Une étude menée aux États-Unis alerte sur un geste très banal lors de la prise de la tension, capable de fausser nettement le résultat.
Publiée dans la revue médicale JAMA Internal Medicine et relayée par l’hôpital universitaire américain Johns Hopkins Medicine, cette étude montre qu’une simple mauvaise position du bras pendant la mesure de la tension artérielle peut faire grimper artificiellement les chiffres. Un enjeu loin d’être théorique alors que, selon l’American Heart Association, près de la moitié des adultes aux États-Unis présentent une pression artérielle trop élevée.
Une étude américaine sur un geste du quotidien
Les travaux ont été conduits aux États-Unis par une équipe de la Johns Hopkins University School of Medicine et du Welch Center for Prevention, Epidemiology, and Clinical Research. Ils se sont concentrés sur un moment très courant en consultation : la façon dont le patient place son bras au moment où on lui passe le brassard de tension.
Trois positions, fréquemment observées en pratique, ont été comparées :
- le bras soutenu sur un bureau ou une table, au niveau du cœur (position recommandée) ;
- le bras posé sur les cuisses ou sur les genoux, donc plus bas que le cœur ;
- le bras laissé pendre, sans soutien, le long du corps.
Les chercheurs ont enrôlé 133 adultes, âgés de 18 à 80 ans, entre août 2022 et juin 2023. Tous ont eu leur tension mesurée dans ces différentes positions, lors d’une seule visite, avec un appareil électronique et un brassard adapté à la taille de leur bras.
Jusqu’à 7 mmHg de plus rien qu’en laissant pendre le bras
Les chercheurs ont constaté qu’un bras mal positionné pouvait faire apparaître une tension systolique plus élevée de près de 7 mmHg.
Lorsque le bras reposait sur les cuisses, la pression systolique, c’est-à-dire le chiffre du haut, augmentait en moyenne de 3,9 mmHg par rapport à la position idéale (bras soutenu sur un bureau au niveau du cœur). La pression diastolique, le chiffre du bas, était surestimée d’environ 4,0 mmHg.
Avec le bras laissé pendre sans soutien sur le côté, l’écart était encore plus marqué : la pression systolique était surestimée de 6,5 mmHg et la diastolique de 4,4 mmHg.
Pour illustrer l’impact concret de ce biais, Sherry Liu, coordinatrice de recherche en épidémiologie au Welch Center et coautrice de l’étude, rappelle qu’un décalage de 6,5 mmHg peut faire basculer un patient d’une zone « à surveiller » vers un diagnostic d’hypertension plus grave. Elle indique qu’un tel écart peut faire passer une tension systolique de « 123 à 130, ou de 133 à 140 — ce qui est considéré comme une hypertension de stade 2 » selon les critères américains.
Un protocole de mesure très encadré
Pour s’assurer que ces différences venaient bien de la position du bras, les chercheurs ont encadré strictement les conditions de mesure. Les volontaires devaient :
- vider leur vessie avant le test ;
- marcher deux minutes pour simuler l’arrivée au cabinet ;
- s’asseoir pendant cinq minutes, dos et pieds bien soutenus ;
- garder le silence et ne pas utiliser leur téléphone pendant la mesure.
Chaque participant a bénéficié de plusieurs séries de mesures, toujours avec un brassard de bras supérieur adapté à sa morphologie. Les séries étaient séparées par une marche de deux minutes et un repos de cinq minutes, afin de tenir compte des variations naturelles de la tension au fil du temps. Une quatrième série, réalisée avec le bras correctement posé sur un bureau, servait de référence pour comparer les autres positions.
Les chercheurs ont également veillé au calme de la pièce, pour éviter le stress ou le bruit, connus pour influencer les chiffres de la tension.
Pourquoi la position du bras fausse autant le résultat
Pour une mesure fiable, le milieu du brassard doit se trouver au niveau du cœur, bras bien soutenu sur un support stable.
Les recommandations de l’American Heart Association détaillent depuis longtemps les bonnes pratiques : brassard de taille adaptée, dos appuyé sur le dossier, pieds à plat au sol, jambes décroisées, absence de conversation pendant la mesure. À cela s’ajoute une règle clé : l’alignement du brassard avec le niveau du cœur.
Quand le bras est posé sur les cuisses, il se retrouve plus bas que le cœur. La colonne de sang dans les artères se modifie alors, ce qui augmente artificiellement la pression mesurée. Lorsque le bras pend le long du corps, cette différence de hauteur est encore plus marquée, d’où des chiffres plus élevés.
L’étude souligne que, dans de nombreux cabinets américains, les patients sont assis sur la table d’examen, sans support adapté pour le bras. Le soignant peut tenir le bras en l’air, ou laisser le patient le poser sur ses genoux. Deux positions confortables en apparence, mais qui conduisent, selon ces données, à une surestimation non négligeable de la tension.
Un risque de faux diagnostic d’hypertension
Pour Tammy Brady, pédiatre, directrice médicale du programme d’hypertension pédiatrique au Johns Hopkins Children’s Center et autrice principale de l’étude, la position du bras fait une « énorme différence » sur la fiabilité du chiffre obtenu.
Si la tension est mesurée trop haut de façon répétée, un patient peut se voir poser un diagnostic d’hypertension alors que sa pression réelle est plus basse. Or cette pathologie est associée à un risque accru d’infarctus, d’accident vasculaire cérébral (AVC) et d’autres maladies cardiovasculaires graves. Une erreur de quelques millimètres de mercure peut suffire à faire franchir un seuil de classification.
Les chercheurs précisent que leurs résultats concernent des mesures réalisées avec des appareils automatiques. Ils ne savent pas si l’ampleur de l’erreur serait identique avec un tensiomètre manuel utilisé avec un stéthoscope, même si le principe de base — la hauteur du bras par rapport au cœur — reste le même.
Ce que recommande l’étude aux soignants et aux patients
Les auteurs appellent les soignants à respecter rigoureusement les recommandations et invitent les patients à « défendre leurs intérêts » lors des mesures.
Tammy Brady insiste sur la responsabilité des professionnels de santé, sommés de suivre à la lettre les procédures recommandées pour limiter les biais de mesure. Cela implique notamment de privilégier une chaise avec dossier et support de bras, plutôt que la table d’examen sans accoudoir.
Elle estime aussi que les patients doivent « défendre leurs intérêts » lors d’une consultation comme lors d’un auto-mesurage à domicile. Concrètement, il s’agit de :
- demander à s’asseoir sur une chaise avec le bras bien soutenu, si l’on vous mesure la tension sur une table d’examen haute ;
- refuser de garder le bras en l’air ou de le laisser pendre sur le côté pendant la mesure ;
- chez soi, installer le tensiomètre près d’une table ou d’un bureau pour y poser l’avant-bras, brassard à hauteur du cœur.
Cette vigilance permet de limiter le risque d’être classé à tort en hypertension modérée ou sévère, avec à la clé une surveillance plus lourde voire un traitement médicamenteux qui ne serait pas forcément justifié.
Comment la tension doit être prise en France
En France, les recommandations rejoignent largement celles mises en avant par les équipes américaines. La Haute Autorité de santé et les sociétés savantes françaises préconisent aussi une mesure au calme, après quelques minutes de repos, en position assise, dos appuyé, pieds à plat, jambes non croisées, sans parler.
Le bras doit être dénudé, soutenu par un accoudoir ou une table, avec le milieu du brassard au niveau du cœur. Les recommandations françaises insistent aussi sur la nécessité de plusieurs mesures successives, espacées d’une à deux minutes, pour tenir compte des variations naturelles de la pression artérielle.
En cabinet, les médecins généralistes sont encouragés à utiliser un matériel validé (tensiomètre automatique ou manuel) et à vérifier régulièrement son bon fonctionnement. Pour confirmer un diagnostic d’hypertension, des dispositifs d’enregistrement sur 24 heures (holter tensionnel) ou des séries de mesures à domicile peuvent être proposés, afin d’échapper à l’« effet blouse blanche » — cette élévation transitoire de la tension liée au stress de la consultation.
Auto-mesure à domicile : les bons réflexes à adopter
Pour les Français qui surveillent leur tension chez eux avec un appareil automatique, les conseils tirés de l’étude américaine sont directement transposables. Quelques points clés :
Un bras soutenu et bien positionné réduit les risques de fausse alerte et rend les chiffres plus utiles au médecin traitant pour décider d’un éventuel traitement.
Comprendre les chiffres : systolique, diastolique et « mmHg »
La tension artérielle s’exprime en millimètres de mercure, abrégés en « mmHg », une unité héritée des premiers appareils à colonne de mercure. Le premier chiffre, dit systolique, correspond à la pression dans les artères lorsque le cœur se contracte et éjecte le sang. Le second, diastolique, reflète la pression lorsque le cœur se relâche entre deux battements.
Quelques millimètres de mercure en plus, répétés au fil des mesures, ne sont pas anodins. Les grandes études épidémiologiques ont montré qu’une hausse durable, même modérée, accroît le risque de complications cardiovasculaires. D’où l’enjeu de ne pas surévaluer cette pression par une simple erreur de posture.
Un rappel utile à l’heure des tensiomètres automatiques
Les auteurs de l’étude soulignent enfin que ces résultats concernent des appareils automatisés, largement utilisés aujourd’hui aux États-Unis comme en France, tant en cabinet qu’à domicile. Ces dispositifs simplifient la mesure, mais ne dispensent pas de respecter un protocole strict.
La recherche menée par Johns Hopkins Medicine rappelle que, derrière un chiffre affiché sur un écran, se cache une multitude de paramètres pratiques. La façon dont on positionne son bras, la qualité du soutien, la hauteur par rapport au cœur : autant de détails qui conditionnent la fiabilité du résultat et, à terme, la pertinence d’un diagnostic d’hypertension et de son traitement.








