Une étude menée en Chine sur des enfants de maternelle montre qu’un simple « tu es intelligent » peut fortement augmenter la tentation de tricher.
Publiée dans la revue scientifique américaine Journal of Educational Psychology et relayée par le site d’actualités scientifiques StudyFinds, cette recherche conduite en Chine s’intéresse à un geste quotidien de nombreux parents et enseignants : féliciter un enfant pour son intelligence. Les résultats interrogent directement les pratiques éducatives, y compris en France, dès la maternelle.
Une étude qui bouscule un réflexe courant des adultes
Dire à un enfant qui réussit un exercice « tu es intelligent » paraît valorisant et inoffensif. Les travaux menés par des chercheurs de l’université normale de Hangzhou, en Chine, et de l’université de Toronto montrent pourtant que ce type de compliment peut avoir un effet inattendu : encourager la triche lors du test suivant.
Les enfants à qui l’on attribue leur réussite à leur « intelligence » trichent presque deux fois plus que les autres lors d’un test difficile.
L’étude porte sur 378 enfants de 5 et 6 ans, scolarisés en maternelle dans une grande ville chinoise. Les chercheurs voulaient comprendre comment naît la malhonnêteté scolaire, alors que la plupart des travaux sur la triche se concentrent d’ordinaire sur les collégiens, lycéens et étudiants.
Comment les chercheurs ont mesuré la triche chez de très jeunes enfants
Un dispositif simple, mais très contrôlé
Les enfants ont été vus individuellement par un chercheur. Le protocole suivait toujours le même schéma : un petit échauffement en mathématiques, puis un premier test, avant un second test volontairement difficile. Tout se jouait dans la manière d’expliquer au jeune élève pourquoi il avait réussi ou échoué au premier test.
- Dans une première série d’expériences, le premier test était conçu pour amener un échec systématique.
- Dans une deuxième série, le premier test était au contraire réalisable, et tous les enfants « réussissaient ».
- Une troisième série ajoutait un groupe « neutre », sans explication de la réussite ou de l’échec.
Entre les deux tests, l’adulte donnait une explication. C’est cette phrase qui allait influencer, ou non, la tentation de tricher ensuite.
Une situation de triche très concrète
Pour le second test, les enfants devaient résoudre des exercices de mathématiques difficiles. Avant de quitter la pièce pendant quelques minutes, le chercheur posait une feuille contenant toutes les réponses sur une table à proximité et demandait clairement à l’enfant de ne pas la regarder.
Une caméra cachée filmait la scène. Deux évaluateurs, qui ne savaient pas quel type de message l’enfant avait reçu, visionnaient ensuite les vidéos pour déterminer si l’enfant avait triché en consultant les réponses. Leur diagnostic concordait à 100 %, ce qui renforce la fiabilité de la mesure.
Ce que révèlent les chiffres : quand l’échec ne change rien, mais que la réussite fait déraper
Après un échec, peu d’effet du discours des adultes
Lorsque le premier test se soldait par un échec, trois explications étaient possibles :
- « Tu n’as pas assez essayé » (manque d’effort) ;
- « Tu n’as pas eu de chance » (malchance) ;
- « Les questions étaient trop difficiles » (tâche trop dure).
Les taux de triche au test suivant variaient alors entre environ 33 % et 52 %, sans différence jugée significative par les chercheurs. Que l’on attribue l’échec au manque d’effort, à la malchance ou à la difficulté, l’impact sur la malhonnêteté restait globalement le même.
Après une réussite, le compliment sur l’intelligence change tout
C’est lorsque les enfants réussissaient le premier test que les écarts devenaient marqués. Les chercheurs testaient quatre explications possibles :
- « Tu as réussi parce que tu es intelligent » ;
- « Tu as réussi parce que tu as bien travaillé » ;
- « Tu as réussi parce que tu as eu de la chance » ;
- « Tu as réussi parce que l’exercice était facile ».
Les résultats, rapportés par StudyFinds, sont parlants :
| Type d’explication de la réussite | Part d’enfants qui trichent ensuite |
|---|---|
| « Tu es intelligent » | 64,3 % |
| « Tu as bien travaillé » (effort) | 35,7 % |
| « Tu as eu de la chance » | 38,1 % |
| « C’était facile » | 21,4 % |
Attribuer la réussite à l’« intelligence » fait bondir la triche à 64,3 %, soit près du double de la plupart des autres explications.
Les chercheurs ont aussi comparé ce groupe « tu es intelligent » à un groupe témoin où l’on annonçait simplement la réussite, sans commentaire. Là encore, les enfants complimentés sur leur intelligence trichaient davantage, ce qui suggère que ce n’est pas le simple fait de parler de la performance qui pose problème, mais bien l’étiquette « intelligent » collée à l’enfant.
Le mythe du « il suffit de louer l’effort » mis à mal
Une idée très répandue dans les milieux éducatifs consiste à remplacer « tu es intelligent » par « tu as bien travaillé ». L’étude montre que ce changement ne suffit pas à rendre les enfants plus honnêtes que s’ils ne reçoivent aucun commentaire particulier.
Les enfants félicités pour leurs efforts trichent en effet dans des proportions proches de ceux à qui l’on ne donne aucune explication de leur réussite. L’encouragement centré sur l’effort ne crée donc pas, à lui seul, une sorte de « vaccin » contre la triche.
Pourquoi ce simple « tu es intelligent » peut pousser à tricher
Les auteurs avancent plusieurs pistes pour expliquer ce phénomène. Lorsque la réussite est attribuée à une qualité présentée comme stable — l’intelligence — l’enfant peut développer un besoin de protéger cette image. Face à une tâche plus difficile, la crainte de ne plus paraître « intelligent » augmente. Tricher devient alors une façon de préserver ce statut aux yeux des adultes.
En valorisant systématiquement une supposée intelligence, les adultes risquent de nourrir la peur de l’échec et la tentation de contourner les règles.
L’échec, lui, semble fonctionner différemment. Entendre que l’on n’a pas eu de chance, pas assez essayé ou que la tâche était trop dure ne suffirait pas, à ces âges-là, à pousser massivement les enfants à protéger une image de soi par la triche.
Les chercheurs signalent aussi plusieurs limites. Tous les participants viennent de familles chinoises de milieu urbain, majoritairement diplômées de l’enseignement supérieur. Les résultats pourraient varier dans un autre contexte culturel ou social. Les retours étaient donnés immédiatement après les tests, alors que dans la vie réelle, les compliments des parents ou enseignants sont parfois différés, plus vagues ou mélangés à d’autres remarques.
Ce que cela change pour les parents et les enseignants en France
En maternelle, un enjeu déjà bien présent
En France, les enseignants de maternelle et les parents utilisent fréquemment les compliments sur l’intelligence ou le « talent », surtout lorsque l’enfant réussit vite. La recherche menée en Chine ne peut pas être transposée mécaniquement, mais elle met en lumière un risque : dès 5 ou 6 ans, les enfants réagissent déjà fortement à la façon dont les adultes parlent de leurs réussites.
Dans les écoles maternelles françaises, l’accent est souvent mis sur l’encouragement, la confiance en soi et le droit à l’erreur. L’étude rappelle que la forme de cet encouragement compte autant que sa fréquence.
Vers des compliments plus précis et moins « figés »
Pour limiter la pression liée à l’image d’enfant « intelligent », plusieurs approches sont souvent recommandées par les psychologues et spécialistes de l’éducation :
- décrire ce que l’enfant a réellement fait (« tu as pris le temps de vérifier », « tu as trouvé une autre façon de faire ») plutôt que ce qu’il « est » ;
- valoriser les stratégies (demander de l’aide, recommencer, changer de méthode) plutôt qu’une réussite parfaite ;
- montrer que l’erreur est attendue et normale dans un apprentissage, et non la preuve d’un manque d’intelligence ;
- éviter les étiquettes durables, qu’elles soient positives (« tu es le plus fort ») ou négatives.
Ces pratiques visent à réduire la peur de l’échec, qui peut, comme le suggère l’étude, pousser certains enfants à tricher pour protéger leur image.
Un éclairage utile sur la notion de « mentalité de croissance »
Depuis plusieurs années, la notion de « mentalité de croissance » est discutée en France dans les milieux éducatifs. Elle oppose une vision « figée » de l’intelligence (on serait « doué » ou « pas doué ») à une vision évolutive, où les capacités se construisent avec le temps, l’effort, l’entraînement.
L’étude montrant l’effet du compliment « tu es intelligent » sur la triche apporte un argument supplémentaire en faveur d’une approche qui insiste davantage sur le chemin parcouru que sur une supposée qualité innée. Non pas pour bannir tout compliment, mais pour les rendre plus nuancés et moins centrés sur l’idée d’un « don » fixe.
Concrètement, un parent ou un enseignant peut, par exemple, souligner le temps passé à chercher une solution, la persévérance, l’attention portée aux consignes, ou la façon dont l’enfant a accepté de corriger ses erreurs. Ces éléments construisent une image de soi plus souple et moins dépendante de la performance immédiate.
Enfin, les auteurs de l’étude soulignent que leur travail ne condamne pas la valorisation de la réussite. Il rappelle simplement que, dès la maternelle, une phrase apparemment anodine comme « tu es intelligent » peut engager des mécanismes de comparaison, de peur et de protection de l’ego, parfois au prix du respect des règles. Un enjeu qui concerne autant les classes chinoises que les familles et écoles françaises.








