plus dans certains cas précis, pour les besoins des obsèques. En Sicile, au début du XXe siècle, la démarche du père de Rosalia visait clairement la préservation sur le très long terme, presque comme une relique.
Illusions d’optique et phénomènes « paranormaux » : un terrain fertile aux légendes
Le cas de la « momie qui cligne des yeux » illustre aussi la facilité avec laquelle notre cerveau peut être trompé. Face à un sujet émotionnellement chargé – un enfant mort, un corps presque vivant – la moindre variation visuelle prend une dimension spectaculaire.
Les illusions d’optique reposent souvent sur les contrastes de lumière et d’ombre, ou sur les attentes du spectateur. Dans les catacombes, un visiteur averti s’attend déjà à quelque chose d’étrange. Un léger changement dans les reflets sur les paupières suffit alors à déclencher la sensation de mouvement.
Dans un contexte plus large, ce type d’illusion rappelle que nombre de phénomènes présentés comme « paranormaux » trouvent souvent une explication dans :
- la physiologie de la vision (persistance rétinienne, perception des contrastes) ;
- la psychologie (suggestion, effet d’attente, émotion) ;
- ou tout simplement les conditions matérielles (lumière, position, angle de vue).
L’intérêt scientifique pour Rosalia Lombardo ne tient donc pas seulement à sa préservation exceptionnelle. Il éclaire aussi la façon dont, un siècle après sa mort, cette petite Sicilienne continue d’alimenter récits et croyances, à mi-chemin entre prouesse technique, mémoire familiale et imaginaire collectif face à la mort.








