Sur un cimetière d’animaux de la côte de la mer Rouge, des archéologues ont mis au jour un témoignage rare de la présence romaine en Égypte.
À Bérénikè, ancienne cité portuaire d’Égypte sur les rives de la mer Rouge, un cimetière d’animaux s’est transformé en source inattendue d’informations sur l’occupation romaine. Comme le rapporte le média régional allemand WAZ, une équipe de chercheurs polono-américaine y a découvert des lettres manuscrites d’officiers romains, coincées entre des centaines de squelettes de chats, de chiens et d’animaux plus exotiques.
Un cimetière d’animaux qui se révèle mine d’or historique
Le site fouillé se trouve à Bérénikè, important port de l’Antiquité sur la mer Rouge, au sud de l’Égypte moderne. Depuis 2011, une mission conjointe polono-américaine y met au jour un vaste cimetière de “compagnons” de la haute société : chats, chiens, mais aussi de nombreux singes.
La responsable du projet de fouilles, l’archéozoologue Marta Osypińska, de l’université de Wrocław, explique au média scientifique polonais Nauka w Polsce que ces découvertes comblent un angle mort de la recherche : la période de la domination romaine en Égypte. L’État égyptien soutient surtout les recherches sur l’Égypte pharaonique et les pyramides, beaucoup plus vendeuses, tandis que les sites liés à l’Empire romain restent peu explorés.
À Bérénikè, les archéologues disposent désormais d’un des rares ensembles bien conservés sur la présence de l’armée romaine en Égypte orientale.
Le cimetière étudié remonte au Ier et au IIe siècle après J.-C. Les chercheurs soupçonnaient déjà l’existence à proximité d’un poste militaire de la troisième légion de Cyrénaïque, unité connue notamment pour avoir participé à la répression de la révolte de Jérusalem en l’an 70. Les documents récemment retrouvés fournissent enfin une preuve directe de la présence de cette légion dans la région.
Des lettres d’officiers romains cachées parmi les ossements
La trouvaille la plus spectaculaire concerne plusieurs lettres écrites sur papyrus, coincées parmi les restes d’animaux. Les textes émanent de centurions, ces officiers chargés de commander une centurie, soit une unité d’environ 80 légionnaires.
Dans ces lettres, apparaissent les noms de plusieurs officiers : Haosus, Lucinius et Petronius. Ils ont servi à l’époque de l’empereur Néron, dont le règne s’étend de 54 à 68 après J.-C.
Marta Osypińska résume, dans son entretien à Nauka w Polsce, le contenu de l’un de ces messages échangés entre deux centurions :
Un officier du nom de Petronius interroge Lucinius, stationné à Bérénikè, sur les prix de certains biens exclusifs. Il lui écrit aussi : « Je te donne l’argent, je l’envoie par un dromedarius. »
Le terme « dromedarius » ne désigne pas ici l’animal au sens strict, mais une unité militaire spécialisée : des soldats romains montés sur des dromadaires, adaptés aux déplacements rapides en milieu désertique.
Dans une autre instruction, rapportée par la chercheuse, l’officier demande expressément :
« Occupe-toi d’eux, fournis-leur du veau et des perches pour leurs tentes. »
Des ordres très concrets, adressés à distance, qui éclairent la logistique d’un détachement militaire posté aux confins de l’Empire, chargé simultanément de la sécurité et de la gestion d’un commerce très lucratif.
Un puzzle de papyrus reconstitué pièce par pièce
Lors de la découverte, l’équipe ne mesure pas tout de suite l’ampleur de ce qu’elle a sous les yeux. Les fouilleurs ne trouvent en premier lieu que de petits rouleaux de papyrus, longs de quelques centimètres, souvent fragmentés et en partie illisibles.
Consciente de leur potentiel, l’équipe les documente soigneusement, puis attend l’arrivée d’un spécialiste. Il s’agit de Rodney Asta, épigraphiste et directeur de l’Institut de papyrologie de l’université de Heidelberg, venu sur place avec son épouse.
À partir de fragments minuscules, les spécialistes ont reconstitué une bande de papyrus d’environ 50 centimètres de long et 30 centimètres de large.
Ce patient travail de reconstitution permet de transformer ce qui ressemblait à des confettis illisibles en un document administratif cohérent, révélant échanges commerciaux, mouvements de troupes et préoccupations du quotidien d’officiers romains en poste.
Singes enterrés comme des humains et luxe importé du monde entier
Les lettres ne sont pas les seuls vestiges à avoir émergé de ce cimetière unique. Autour des fosses, les archéologues ont mis au jour des céramiques de grande qualité, venues d’Italie, d’Afrique, d’Inde et de différentes régions du bassin méditerranéen, ainsi que des monnaies romaines.
Ces objets suggèrent fortement qu’un centurion ou un officier de haut rang vivait ou travaillait à proximité immédiate du cimetière. Son habitation aurait été rasée à un moment donné, et ses effets personnels dispersés sur le terrain déjà consacré aux animaux.
Les sépultures animales racontent elles aussi une histoire précise de la société locale. Le cimetière apparaît lorsque l’élite romaine commence à fréquenter Bérénikè au début du Ier siècle après J.-C., puis reste en service jusqu’à la fin du IIe siècle.
Les singes, en particulier, occupent une place à part. Ils sont inhumés dans des tombes qui ressemblent à des sépultures humaines, avec un grand soin et de nombreux objets associés :
- des coquillages disposés autour des corps ;
- des colliers et des parures ;
- de la vaisselle ;
- un fouet de vache ou une queue de bovin déposée comme offrande ;
- d’autres animaux sacrifiés et enterrés avec eux.
Les chercheurs en tirent une hypothèse étonnante : ces singes étaient des animaux de compagnie très valorisés, eux-mêmes entourés d’autres animaux qui pouvaient jouer le rôle de “compagnons” ou d’offrandes. Une configuration qui rapproche encore davantage ces sépultures de pratiques réservées d’ordinaire aux humains.
Bérénikè, plaque tournante du commerce à l’époque romaine
Avant l’arrivée des Romains, la richesse de Bérénikè repose en grande partie sur l’importation d’éléphants depuis l’Afrique orientale, destinés aux armées ou aux jeux du cirque. Après l’annexion de l’Égypte par Rome en 30 avant J.-C., l’empereur Tibère reconstruit la ville et la transforme en carrefour du commerce entre Méditerranée et océan Indien.
Durant la saison des moussons, Bérénikè devient le camp de base de la haute société romaine chargée d’organiser les échanges avec l’Inde, l’Arabie et l’Asie.
Épices, étoffes précieuses, pierres fines et produits de luxe transitent par ce port, sous l’œil des officiers militaires qui veillent à la sécurité des routes maritimes et au contrôle fiscal des cargaisons. Les lettres mises au jour sur le cimetière animal disent justement ce lien permanent entre logistique militaire et gestion du commerce de luxe.
Ce que cela change pour la compréhension de l’Empire romain
Ces documents remettent en lumière une phase peu étudiée de l’histoire égyptienne : la période d’occupation romaine entre 30 avant J.-C. et 642 après J.-C. Les sources sur la vie quotidienne et l’organisation concrète de l’armée dans ces provinces éloignées restent rares.
Les lettres de Petronius, Lucinius et Haosus apportent plusieurs éléments concrets :
| Sujet | Apport des lettres |
|---|---|
| Économie | Mention des prix de biens “exclusifs” et transfert d’argent sur de longues distances. |
| Armée | Présence attestée de la troisième légion de Cyrénaïque dans l’est de l’Égypte. |
| Logistique | Usage de troupes montées sur dromadaires pour transporter fonds et ordres. |
| Vie quotidienne | Consignes détaillées pour nourrir les soldats et monter les tentes. |
Pour les historiens, ces données concrètes permettent d’affiner la carte des déplacements militaires, de mieux comprendre les réseaux d’approvisionnement et de replacer Bérénikè dans la stratégie globale de l’Empire romain sur la mer Rouge.
La pratique des cimetières d’animaux : un parallèle avec la France
Le cimetière de Bérénikè, consacré aux animaux de compagnie de la haute société, évoque aujourd’hui des pratiques qui existent aussi en France, même si le contexte est tout autre. Des cimetières animaliers modernes, comme celui d’Asnières-sur-Seine, accueillent depuis plus d’un siècle les dépouilles de chiens, chats ou oiseaux, parfois avec des stèles et des inscriptions très élaborées.
La comparaison permet de mesurer à quel point le lien affectif entre humains et animaux traverse les époques, y compris dans les couches sociales les plus aisées. Dans la Bérénikè romaine, les singes et autres animaux chers à l’élite bénéficiaient d’un traitement funéraire très codifié, avec des objets déposés dans la tombe, comme le seraient aujourd’hui des jouets ou des accessoires aimés.
Pour un lecteur français, le cas de Bérénikè illustre aussi l’usage des ports comme lieux d’archives involontaires : concentration de richesses, présence militaire, va-et-vient de marchandises et d’animaux créent une densité de traces matérielles qui, des siècles plus tard, révèlent des scènes du quotidien que les grands textes officiels laissent dans l’ombre.
Un terme à retenir : papyrologie et lecture des fragments
Les lettres retrouvées à Bérénikè relèvent d’un domaine bien précis : la papyrologie. Cette discipline, très développée notamment en Allemagne, en Italie et en France, consiste à étudier les textes anciens écrits sur papyrus. Elle demande des compétences croisées en langues anciennes, en conservation des matériaux fragiles et en reconstitution de documents à partir de fragments.
Dans ce type de cas, l’enjeu ne se limite pas à déchiffrer quelques mots. Les papyrologues doivent :
- stabiliser des fragments très fragiles souvent sortis de contextes difficiles (sable, humidité, sel) ;
- reconstituer la forme originelle des rouleaux ou feuillets comme un puzzle ;
- identifier le type de texte (lettre privée, ordre militaire, document fiscal) ;
- croiser ces informations avec d’autres sources historiques pour replacer le document dans son contexte.
C’est l’ensemble de ce travail qui permet, à partir de petits rouleaux presque méconnaissables, de restituer une correspondance entre centurions, de localiser précisément une légion et d’affiner notre connaissance de la présence romaine en Égypte.








