Au Brésil, les autorités envisagent de modifier l’éthanol vendu en station-service, en couleur et en goût, pour contrer un usage jugé dangereux.
Au Brésil, l’Agence nationale du pétrole, du gaz naturel et des biocarburants (ANP) prépare un changement majeur pour l’éthanol utilisé comme carburant, rapporte le site d’actualités brésilien g1. Objectif affiché : rendre ce produit moins attractif pour la fabrication clandestine de boissons alcoolisées, un phénomène qui a déjà provoqué des intoxications graves dans le pays.
Un carburant plus sûr, mais moins “buvable”
Selon le document approuvé par l’ANP en septembre 2026, l’éthanol hydraté distribué dans les stations brésiliennes pourrait bientôt recevoir deux ajouts marquants : un goût extrêmement amer et une coloration verte bien visible.
L’ANP veut empêcher que l’éthanol carburant serve de base à des boissons illégales, en le rendant identifiable et imbuvable.
Le cœur du projet repose sur l’ajout obligatoire de benzoate de denatônio à l’éthanol carburant. Cette substance, déjà utilisée dans plusieurs produits du quotidien, possède une caractéristique clé : elle est réputée pour être l’un des composés les plus amers connus.
Au Brésil, elle sert déjà dans :
- des produits d’hygiène (comme certains bains de bouche non destinés à être ingérés) ;
- des produits de nettoyage et d’entretien ménager ;
- d’autres préparations chimiques à risque de confusion avec des boissons alcoolisées.
L’idée est simple : si des trafiquants utilisent l’éthanol de pompe pour fabriquer des boissons clandestines, ce goût extrêmement amer serait immédiatement perçu par les consommateurs, rendant la fraude difficilement exploitable.
Une mesure encore à l’étude, pas de calendrier bouclé
Cette solution “définitive” n’en est toutefois qu’au stade de projet. L’ANP conditionne sa mise en œuvre à une série de tests, jugés indispensables par les acteurs de la filière.
Faute d’essais mécaniques et environnementaux conclusifs, aucun calendrier précis n’est fixé pour l’entrée en vigueur du “goût amer”.
Les autorités brésiliennes veulent vérifier plusieurs points :
- l’impact potentiel du benzoate de denatônio sur les composants des véhicules (systèmes d’alimentation, durites, joints, injecteurs, etc.) ;
- un éventuel effet sur les émissions polluantes et le fonctionnement des systèmes de dépollution (catalyseurs notamment) ;
- la compatibilité à long terme avec les moteurs à combustion interne conçus pour l’éthanol ou les carburants flex-fuel.
L’ANP souligne qu’il existe déjà un large passé d’utilisation du benzoate de denatônio dans d’autres produits, mais reconnaît n’avoir trouvé aucun précédent d’emploi dans de l’éthanol destiné à des moteurs. Cette absence de retour d’expérience explique la prudence réclamée par les constructeurs.
Une étape provisoire : l’éthanol coloré en vert dès 2027
En attendant une validation complète de l’additif amer, l’ANP propose une mesure intermédiaire, plus simple techniquement et plus rapide à déployer : l’ajout obligatoire d’un corant vert dans l’éthanol hydraté, directement au niveau des usines de production.
L’ANP vise une entrée en vigueur de la coloration verte de l’éthanol carburant dès 2027, après révision de la réglementation.
Pour appliquer cette règle, l’agence doit modifier le cadre réglementaire existant. Le processus débute immédiatement et suit plusieurs étapes formalisées :
La nouvelle norme devrait prévoir un délai de transition afin de laisser aux usines le temps d’adapter leurs processus et leurs approvisionnements en colorants. L’agence vise une application concrète de la mesure au cours de l’année 2027.
Pourquoi le Brésil veut agir : le spectre des intoxications
Cette offensive réglementaire ne tombe pas du ciel. Elle fait suite à des directives du Conseil national de politique énergétique (CNPE) et à une recommandation du Tribunal des comptes de l’Union (TCU), l’équivalent brésilien de la Cour des comptes.
Ces institutions ont demandé à l’ANP de trouver des solutions pour empêcher le détournement de l’éthanol carburant vers l’industrie clandestine des boissons alcoolisées. Le dossier a pris une importance particulière après un scandale survenu en 2025, quand des personnes ont été intoxiquées au Brésil par des boissons contenant du méthanol, un alcool hautement toxique.
Le rapport de l’ANP, transmis au ministère des Mines et de l’Énergie début septembre, répond à une demande explicite de renforcer la sécurité des consommateurs face aux boissons frelatées.
Pour élaborer ses propositions, l’agence a réuni un large panel d’acteurs :
- producteurs d’éthanol et distributeurs de carburants liquides ;
- fournisseurs de colorants et entreprises chargées de l’inspection de la qualité des carburants ;
- Association nationale des fabricants de véhicules automobiles (Anfavea) ;
- Câmara Setorial da Cachaça, un organe sectoriel du ministère de l’Agriculture, de l’Élevage et de l’Approvisionnement, qui regroupe les professionnels de la cachaça, eau-de-vie brésilienne traditionnellement à base de canne à sucre.
Des tests physico-chimiques ont aussi été réalisés au Centre de recherches et d’analyses technologiques de l’ANP (CPT), en parallèle d’une analyse de la littérature scientifique disponible.
Les constructeurs automobiles réclament un programme de tests
Contactée par g1, l’Anfavea, qui représente les constructeurs automobiles brésiliens, se montre réservée face à l’introduction du benzoate de denatônio dans l’éthanol carburant.
Dans une note transmise au média, l’association explique que, faute d’un “historique représentatif” d’utilisation de cette substance comme dénaturant dans l’éthanol pour moteurs, elle ne dispose pas d’une base technique suffisante pour mesurer son impact sur les systèmes d’alimentation et d’échappement.
L’Anfavea juge “le plus prudent” de mettre en place un programme de validation incluant des essais de durabilité et de mesure des émissions polluantes. Elle insiste aussi sur un point : que les substances retenues, qu’il s’agisse du dénaturant amer ou des colorants, soient dépourvues de métaux, afin d’éviter tout risque de contamination ou d’empoisonnement des catalyseurs.
Que changerait une telle mesure pour les automobilistes français ?
En France, l’éthanol carburant, notamment sous forme de E85 pour les véhicules flex-fuel ou comme composant dans le SP95-E10, fait déjà l’objet d’un encadrement strict. Les additifs utilisés répondent à des normes européennes et françaises, pensées pour la compatibilité moteur et les émissions, pas pour contrer un usage alimentaire frauduleux.
Les autorités françaises, à travers notamment la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) et les douanes, ciblent les boissons alcoolisées frelatées via des contrôles sur la production, l’importation et la distribution de l’alcool destiné à la consommation humaine. On ne signale pas, à l’échelle du territoire, d’usage massif d’éthanol de station-service pour produire des boissons illégales.
Une mesure similaire à celle envisagée par l’ANP impliquerait en France :
- une révision des normes de carburants au niveau national et européen ;
- un dialogue étroit avec les constructeurs automobiles et les pétroliers ;
- des campagnes d’information pour les automobilistes sur l’aspect et les propriétés du carburant ;
- une évaluation des impacts sur les moteurs existants, y compris les véhicules anciens ou transformés au bioéthanol.
À ce stade, la démarche brésilienne reste un cas d’école intéressant pour les autorités européennes : elle illustre une utilisation du carburant comme outil de politique de santé publique, au-delà de son simple rôle énergétique.
Pourquoi colorer et “amériser” un carburant peut faire la différence
Ajouter un colorant et une substance extrêmement amère à un carburant vise deux leviers complémentaires :
| Objectif | Rôle du colorant vert | Rôle du benzoate de denatônio |
|---|---|---|
| Identifier rapidement le produit | Aspect visuel distinctif, repérable à l’œil nu | Aucun effet visuel, mais action gustative |
| Dissuader une consommation humaine | Signal d’alerte possible pour les professionnels | Rend la boisson quasi imbuvable en raison de l’amertume |
| Lutter contre la fraude | Facilite les contrôles et analyses rapides | Compromet l’intérêt économique d’une boisson clandestine |
Dans les faits, plusieurs secteurs utilisent déjà ce type de stratégie. Certains produits antigel pour automobiles, par exemple, sont colorés et amers pour limiter le risque d’ingestion accidentelle, notamment chez les enfants ou les animaux. Le principe appliqué à l’éthanol carburant suit la même logique, mais à une échelle bien plus vaste.
Reste une question clé : l’innocuité à long terme pour les moteurs et les systèmes de dépollution. Entre le besoin de protéger les consommateurs face aux boissons frelatées et la nécessité de préserver la fiabilité des véhicules, les tests que l’ANP prévoit de conduire seront déterminants pour l’avenir de cet “éthanol vert et amer” annoncé pour 2027 au Brésil.








