En Espagne, le psychologue du travail Alfredo Rodríguez démonte la mode des réveils à l’aube et alerte sur ses dégâts au bureau.
Interrogé par le quotidien espagnol La Vanguardia, le spécialiste du sommeil Alfredo Rodríguez, professeur de psychologie, s’attaque à une croyance bien ancrée dans les entreprises : dormir peu serait synonyme de réussite et de leadership fort. Pour lui, cette culture de l’épuisement fait exactement l’inverse de ce qu’elle promet.
« Liderar bien empieza en la almohada » : le sommeil, première compétence d’un chef
Alfredo Rodríguez, auteur de l’ouvrage Dormir para vivir. La ciencia del descanso en la era del cansancio, travaille sur le lien entre sommeil et bien-être au travail. Il constate que la société, en Espagne, valorise encore trop les slogans du type « dormir peu, toujours performer, tenir coûte que coûte ».
Pour ce psychologue, « bien diriger commence sur l’oreiller » : un responsable fatigué devient un mauvais décideur et un mauvais communicant.
Il décrit une véritable « normalisation du cansancio » dans les entreprises : journées étirées, réunions tardives, mails à toute heure, glorification de ceux qui « tiennent » avec peu d’heures de sommeil. Cette attitude, explique-t-il, minerait en profondeur le leadership.
Un manque de sommeil qui déforme la perception des autres
Selon Rodríguez, la privation de sommeil touche directement la régulation émotionnelle. Un chef qui dort mal devient plus irritable, plus négatif et moins capable de se mettre à la place des autres.
Il donne un exemple simple : un collègue qui ne vous salue pas. Reposé, vous pouvez penser qu’il est pressé ou distrait. Fatigué, vous y voyez plus facilement un affront ou un manque de respect. Le cerveau, usé par le manque de repos, interprète les signaux sociaux de façon plus hostile.
Le psychologue ajoute que le sommeil insuffisant pèse aussi sur la prise de décision : analyse moins fine des situations, impulsivité, difficulté à évaluer les risques. Autant de dimensions centrales du travail de dirigeant.
Ce que devrait faire un leader pour mieux dormir… et mieux diriger
Pour Rodríguez, un « bon chef » commence par s’accorder ce qu’il prétend défendre pour ses équipes : un repos réel et régulier.
- Des horaires relativement stables : la régularité du sommeil est, selon lui, un prédicteur majeur de santé et de bien-être.
- Une agenda compatible avec le repos : réunions tôt le matin et tard le soir compliquent un rythme stable et prolongent artificiellement la journée.
- La fin de la « hyperdisponibilité » : être joignable tout le temps maintient un état de tension qui empêche de bien dormir.
- Une vraie déconnexion le soir : limiter les demandes professionnelles, réduire la lumière ambiante et l’usage des écrans.
Pour le psychologue espagnol, la culture du « toujours connecté » alimente une hyperactivation qui sabote le sommeil de toute l’organisation.
Rodríguez insiste sur un point culturel : tant que la disponibilité permanente sera vue comme une preuve d’engagement, les problèmes de sommeil resteront massifs dans les entreprises.
« Ici, on ne s’arrête jamais » : quand la fatigue devient un badge d’honneur
Dans son entretien à La Vanguardia, le chercheur critique ces phrases entendues aussi bien dans les open spaces que dans les directions : « ici, on ne s’arrête pas », « on dormira en août », « on se reposera plus tard ».
Pour lui, ces formules sont tout sauf anodines. Elles installent l’idée que le sommeil serait facultatif, un luxe pour les faibles ou les moins ambitieux. Dans les faits, dit-il, elles « glorifient l’épuisement » et font du surmenage une norme tacite.
Normaliser le manque de sommeil revient, selon Rodríguez, à normaliser une baisse de performance, plus d’erreurs et une dégradation de la santé mentale.
Le psychologue rappelle que des fonctions psychologiques et physiologiques clés ne se rattrapent pas entièrement en dormant plus le week-end. La fameuse stratégie « je rattraperai mon sommeil samedi et dimanche » atténue la fatigue, mais ne répare pas tout. Il cite notamment la « nettoyage des toxines dans le cerveau », un processus très lié au sommeil de qualité.
Se lever à 5 heures : « comme vendre sa voiture pour acheter de l’essence »
Une des idées à la mode dans certains cercles professionnels consiste à se lever à 5 heures du matin pour « prendre de l’avance » sur les autres. Rodríguez n’y voit qu’une construction marketing qui vend une illusion de contrôle.
Il explique que cette pratique repose sur une narration simple : si l’on « gagne » quelques heures le matin en les retirant au sommeil, on produirait plus que les autres. Le réveil ultra-matinal donne d’ailleurs, reconnaît-il, une sensation subjective de maîtrise de sa journée.
« Se lever à cinq heures du matin n’a pas beaucoup de sens d’un point de vue biologique, sauf pour les personnes extrêmement matinales. C’est comme vendre sa voiture pour acheter de l’essence », insiste Alfredo Rodríguez.
Autrement dit, on sacrifie l’outil – le cerveau reposé, la capacité de concentration, l’équilibre émotionnel – pour obtenir ce qu’il est censé produire : du travail de qualité. Un marché de dupes, selon lui.
À ses yeux, l’argument clé reste toujours le même : on ne négocie pas avec la biologie. Certains passages de la vie peuvent être plus perturbés, mais s’enlever volontairement des heures de sommeil pour caser plus d’activités reste, à long terme, une mauvaise stratégie.
Dormir mieux, un vrai levier de réussite professionnelle
Interrogé sur le lien entre bon sommeil et succès dans les affaires, Rodríguez est catégorique : « Sans aucun doute ». Dormir bien et de manière régulière augmente, selon lui, les chances de mieux performer, de prendre de meilleures décisions et de conserver une bonne santé.
Il insiste aussi sur le rôle du langage. L’idée que « dormir, c’est perdre son temps » influence fortement les comportements : on associe le repos à une baisse de productivité, alors que le sommeil est une condition de base pour maintenir cette productivité.
« Le sommeil n’est pas une interruption de la vie, mais l’une des conditions qui permettent d’avoir une bonne vie », résume le psychologue espagnol.
Rodríguez constate qu’en Espagne, la population dort moins que dans d’autres pays d’Europe occidentale et a tendance à prolonger la journée tard le soir. Le sommeil reste ce que l’on rogne en premier, comme si l’on pouvait s’en passer sans conséquences durables.
« Ne remets pas à demain ce que tu peux dormir aujourd’hui »
Pour changer les mentalités, il propose à ses élèves et à ses patients un contre-slogan : « Ne laisse pas pour demain ce que tu peux dormir aujourd’hui ». L’objectif est de casser l’idée que le sommeil est un temps inutile.
Il rappelle que les dégâts du manque de sommeil sont parfois visibles trop tard, lorsque surviennent un trouble de santé, un épisode d’insomnie ou un épuisement marqué. Ceux qui finissent par modifier leurs habitudes constatent souvent, selon lui, à quel point un « repos optimal » améliore leur quotidien.
Mais ce changement se heurte à l’environnement : horaires tardifs, pression des résultats, notifications constantes. Pour mieux dormir, il faut « lutter contre le contexte dans lequel nous vivons », très orienté vers le fait de rester éveillé et actif le plus longtemps possible.
Et en France ? Une même culture de la fatigue au travail
Les propos d’Alfredo Rodríguez résonnent fortement avec la situation française. Sans suivre exactement les mêmes horaires qu’en Espagne, la France connaît elle aussi une valorisation implicite du salarié « joignable en permanence » et du manager qui « ne compte pas ses heures ».
Le droit à la déconnexion, inscrit dans le code du travail français, vise justement à encadrer ces dérives : il encourage les entreprises à fixer des règles claires sur les sollicitations en dehors des horaires habituels. Dans les faits, l’e-mail du soir et le message sur la messagerie professionnelle tardive restent fréquents, notamment dans les postes de direction.
Les médecins du travail et les services de prévention en entreprise rappellent régulièrement le lien entre sommeil insuffisant, risques d’erreurs, accidents et troubles psychiques. Les enjeux sont proches de ceux décrits par Rodríguez en Espagne : surcharge cognitive, tensions dans les équipes, difficultés à recruter ou à fidéliser lorsque la culture du « toujours plus » domine.
| Ce que pointe Rodríguez | Situation courante en France |
|---|---|
| Hyperdisponibilité numérique | Attente implicite de réponse rapide aux mails et messages, même le soir |
| Glorification de l’épuisement | Valorisation du présentéisme et du travail tardif au bureau |
| Sommeil vu comme temps « perdu » | Culture du « je dormirai quand j’aurai le temps » chez certains cadres |
| Dirigeants privés de repos | Cadres soumis à des rythmes intenses, notamment dans les grandes villes |
Les principes mis en avant par le psychologue espagnol peuvent donc intéresser les employeurs français : horaires de réunions plus raisonnables, respect des temps de repos, exemplarité des managers sur la déconnexion, discours interne moins centré sur l’endurance et davantage sur la récupération.
Quelques repères pour distinguer « effort » et surmenage
Dans la logique défendue par Rodríguez, travailler intensément n’est pas un problème en soi, à condition de ménager de vraies plages de récupération. Ce qui pose souci, c’est l’effort prolongé sans réparation suffisante.
Concrètement, plusieurs signaux peuvent alerter un salarié ou un dirigeant :
- réveil difficile plusieurs fois par semaine, même après une nuit complète ;
- irritabilité accrue avec les collègues ou les proches ;
- erreurs d’inattention plus fréquentes ;
- envie constante de café ou de boissons excitantes pour « tenir » ;
- impression de ne plus « décrocher » mentalement du travail.
Pour limiter ces dérives, des approches simples peuvent être mises en place : instaurer une heure limite d’envoi de mails, planifier des moments sans écran en fin de journée, réserver les décisions importantes à des périodes où l’on est le plus reposé, ou encore intégrer le sommeil dans les politiques de prévention des risques psychosociaux.
En filigrane, le message d’Alfredo Rodríguez reste le même pour les entreprises comme pour les salariés français : considérer le sommeil comme un pilier du travail bien fait, et non comme un obstacle à la performance. Sans ce changement de regard, les réveils à 5 heures du matin risquent surtout de générer plus de fatigue que de réussite réelle.








