Une équipe de chercheurs britanniques a testé hommes et femmes dans un multitâche très concret, mêlant cuisine simulée, paperasse et questions piégées.
Publiée dans la revue scientifique Psychological Research et relayée par un article spécialisé anglophone, cette étude réalisée au Royaume‑Uni bouscule un cliché tenace : celui de femmes naturellement douées pour « tout faire en même temps ». Les chercheurs constatent des performances globalement identiques entre les sexes, mais un écart net dès qu’une conversation compliquée s’ajoute au reste.
Une étude en laboratoire sur un multitâche de la vie quotidienne
Les psychologues André J. Szameitat et Diana P. Szameitat, basés au Royaume‑Uni, sont partis d’une idée simple : dans la vie de tous les jours, le multitâche ne se résume pas à cliquer sur deux logiciels. Il ressemble plutôt à une succession d’actions pratiques interrompues sans cesse, avec en toile de fond une discussion qui demande de la réflexion.
Ils ont donc conçu une situation expérimentale très concrète, loin des simples tests sur ordinateur :
- une tâche de cuisine simulée, présentée comme la tâche principale ;
- deux tâches « papier-crayon » à intercaler dès qu’un minuteur sonne ;
- une surveillance visuelle d’un écran avec des mots sur des fonds colorés ;
- un relevé de certains mots à une autre table ;
- une série de questions orales complexes à traiter à voix haute.
Les participants devaient ainsi passer d’une table à l’autre, surveiller un minuteur, rester attentifs à un écran et répondre à des questions du type : « Préféreriez-vous perdre tout votre argent et vos objets de valeur ou toutes les photos que vous avez prises, et pourquoi ? ».
Cette mise en scène reproduit un quotidien chargé où le cerveau jongle entre gestes, écrits, signaux visuels et échanges verbaux exigeants.
Hommes et femmes au même niveau… sauf pour répondre aux questions
Dans la première étude, 37 femmes et 41 hommes, âgés en moyenne de 23 à 24 ans, ont été recrutés sur le campus de la Brunel University of London. Ils ont été rémunérés 36 livres sterling pour participer à cette session de multitâche.
Pendant toute la durée de l’exercice, les expérimentateurs ont évalué la performance sur les différentes tâches et, détail important, ont compté le nombre de questions effectivement traitées dans la partie conversation.
Le verdict est clair sur la majorité des activités : hommes et femmes s’en sortent de façon très similaire sur quatre des cinq tâches. Vitesse, précision, contrôle de la situation : aucune différence notable n’apparaît sur ces volets cognitifs visuo‑manuels.
La seule divergence significative concerne la capacité à répondre aux questions tout en menant le reste de front :
- les femmes ont répondu en moyenne à 25 questions sur 28 ;
- les hommes se sont arrêtés à 20 questions sur 28.
Autrement dit, les participantes ont laissé de côté environ 12 % des questions, contre 28 % pour les participants.
Les chercheurs observent que les hommes ignorent plus du double de questions que les femmes lorsque la conversation s’ajoute au multitâche, alors même que la qualité et la rapidité des réponses restent similaires entre les sexes lorsqu’ils répondent.
Quand hommes et femmes prennent la parole, en revanche, le contenu et la vitesse de leurs réponses ne diffèrent pas. L’écart porte donc sur le fait d’oser ou non traiter la question, pas sur la capacité intellectuelle à y répondre.
Comment les observateurs perçoivent ces différences
La seconde étude s’est intéressée à un autre aspect : la perception extérieure. Cette fois, 80 hommes et 80 femmes, âgés en moyenne de 34 à 35 ans, ont été recrutés en tant qu’observateurs via la plateforme de recherche en ligne Testable Minds, pour une séance d’environ 50 minutes, rémunérée 8 dollars.
Les auteurs ont extrait, pour chaque multitâcheur ou multitâcheuse de la première étude, deux extraits vidéo de 75 secondes. Chaque observateur a visionné 20 séquences issues de 5 hommes et 5 femmes en pleine session de multitâche, puis a évalué leur performance globale.
Là encore, un motif net apparaît : les observateurs jugent plus volontiers les femmes en contrôle, efficaces et moins stressées que les hommes. Les auteurs estiment que ce ressenti s’explique en grande partie par la différence sur la tâche de conversation. Une personne qui répond davantage aux questions paraît plus maîtriser la situation, même si ses résultats objectifs sur les autres volets sont comparables.
Les chercheurs concluent à « l’absence de différences substantielles entre les sexes sur les tâches visuo‑manuelles », mais à l’existence de différences marquées « sur la capacité à tenir une conversation en situation de multitâche ».
Selon eux, ce décalage pourrait nourrir et entretenir le stéréotype très répandu selon lequel les femmes seraient « meilleures en multitâche » que les hommes, alors qu’il s’agirait surtout d’un avantage spécifique sur la gestion de la parole en contexte chargé.
Un protocole qui influence peut‑être les résultats
Les auteurs reconnaissent cependant un biais possible lié à la façon dont ils ont présenté les tâches. La cuisine factice était annoncée comme activité principale. La partie conversation pouvait donc apparaître comme secondaire, voire accessoire, pour les participants.
Ils soulignent que si les questions orales avaient été présentées comme tout aussi importantes que la tâche de cuisine, les hommes auraient peut‑être fait plus d’efforts pour y répondre. Dans ce cas, les écarts auraient pu se réduire, voire disparaître.
Cette nuance rappelle un point central de la psychologie expérimentale : la manière dont on cadre une consigne influence le comportement. Une tâche jugée prioritaire mobilise davantage l’attention, au détriment des activités perçues comme annexes.
Le multitâche, un fonctionnement coûteux pour le cerveau
L’étude apporte également un éclairage utile sur ce qu’on appelle, parfois à tort, le multitâche. Les auteurs rappellent que le cerveau ne traite presque jamais deux tâches exigeantes strictement en parallèle. Il passe de l’une à l’autre très rapidement, ce qui donne une impression de simultanéité.
Chaque changement de focalisation provoque un petit délai, un « coût de bascule » : il faut se souvenir de ce que l’on faisait, se réajuster, relancer le fil de la réflexion. Quand les tâches sollicitent les mêmes ressources mentales, ces coûts s’additionnent. Lire un message tout en écoutant attentivement quelqu’un, par exemple, s’avère particulièrement difficile.
C’est l’un des paradoxes de nos usages numériques actuels : les interruptions permanentes donnent le sentiment d’avancer, tout en augmentant les risques d’erreurs et d’oublis. Beaucoup de personnes préfèrent pourtant cette manière de travailler, jugée plus stimulante, moins monotone.
Que valent ces résultats pour le quotidien en France ?
Pour un lecteur ou une lectrice en France, ces travaux menés au Royaume‑Uni ne s’appliquent pas directement à une règle ou une pratique nationale, mais ils éclairent des situations très familières : une mère ou un père qui cuisine tout en surveillant les devoirs et en répondant au téléphone, un cadre qui gère ses mails pendant une visioconférence, un soignant qui répond aux proches tout en réalisant un soin complexe.
Les résultats suggèrent qu’en matière de tâches pratiques et visuelles répétitives, hommes et femmes disposent de capacités très proches. La différence observée touche surtout à la conduite d’une conversation riche quand l’attention est déjà très sollicitée.
En France, les études de psychologie cognitive aboutissent généralement au même constat : le cerveau humain, quel que soit le sexe, supporte mal la multiplication de tâches intellectuellement exigeantes. Les organismes de prévention routière, par exemple, rappellent régulièrement l’incompatibilité entre conduite et usage intensif du téléphone, même en kit mains libres, parce que la conversation accapare les ressources attentionnelles.
Comment adapter son propre multitâche
Pour un salarié français en télétravail, un parent qui s’occupe des enfants ou un étudiant préparant un examen, ces travaux apportent quelques pistes très concrètes :
- ne pas sous-estimer le poids mental d’une conversation profonde ajoutée à une activité complexe ;
- éviter, autant que possible, les échanges argumentés en même temps que des tâches demandant précision et mémoire ;
- réserver les discussions les plus importantes à des moments où l’on peut y consacrer une attention quasi exclusive ;
- accepter parfois de ne pas répondre tout de suite à une question pour terminer correctement une autre action.
Le cas spécifique mis en évidence chez les hommes – tendance à laisser davantage de questions sans réponse – rappelle aussi que le silence n’est pas toujours un signe de désintérêt ou d’incompétence. Il peut simplement traduire une stratégie implicite de priorisation des tâches.
Un stéréotype de genre remis en perspective
La formule « les femmes sont meilleures en multitâche » reste très ancrée dans les esprits, y compris en France, au travail comme à la maison. L’étude publiée dans Psychological Research propose une interprétation plus fine : hommes et femmes, dans cette expérience, montrent une efficacité comparable sur la grande majorité des tâches, y compris sur un exercice de cuisine qui pourrait être associé à des rôles domestiques stéréotypés.
Ce qui change, c’est la façon dont chacun gère la conversation pendant que tout le reste se déroule. Les femmes, en répondant à davantage de questions, apparaissent plus présentes, plus disponibles, et convainquent ainsi davantage les observateurs de leur aisance globale. Les hommes, en laissant plus souvent ces questions de côté, donnent l’image inverse, alors qu’ils ne font pas moins bien sur le fond des autres activités.
Cette mise au point ne gomme pas les différences individuelles, ni le poids de la charge mentale souvent évoquée dans les foyers français. Elle invite plutôt à distinguer ce qui relève de compétences cognitives mesurables et ce qui tient aux rôles sociaux, aux attentes de communication ou aux habitudes construites dès l’enfance.
Pour le lecteur, l’enjeu pratique reste le même : mieux connaître les limites naturelles du cerveau face au multitâche, et reconnaître que répondre en parlant à tout le monde, tout le temps, tout en faisant le reste, représente une performance à part entière, quels que soient le sexe et le contexte.








