Au large du Cap Cod, aux États-Unis, une mission scientifique a extrait de l’eau douce sous l’Atlantique, relançant les scénarios face à la future pénurie mondiale.
Ce forage inédit, raconté par le site spécialisé ZME Science à partir d’informations de l’agence Associated Press, a confirmé l’existence d’un gigantesque aquifère sous-marin au large de la côte Est américaine. Une découverte qui pourrait, à terme, bouleverser la manière dont les sociétés en manque d’eau envisagent leurs réserves… tout en soulevant de lourdes questions environnementales et géopolitiques.
Un ancien forage pétrolier qui change tout
L’histoire commence en 1976. Des équipes cherchant du pétrole et du gaz au large de la côte Est des États-Unis, dans l’Atlantique Nord, remontent des carottes de sédiments. Surprise : au lieu d’hydrocarbures, une eau presque douce s’écoule des échantillons. À l’époque, personne ne sait quoi en penser. Simple anomalie locale ou indice d’un vaste réservoir caché ?
Pendant des décennies, la question reste en suspens. Des géophysiciens soupçonnent bien que les nappes côtières situées sous la terre ferme se prolongent sous le plancher océanique, mais aucune campagne de grande ampleur n’a véritablement testé cette hypothèse.
Près d’un demi-siècle après les premiers indices fortuits, une mission internationale vient confirmer l’existence d’un immense réservoir d’eau douce enfoui sous l’Atlantique, du New Jersey au Maine.
C’est l’objectif de « l’Expédition 501 ». Au printemps et à l’été 2025, un groupe de chercheurs embarque sur une plate-forme habituellement utilisée pour l’industrie pétrolière, le Liftboat Robert, afin de forer au large du Massachusetts, non loin du Cap Cod.
Un aquifère géant sous le plancher océanique
Les scientifiques percent les sédiments marins jusqu’à environ 400 mètres sous le fond de l’océan. Là, ils récupèrent des milliers de litres d’eau étonnamment peu salée. Les mesures affichent parfois une salinité d’à peine 1 ‰ (1 gramme de sel par litre), comparable à de nombreuses eaux douces continentales.
Pour un océanographe, c’est un signal spectaculaire. « Quatre parties par mille, c’était un moment “eureka” », confie le géophysicien et hydrologue Brandon Dugan, du Colorado School of Mines, cité par l’Associated Press. Une eau aussi peu salée si loin au large implique un système souterrain d’ampleur.
Les données accumulées depuis les premières campagnes géophysiques menées en 2015 laissaient déjà penser qu’un aquifère s’étendait du New Jersey jusqu’au Maine, sur plusieurs centaines de kilomètres de côte. L’Expédition 501 apporte désormais la preuve directe que ce réservoir contient une eau largement « adoucie » par rapport à l’eau de mer.
- Localisation : sous le plateau continental de la côte Nord-Est des États-Unis
- Profondeur : jusqu’à plusieurs centaines de mètres sous le fond marin
- Salinité : entre 1 et 4 ‰, bien en dessous des 35 ‰ de l’océan
- Volume potentiel : de quoi alimenter New York pendant des siècles, selon les premières estimations
L’enjeu dépasse de très loin la simple curiosité scientifique. Dans un contexte où l’ONU alerte sur un déficit mondial d’eau douce d’environ 40 % par rapport à la demande d’ici 2030, ce type de réserve pourrait représenter une bouée de secours pour certaines mégapoles.
D’où vient cette eau douce cachée sous l’Atlantique ?
La grande question, désormais, concerne l’origine et l’âge de cette eau. Plusieurs scénarios sont à l’étude :
- Eau de fonte glaciaire très ancienne : elle aurait été piégée dans les sédiments marins il y a jusqu’à 450 000 ans, à l’époque où d’épaisses calottes glaciaires couvraient une grande partie de l’Amérique du Nord.
- Eau de pluie infiltrée : lorsque le niveau de la mer était bien plus bas, les rivières et les pluies auraient rechargé ces réservoirs, avant que la montée des eaux ne les recouvre.
- Recharge encore active : si certaines parties de l’aquifère se renouvellent encore aujourd’hui, il pourrait s’agir d’une ressource partiellement durable.
« À ce jour, nous savons très peu de choses sur la dynamique de ces systèmes d’eaux souterraines qui traversent le trait de côte, sur l’âge de l’eau, et encore moins sur leur influence sur le cycle des nutriments et des éléments traces », explique Karen Johannesson, géochimiste de l’environnement à l’université du Massachusetts à Boston et co-responsable scientifique de l’expédition, citée par ZME Science.
Les chercheurs cherchent à savoir si ce gigantesque aquifère est une “cagnotte” fossile non renouvelable ou une réserve qui se recharge encore lentement.
Pour cela, les équipes fractionnent les échantillons en très petits volumes. Selon la géochimiste Verena Heuer, du centre allemand MARUM pour les sciences de l’environnement marin, environ 15 mL d’eau doivent être partagés pour plus de 20 types d’analyses dans une douzaine de laboratoires répartis dans le monde. La composition chimique, les isotopes, les gaz dissous ou encore les traces de contaminants permettront de dater et caractériser cette eau avec précision.
Entre promesse de secours et risques méconnus
Dans un paysage mondial marqué par les épisodes de « Day Zero » – ces scénarios où l’on craint l’arrêt des robinets, comme à Cape Town ou Jakarta – l’attrait de tels réservoirs est évident. Selon les premières estimations relayées par l’AP, l’aquifère sous-marin de Nouvelle-Angleterre pourrait, à lui seul, fournir de l’eau à New York pendant des centaines d’années.
Les chercheurs imaginent déjà un avenir où l’on forerait des puits offshore pour exploiter de l’eau douce, un peu comme l’on exploite aujourd’hui pétrole et gaz. Mais cette idée arrive avec une série de mises en garde très fermes.
La biologiste Jocelyne DiRuggiero, de l’université Johns Hopkins, souligne auprès de l’AP qu’il s’agit d’un « nouvel environnement qui n’a jamais été étudié ». Cette eau pourrait contenir des minéraux, des composés chimiques ou des micro-organismes problématiques pour la consommation humaine. À l’inverse, les mêmes processus géologiques sont à l’origine d’une grande partie des nappes phréatiques continentales dont nous dépendons déjà.
Les impacts sur les écosystèmes marins restent aussi très flous. De lentes fuites d’eau moins salée depuis le sous-sol vers l’océan peuvent nourrir des communautés microbiennes ou influencer la chimie de l’eau de mer sur le plateau continental. Modifier ces flux en pompant massivement pourrait avoir des effets en chaîne, difficiles à anticiper.
« Si nous commencions à pomper ces eaux, il y aurait presque à coup sûr des conséquences imprévues », avertit le géophysicien Rob Evans, de Woods Hole, dont une étude de 2015 avait permis de cartographier l’aquifère.
S’ajoutent des enjeux politiques et économiques : qui aurait le droit de puiser et de vendre cette eau ? L’État côtier, la communauté internationale, des compagnies privées ? Les zones économiques exclusives, prévues par le droit de la mer, n’ont pas été pensées à l’origine pour de tels gisements stratégiques de « blue gold ».
Que se prépare-t-il maintenant dans les laboratoires ?
L’Expédition 501 a ramené plus de 50 000 litres d’eau, qui sont actuellement analysés dans des dizaines de laboratoires. Les scientifiques vont mesurer :
- l’âge de l’eau, via des isotopes comme le carbone 14 ou le tritium ;
- la présence de nutriments (azote, phosphore, etc.) ;
- les éléments traces (métaux, métalloïdes) ;
- la microbiologie, pour identifier les formes de vie présentes ;
- la salinité et la composition ionique détaillée.
Dans environ six mois, l’équipe doit se réunir en Allemagne pour confronter les résultats et publier une première série d’articles scientifiques sur l’âge, la chimie et les origines de l’aquifère. Ces données permettront d’évaluer si l’eau est renouvelable, à quelle vitesse elle circule et quel serait le risque de la surexploiter.
Et en France, qu’en est-il des aquifères et de la sécurité hydrique ?
La France ne dispose pas, à ce jour, d’aquifère sous-marin géant identifié de ce type sous son plateau continental. Les ressources du pays reposent surtout sur les nappes phréatiques continentales, les grands aquifères profonds (comme ceux du Bassin parisien ou du couloir rhodanien), les retenues de surface et les réseaux interconnectés.
La gestion de l’eau en France métropolitaine est encadrée par plusieurs acteurs :
- les agences de l’eau, qui planifient la ressource à l’échelle des grands bassins (Seine-Normandie, Rhône-Méditerranée, etc.) ;
- les services publics de l’eau et de l’assainissement, assurant distribution et traitement ;
- des instances de concertation comme les comités de bassin, qui regroupent élus, industriels, agriculteurs, associations.
Face aux sécheresses répétées, les débats portent déjà sur le stockage hivernal, la réutilisation des eaux usées traitées, la réduction des fuites, ou encore l’adaptation des cultures agricoles. L’idée de puiser de l’eau à grande profondeur, voire sous la mer, reste très marginale et s’accompagnerait en France des mêmes interrogations environnementales que celles soulevées aux États-Unis.
Pour un lecteur français, l’intérêt de cette découverte américaine est double : elle rappelle la forte dépendance aux eaux souterraines, souvent invisibles, et elle montre que des réserves jusqu’ici inconnues existent peut-être ailleurs, y compris sous certains plateaux continentaux. Mais aucune stratégie nationale ne repose aujourd’hui sur ce type de ressource hypothétique.
Ce que révèle cette découverte sur le futur de l’eau douce
À mesure que la demande en eau explose – notamment pour l’agriculture irriguée, les grandes villes, mais aussi les data centers très gourmands pour le refroidissement des serveurs – les sociétés vont chercher de nouvelles sources. L’aquifère du nord-est des États-Unis illustre un mouvement plus large : l’exploration d’eaux dites « non conventionnelles » (eaux fossiles très profondes, réutilisation, dessalement, sous-sol marin).
Techniquement, forer sous la mer pour extraire de l’eau douce n’est pas très éloigné des opérations pétrolières actuelles. Des pompes pourraient remonter l’eau pour être ensuite traitée à terre. Mais, au-delà du coût, les chercheurs rappellent que toucher à ces réservoirs revient à intervenir sur des systèmes très lents, qui mettent parfois des dizaines de milliers d’années à se constituer.
Un aquifère profond fonctionne un peu comme un compte épargne à long terme : tant que les retraits restent inférieurs ou égaux aux apports naturels, le capital se maintient. Si l’on pompe trop vite, le niveau baisse, la qualité de l’eau se dégrade et la ressource peut devenir inutilisable à l’échelle humaine.
Cette découverte au large du Cap Cod agit donc comme un signal : la planète recèle encore des réserves d’eau méconnues, mais chaque nouveau « gisement » potentiel vient avec sa série d’inconnues scientifiques, de risques écologiques et d’arbitrages politiques. Les résultats que livreront les analyses dans les mois à venir seront très scrutés, bien au-delà des laboratoires de Nouvelle-Angleterre.








