Un après-midi d’été, quelque part en 1974.
Dans un lotissement tranquille, un garçon de 9 ans traîne une branche sur le bitume fondu. Pas de télé allumée, pas de tablette, juste le bourdonnement lointain des tondeuses. Il s’ennuie. Il regarde les nuages, gratte le gravier, compte les fourmis. Personne ne vient le distraire. Personne ne lui propose un dessin animé ou une appli magique. Alors, presque sans s’en rendre compte, il invente un jeu avec une boîte de chaussures, puis une histoire, puis tout un monde.
Nous connaissons tous ce moment où le temps s’étire, où l’on regarde l’horloge toutes les cinq minutes. Les enfants des années 60 et 70 ont grandi avec ce vide, répété, presque quotidien. Pas de notifications, pas de playlists infinies, pas de vidéos courtes à scroller jusqu’à l’épuisement. Juste des après-midis longs comme des dimanches. *Et quelque chose s’est construit là-dedans, dans ce silence.* Une ressource mentale rare, que la psychologie commence à mieux mesurer. Une force qui nous manque cruellement aujourd’hui.
Pourquoi supporter l’ennui était une vraie école mentale
Dans les années 60 et 70, l’ennui n’était pas une anomalie, c’était le décor de fond. On attendait le bus, on attendait les parents, on attendait que le film commence à 20h30, pas avant. Rien pour tuer le temps, juste la tête et ce qu’il y avait dedans. Les enfants apprenaient à regarder par la fenêtre, à laisser leurs pensées vagabonder, à *tenir* sans stimulation immédiate. Cette simple capacité, aujourd’hui, ressemble presque à un super-pouvoir.
Beaucoup racontent ces après-midis d’ennui comme des souvenirs très nets. Un homme de 63 ans se souvient avoir passé « trois étés de suite à simplement regarder les trains passer » près d’un pont. Des études sur les générations nées avant 1980 montrent une meilleure tolérance au vide et à l’attente, comparée aux générations élevées avec le smartphone. Ça ne veut pas dire qu’ils étaient plus heureux, ni plus vertueux. Juste différents dans leur rapport au temps. Moins pressés, plus patients, parfois résignés, souvent inventifs.
Les psychologues parlent de *tolérance à la frustration* et de **contrôle attentionnel**. Quand on laisse un enfant s’ennuyer, son cerveau apprend à fabriquer de l’occupation à partir de rien. Il développe ce qu’on appelle le réseau du « mode par défaut », la capacité à rêvasser, à relier des idées, à revisiter des souvenirs. Les générations 60-70 ont fait ça des milliers d’heures, sans en avoir conscience. Là où les générations connectées zappent au premier inconfort, eux devaient négocier avec le vide. Et cette négociation a laissé des traces : plus de patience, plus de recul, une forme de robustesse mentale face aux temps morts.
Ce que nous avons perdu… et comment le retrouver
On ne va pas revenir au Minitel ni couper le Wi-Fi pour faire comme avant. Par contre, on peut recréer des micro-zones d’ennui volontaire. Une méthode simple consiste à se réserver *15 minutes de vide* chaque jour : pas de téléphone, pas de musique, pas de livre. Juste une chaise, un banc, un trajet sans oreillettes. On laisse le cerveau tourner, même si c’est inconfortable au début. Ce n’est pas de la méditation guidée, c’est du temps brut, comme dans les années 70, mais compressé au format moderne.
La grande erreur, c’est de vouloir remplir chaque micro-secondes de silence. On déverrouille le téléphone au feu rouge, dans l’ascenseur, dans la file d’attente. On n’a plus de respiration entre deux tâches. Soyons honnêtes : personne ne se dit « tiens, je vais m’ennuyer un peu » en se levant le matin. L’ennui fait peur, parce qu’il ramène des pensées qu’on préfère éviter. Pourtant, c’est souvent dans ces creux qu’émergent les idées les plus claires, les décisions importantes, les prises de conscience qu’on repousse.
Des psychologues résument cette force des années 60-70 par une phrase simple :
« La capacité à tolérer l’ennui est une forme de muscle psychique : moins on l’utilise, plus il s’atrophie. »
Pour le renforcer, quelques habitudes peuvent aider :
- Prendre un café sans téléphone, juste en regardant les gens passer.
- Faire un trajet régulier sans écouteurs, en laissant les pensées se dérouler.
- Laisser les enfants s’ennuyer, sans proposer tout de suite une activité ou un écran.
- Instaurer une soirée par semaine sans séries, sans réseaux, sans notifications.
- Accepter que certaines soirées soient « plates », sans chercher à les sauver à tout prix.
Rien de tout cela n’est miraculeux. **Soyons réalistes : on replongera tous dans nos écrans**. Mais ces poches de vide recréent un climat intérieur proche de celui qu’ont connu ceux qui grandissaient dans les années 60 et 70. Une forme de lenteur choisie, qui remet un peu d’épaisseur dans nos journées compressées.
Et si l’ennui redevenait un luxe mental ?
On dit souvent que notre ressource la plus rare, aujourd’hui, c’est le temps. Ce n’est pas tout à fait vrai. Le temps, nous en avons encore, coincé entre deux réunions, deux stations de métro, deux épisodes de série. Ce qui a disparu, c’est ce temps non rempli, ce temps sans but. Les générations 60-70 n’avaient pas le choix : l’ennui tombait sur elles comme la pluie. Nous, nous devons presque *le programmer* pour qu’il existe encore. C’est là tout le paradoxe moderne.
Ceux qui ont grandi dans ces années-là ne sont ni des héros, ni des saints de la patience. Mais ils ont l’habitude intime d’attendre, de supporter la lenteur, de vivre avec le silence d’une maison sans radio ni podcast. Cette habitude a forgé une sorte de colonne vertébrale mentale, discrète, invisible, qui tient quand les choses s’effondrent ou quand la vie ralentit brutalement. Nous, enfants des notifications, avons parfois l’impression de nous vider intérieurement dès que l’écran s’éteint.
La question n’est pas de savoir qui avait raison, des années 70 ou d’aujourd’hui. Elle serait plutôt : que voulons-nous transmettre aux enfants qui grandissent maintenant ? Un monde où l’on ne ressent plus jamais l’ennui, ou un monde où l’on sait l’habiter sans paniquer ? On peut choisir de garder la vitesse, les écrans, les facilités, *et* de réapprendre un peu de ce vide fertile. L’ennui n’est pas un bug à corriger, mais un espace à apprivoiser, presque un luxe mental. À chacun de décider combien de place il souhaite lui laisser.
| Point essentiel | Détail | Valeur ajoutée pour le lecteur |
|---|---|---|
| Force mentale des années 60-70 | Habitude quotidienne d’affronter l’ennui, la lenteur et l’attente sans distraction | Mieux comprendre d’où vient la patience et la résilience de cette génération |
| Muscle de la tolérance à l’ennui | L’ennui régulier développe créativité, attention et tolérance à la frustration | Donner du sens aux moments de vide au lieu de les subir |
| Pratiques concrètes à adopter | Instaurer des micro-moments sans écran, laisser les enfants s’ennuyer, accepter les temps morts | Retrouver une forme de calme intérieur et d’autonomie mentale au quotidien |








