Deux sœurs jumelles nées en Corée du Sud, élevées l’une à Séoul, l’autre aux États-Unis, ont surpris les chercheurs par leurs différences cognitives.
Le site américain Scoop Upworthy relaie une étude scientifique qui raconte le destin peu banal de jumelles monozygotes coréennes, séparées dans la petite enfance et réunies plus de quarante ans plus tard. Leur parcours, entre Corée du Sud et États-Unis, fournit aux chercheurs un cas rare pour examiner le rôle de l’environnement dans le développement du QI et de la personnalité.
Des jumelles perdues au marché puis séparées pendant plus de 40 ans
Les deux sœurs sont nées en 1974 en Corée du Sud. Jusqu’à leurs 2 ans, elles grandissent ensemble dans la même famille. Tout bascule lorsqu’elles se perdent dans un marché. Malgré les recherches des parents, l’une des jumelles reste introuvable.
La sœur disparue finit par être adoptée par un couple américain. Elle grandit alors aux États-Unis, complètement coupée de sa famille d’origine, de sa culture et, surtout, de sa sœur jumelle et de son frère et de sa sœur restés en Corée du Sud.
Ce n’est qu’en 2018 que la jumelle installée en Amérique découvre la vérité. Adulte, elle transmet un échantillon d’ADN au programme sud-coréen dédié au rapprochement des familles séparées. Les résultats révèlent qu’elle a une sœur jumelle génétiquement identique, ainsi qu’un frère et une sœur biologiques restés au pays.
Un cas rare pour la recherche scientifique
Cette réunion tardive attire l’attention des chercheurs, qui y voient un exemple presque idéal pour alimenter le débat « inné vs acquis », aussi appelé débat « nature contre culture ». Les jumelles sont monozygotes, c’est-à-dire issues du même ovule fécondé, avec un patrimoine génétique pratiquement identique.
- Même année de naissance : 1974
- Séparation à 2 ans, après un incident au marché
- L’une élevée en Corée du Sud, l’autre adoptée aux États-Unis
- Retrouvailles grâce à un programme ADN en 2018
Les scientifiques publient leur analyse dans une revue référencée par Science Direct et commentée notamment par le média spécialisé IFL Science. Ils soumettent les deux femmes à une batterie de tests psychologiques, cognitifs et de personnalité.
Un écart de 16 points de QI, bien au-delà de ce qui est habituel chez des jumelles identiques
Les tests montrent un écart de 16 points de QI entre les deux sœurs, alors que les jumelles monozygotes diffèrent d’ordinaire de moins de 7 points.
Les chercheurs mesurent le QI des deux jumelles adultes. Résultat : la sœur restée en Corée du Sud obtient un score supérieur de 16 points à celui de sa jumelle élevée aux États-Unis. D’après les travaux antérieurs sur les jumeaux monozygotes, l’écart classique tourne plutôt autour de 7 points maximum.
Pour les scientifiques, ce décalage nettement plus important constitue un signal fort. Un des chercheurs, cité par la publication et relayé par Scoop Upworthy, juge « frappant » que des jumelles génétiquement identiques présentent « des différences substantielles dans des capacités cognitives généralement liées à une forte influence génétique ».
Plusieurs pistes avancées, dont des commotions cérébrales
L’équipe ne s’en tient pas à la seule explication de l’environnement. Elle prend en compte l’histoire médicale de la sœur américaine. Selon l’étude, cette dernière a subi des commotions cérébrales dans sa jeunesse, un facteur pouvant altérer certaines fonctions cognitives et donc influencer le résultat du test de QI.
Les chercheurs soulignent également que les trajectoires de vie des deux femmes ont divergé très tôt, avec des contextes familiaux, scolaires et sociaux sans commune mesure entre la Corée du Sud des années 1980-1990 et les États-Unis à la même époque.
Pour les spécialistes, l’écart de QI ne s’explique pas seulement par la génétique : l’histoire de vie, les accidents de santé et la qualité de l’environnement familial pèsent lourd.
Des personnalités proches malgré des environnements familiaux opposés
Au-delà du QI, les chercheurs s’intéressent à la personnalité, aux valeurs, à la santé mentale et à l’estime de soi des deux femmes. Ils procèdent à des tests standardisés permettant de comparer leurs profils.
L’un des résultats les plus marquants concerne un trait de personnalité : la conscience professionnelle, ou « conscienciosité » dans le langage de la psychologie. Un des auteurs de l’étude note que les deux jumelles se situent « distinctement haut » sur cette dimension. Elles apparaissent toutes deux « organisées, appliquées, soucieuses de bien faire et orientées vers la réussite ».
Selon le résumé relayé par Scoop Upworthy, la jumelle restée en Corée du Sud a grandi dans un foyer décrit comme plus aimant, stable, doux et sain. La jumelle américaine, au contraire, aurait connu davantage de difficultés au sein de sa famille adoptive.
Malgré un contexte familial jugé plus difficile pour la sœur américaine, les tests montrent des niveaux similaires d’estime de soi et de santé mentale chez les deux femmes.
Ce constat intrigue les chercheurs. Sur des aspects clés comme le bien-être psychologique ou la confiance en soi, les jumelles restent étonnamment proches, alors que tout – pays, langue, éducation, relation aux parents – les séparait.
Des différences, mais aussi des points communs marqués
L’étude fait apparaître un mélange d’écarts et de similitudes :
- Écart notable de QI et de performances cognitives globales
- Différences dans certains raisonnements et valeurs
- Forte proximité sur la conscience professionnelle
- Scores proches pour l’estime de soi et la santé mentale
Pour les spécialistes cités, ce cas illustre à la fois la puissance de la génétique sur certains traits de personnalité et la capacité de l’environnement à moduler les compétences intellectuelles mesurées par des tests standardisés.
Ce que cette étude apporte au débat « inné vs acquis »
Les résultats s’inscrivent dans une longue série de travaux sur les jumeaux, souvent utilisés pour séparer ce qui relève de l’hérédité de ce qui tient au milieu de vie. Ici, les deux sœurs partagent les mêmes gènes, mais pas le même pays, ni la même langue maternelle, ni les mêmes parents, ni la même scolarité.
Leur cas rappelle que :
- Le QI n’est pas figé par la seule génétique : accidents, qualité de l’enseignement, stimulation intellectuelle et contexte émotionnel jouent un rôle.
- Certains traits de personnalité, comme la tendance à être organisé, sérieux et travailleur, semblent conserver une base génétique solide.
- Le bien-être psychologique reste influencé par des facteurs complexes, où l’hérédité et l’environnement se combinent.
L’article de Scoop Upworthy conclut que l’« authenticité » de chaque jumelle, malgré leur gémellité, ouvre de nouvelles pistes de recherche. Autrement dit, même des jumelles identiques développent des identités propres, façonnées à la fois par leurs gènes et leurs vies très différentes.
Comment sont étudiés les jumeaux en France ?
En France, plusieurs équipes de recherche s’intéressent aussi aux jumeaux pour comprendre l’influence respective de l’hérédité et de l’environnement. Des cohortes suivent, sur plusieurs années, des jumeaux monozygotes (identiques) et dizygotes (faux jumeaux) pour comparer leurs développements.
Le principe est similaire à celui présenté dans l’histoire des jumelles coréennes :
- Les jumeaux identiques partagent quasiment tout leur patrimoine génétique.
- Les faux jumeaux partagent, en moyenne, la moitié de leurs gènes, comme de simples frères et sœurs.
- En comparant leurs ressemblances et leurs différences sur le QI, la santé, le caractère ou certains troubles (comme les troubles du spectre autistique), les chercheurs estiment la part de l’inné et de l’acquis.
En France, les études se concentrent en général sur des jumeaux élevés ensemble, parfois avec quelques cas de séparation, beaucoup plus rares. L’histoire des jumelles nées en Corée du Sud et élevées sur deux continents apporte donc un complément précieux, car elle isole encore davantage le facteur environnemental.
Comprendre le QI et ses limites
Le quotient intellectuel est un score obtenu à partir de tests standardisés mesurant certaines formes d’intelligence, comme le raisonnement logique, la mémoire de travail ou la capacité à résoudre des problèmes abstraits. Les chercheurs s’en servent pour comparer des profils, comme ceux des deux sœurs de l’étude.
Ce type de mesure possède toutefois des limites. Le QI ne reflète pas toutes les formes d’intelligence : créativité, intelligence émotionnelle, capacité d’adaptation ou compétences sociales échappent en grande partie à ces tests. Le parcours de la jumelle américaine, marquée par des commotions cérébrales et un environnement familial plus compliqué, rappelle aussi que le score du QI peut évoluer au fil de la vie.
Pour un lecteur français, cette histoire met en lumière un point concret : des facteurs comme la qualité de la scolarité, l’accès aux soins après un traumatisme crânien, la stabilité affective dans l’enfance ou la prévention des violences domestiques ont un impact réel sur le développement cognitif. L’étude des jumelles coréennes en fournit une illustration frappante, sans prétendre résumer la complexité de chaque trajectoire individuelle.








