Dans les transports publics au Royaume-Uni, de nombreux adolescents diffusent musique et vidéos sans écouteurs, au grand agacement des autres usagers.
Le phénomène, baptisé « loudcasting », interroge autant qu’il agace. Pourquoi, dans le métro ou le bus, les plus jeunes assument-ils sans gêne d’écouter leur musique à plein volume sur leur smartphone ? Le site technologique allemand t3n, s’appuyant sur une étude relayée par la BBC et sur plusieurs spécialistes britanniques, décrit un comportement bien plus complexe qu’une simple provocation.
Un comportement massif chez les 13-17 ans
Le loudcasting désigne le fait d’utiliser le haut-parleur de son téléphone pour écouter de la musique, regarder des vidéos ou passer des appels dans un espace public, sans casque ni écouteurs. Dans les transports en commun, cette pratique est devenue quasi quotidienne pour de nombreux passagers.
Selon une étude réalisée en 2022 et citée par la BBC, les adolescents assument largement ce comportement. Les chercheurs ont interrogé des jeunes âgés de 13 à 17 ans sur leur rapport au son dans les lieux publics.
| Pratique en public | Part des 13-17 ans qui trouvent cela acceptable |
|---|---|
| Passer des appels vidéo | 69 % |
| Écouter de la musique sans écouteurs dans les transports | 73 % |
| Regarder des vidéos sans écouteurs | 83 % |
La majorité de ces adolescents ne perçoit donc pas ce comportement comme problématique. Là où beaucoup d’adultes parlent d’« incivilité », la plupart des 13-17 ans y voient une pratique normale de leurs appareils numériques.
Près des trois quarts des adolescents interrogés jugent normal d’écouter de la musique à voix haute dans les transports en commun.
Cette différence de perception crée des tensions dans les bus, métros et trains, où se croisent générations, usages et attentes très différentes en matière de silence et de vie en commun.
Loudcasting : une manière de « marquer son territoire social »
Pour le physiologiste Harry Witchel, de l’université de Sussex au Royaume-Uni, le fait que ce soit surtout des jeunes qui pratiquent le loudcasting n’a rien d’un hasard. Il rappelle qu’à l’adolescence, les individus prennent progressivement leurs distances avec leurs parents pour se tourner vers leur groupe de pairs.
Dans ce contexte, le son devient un outil de mise en scène de soi. Selon lui, ces comportements bruyants expriment un message simple adressé à l’entourage : « Je suis là ». Il parle, cité par la BBC, d’un « phénomène humain fascinant de marquage du territoire social ».
- Le téléphone sert de haut-parleur identitaire.
- La musique rend visible un groupe dans un espace anonyme.
- Le volume sonore signale une présence et une confiance en soi.
Marquer un territoire social ne signifie pas nécessairement chercher la confrontation. Il s’agit plutôt de rendre son groupe repérable, reconnaissable, presque comme on porterait un style vestimentaire distinctif. Le son remplace ici la tenue ou l’accessoire voyant.
Pour Harry Witchel, le loudcasting juvénile sert d’affirmation : afficher sa présence et son appartenance à un groupe dans un espace anonyme.
Ce marquage sonore prend d’autant plus de place que les adolescents passent beaucoup de temps dans les transports, notamment pour se rendre à l’école ou au collège. Le trajet devient alors un lieu d’expression personnelle, où la norme n’est pas la discrétion, mais le partage de sa culture et de ses goûts.
Entre rébellion, lien social et besoin de s’exprimer
Rachael Kent, spécialiste de l’économie et de la société numériques au King’s College de Londres, propose un regard complémentaire. Pour elle, le loudcasting relève bien en partie de la rébellion, comme l’a rapporté la BBC, mais pas seulement.
Elle y voit aussi une façon pour les adolescents de rester connectés socialement dans des espaces publics souvent vécus comme hostiles ou ennuyeux. Sur le trajet de l’école, les jeunes se déplacent rarement seuls.
« Sur le chemin de l’école et au retour, ils utilisent les transports publics avec leurs amis et vivent ensemble leurs appareils mobiles », explique-t-elle à la BBC. La musique et les vidéos regardées ou écoutées en groupe favorisent un sentiment de communauté.
Pour Rachael Kent, le loudcasting permet aux adolescents de partager leur identité, leurs goûts musicaux et leurs émotions avec leurs amis.
Elle décrit cette pratique comme un langage non verbal : on fait écouter une chanson pour dire comment on se sent, on lance une vidéo drôle pour détendre le groupe, on partage un morceau pour affirmer un style musical. Le smartphone devient une sorte de chaîne hi-fi collective.
Ce partage sonore peut aussi servir à combler le malaise d’être entouré d’inconnus. Faire du bruit avec son groupe rassure, crée une bulle. Le bus ou le métro se transforme temporairement en prolongement de la cour de récréation ou du hall du lycée.
Pourquoi ce n’est pas forcément pensé comme une provocation
Une partie de la tension vient du fait que beaucoup d’adultes interprètent ce bruit comme une agression volontaire. Or, les travaux cités par t3n et la BBC montrent que les adolescents ne se vivent pas nécessairement comme provocateurs.
- Ils perçoivent les transports comme un espace de vie, pas uniquement comme un lieu de passage silencieux.
- Leur seuil de tolérance au bruit est souvent plus élevé que celui de leurs aînés.
- Ils considèrent le téléphone comme une extension naturelle de leur sociabilité.
Le conflit de normes est alors frontal : là où certains passagers attendent calme et discrétion, les adolescents recherchent interaction et expression. Les mêmes décibels peuvent ainsi être vécus comme une « ambiance » par les uns, et comme une intrusion sonore insupportable par les autres.
Le sentiment d’« injustice » peut encore s’accentuer quand les adultes eux-mêmes ne respectent pas toujours les règles implicites de la discrétion : conversation vidéo à voix haute, séries regardées sans baisser le son, notifications stridentes… Le loudcasting n’est pas l’apanage exclusif des ados, même s’ils restent les plus visibles et les plus ciblés par les critiques.
Quelle situation en France dans les transports ?
En France, aucune loi générale n’interdit explicitement le fait d’écouter de la musique sur haut-parleur dans un bus ou un métro, tant que le volume ne dépasse pas certains niveaux considérés comme dangereux pour l’audition ou relevant du tapage. En revanche, la plupart des réseaux de transports, comme la RATP ou la SNCF, intègrent dans leurs règlements des règles de « bon comportement » qui proscrivent les nuisances sonores.
Ces règles prennent souvent la forme de rappels diffusés par haut-parleur ou affichés dans les rames : invitation à utiliser des écouteurs, à baisser le son, à ne pas gêner les autres voyageurs. Les agents de contrôle ou de sûreté peuvent intervenir en cas de comportement jugé perturbateur, notamment lorsque des altercations éclatent.
En pratique, les scènes décrites au Royaume-Uni ne sont pas rares en France : haut-parleurs de smartphone utilisés pour des vidéos, musique écoutée en groupe, appels vidéo à voix haute. La différence tient surtout à la façon dont les usagers réagissent. Beaucoup renoncent à faire une remarque par peur d’un conflit, tandis que certains réseaux misent sur des campagnes de sensibilisation à la « courtoisie sonore ».
Le cadre français repose donc sur un mélange de réglementation générale (lutte contre le bruit et le tapage), de règlements intérieurs des opérateurs et de normes sociales plus ou moins respectées, notamment aux heures de pointe où la promiscuité renforce chaque petite nuisance.
Loudcasting, hyperconnexion et rapport au bruit
Au-delà de la question de la politesse, le cas du loudcasting éclaire l’évolution du rapport au son dans des sociétés ultra-connectées. Les études citées par t3n et la BBC montrent que, pour les jeunes, le smartphone n’est plus un simple outil individuel, mais un support collectif d’expériences partagées.
À l’inverse, une partie des adultes assimile les transports publics à une forme d’espace semi-privé où l’on devrait pouvoir lire, travailler ou se reposer sans être dérangé. Deux visions coexistent : le bus comme « salon connecté » pour les uns, comme « bureau mobile silencieux » pour les autres.
La généralisation des vidéos courtes renforce encore ce choc d’usages. Là où la musique pouvait rester en arrière-plan, les contenus vidéo alternent sons, voix et effets, perçus comme plus intrusifs par les voisins de siège.
Quels risques et quelle gestion au quotidien ?
Pour les adolescents, le principal risque reste souvent social : disputes avec d’autres passagers, remarques humiliantes, voire altercations. Dans certains cas, la confrontation peut dégénérer. Côté adultes, l’exposition répétée à un bruit jugé agressif favorise irritation et fatigue, surtout dans les trajets quotidiens.
Face à ces tensions, les réseaux de transport et les pouvoirs publics misent généralement sur trois leviers :
- campagnes de sensibilisation au respect des autres voyageurs ;
- présence d’agents pour désamorcer certains conflits ;
- aménagement des espaces, quand c’est possible, pour mieux répartir les flux de passagers.
Le loudcasting illustre enfin la façon dont les normes sociales se renégocient à chaque génération. Là où, autrefois, un poste radio ou un baladeur imposait naturellement des limites physiques, le smartphone permet de transformer instantanément n’importe quel wagon de train en salle de projection ou en mini-festival. Les chiffres cités par la BBC montrent que, chez les 13-17 ans, cette transformation est largement assumée comme normale, voire souhaitable, bien plus que chez leurs aînés.








