Une série d’expériences menées aux États-Unis montre que nous imaginons un monde beaucoup plus malhonnête qu’il ne l’est réellement.
Selon une étude publiée dans le Journal of Experimental Social Psychology et relayée par le site de recherche anglo-saxon PsyPost, la plupart des participants américains interrogés surestiment nettement la propension des autres à mentir et tricher, au point d’influencer leurs décisions, leur confiance et même leur vision de la nature humaine.
Une question simple : à quel point les autres mentent-ils vraiment ?
Au départ, le chercheur Jareef Martuza, professeur de stratégie et de management à la Norwegian School of Economics, travaillait sur les décisions morales. Il proposait à des centaines de volontaires des situations où ils pouvaient mentir anonymement pour gagner de l’argent. Par curiosité, il leur demandait aussi de prédire combien d’autres personnes saisiraient cette occasion de tricher.
Il s’attendait à des estimations globalement justes. Ses propres intuitions se sont révélées fausses. Les participants imaginaient systématiquement beaucoup plus de mensonges et de fraudes qu’il n’y en avait en réalité. Constatant ce décalage répété, lui et ses collègues ont décidé d’en faire l’objet central d’un vaste programme de recherche.
Les chercheurs montrent que les gens pensent vivre dans un environnement de triche massive, alors que la majorité se comporte honnêtement, même lorsque mentir rapporte de l’argent et reste sans sanction.
Huit mille participants, un même biais pessimiste
Les scientifiques ont d’abord exploité un important stock de données internes : 11 expériences déjà menées mais non publiées, représentant 31 comparaisons et 8 126 réponses de 7 340 personnes, toutes basées aux États-Unis et recrutées en ligne.
Le jeu du dé : un test simple pour mesurer la triche
La plupart des expériences reposaient sur un même principe :
- le participant pense mentalement à un chiffre de 1 à 6 ;
- il lance un dé ;
- il déclare ensuite si le chiffre obtenu correspond à son choix initial ;
- s’il prétend avoir « deviné juste », il touche un bonus financier.
Mathématiquement, la probabilité de deviner juste est connue. Les chercheurs peuvent donc, à l’échelle du groupe, estimer combien de personnes ont menti pour gagner de l’argent, sans avoir besoin de savoir qui précisément a triché.
Dans d’autres tâches, les participants jouaient à un jeu de couleurs : ils pouvaient déclarer faussement avoir reconnu une couleur mémorisée pour empocher un gain, au détriment d’un partenaire anonyme.
Dans tous les cas, les personnes interrogées devaient aussi dire quelle part de leurs pairs, selon elles, allait se comporter de façon malhonnête.
Une surestimation de la triche de près de 14 points
Les résultats sont nets : sur les 31 comparaisons, les participants surestiment l’ampleur des comportements malhonnêtes de 13,6 points de pourcentage en moyenne. Au total, 63,5 % d’entre eux gonflent le niveau de triche d’au moins cinq points. Seule une minorité, environ un quart, sous-estime la triche.
Comme le résume Jareef Martuza, la perception moyenne est faussée d’environ 14 points. Cette erreur se retrouve dans différents contextes expérimentaux, qu’il y ait ou non antécédent de comportement honnête ou malhonnête chez les participants.
Près d’un tiers des participants ont effectivement triché, mais la plupart des gens imaginent que la triche est bien plus répandue que ces 30 %.
Le biais pessimiste est encore plus marqué dans les jeux économiques impliquant de l’argent réel que dans des scénarios hypothétiques (par exemple, des scènes de vol à l’étalage ou de fraude en magasin). Les auteurs avancent une piste : lorsque l’argent est en jeu, la tentation paraît plus forte, et chacun projette cette tentation sur les autres.
Corriger les idées fausses améliore la confiance sociale
Les chercheurs ont ensuite cherché à savoir si donner des chiffres réels pouvait modifier cette vision sombre. Ils ont mené une deuxième étude, impliquant 981 adultes, toujours recrutés aux États-Unis.
Deux groupes ont été constitués :
- groupe « informé » : lecture d’un court texte résumant les travaux, expliquant que 70 % des gens se montrent honnêtes dans ces tests, et rappelant que la population a tendance à surestimer la triche d’environ 14 points ;
- groupe « témoin » : lecture d’une description générale de la recherche, sans chiffres précis.
Ensuite, tous les participants répondaient à des questions sur leur vision générale des autres : font-ils confiance ? Les autres essaient-ils d’être justes ? Sont-ils plutôt aidants ou opportunistes ?
Résultat : ceux qui avaient reçu les données factuelles se déclaraient plus confiants, moins cyniques et plus enclins à penser que les autres essaient d’être justes et utiles. Une simple information chiffrée, touchant un domaine précis (l’honnêteté dans un jeu), semblait améliorer la perception globale de la moralité d’autrui.
Rectifier une croyance négative – ici, la surestimation de la malhonnêteté – suffit à réduire le cynisme et à renforcer la confiance envers les autres.
Quand les managers voient des tricheurs partout
Les auteurs se sont ensuite intéressés à un groupe clé pour la vie en entreprise : les cadres et dirigeants, ceux qui conçoivent les règles internes, les procédures de contrôle et les systèmes de surveillance.
Des prévisions de fraude bien au-dessus de la réalité
Dans une troisième étude, 285 managers – directeurs, vice-présidents, dirigeants – ont été interrogés sur le jeu du dé, mais aussi sur six comportements malhonnêtes plus concrets :
- vol sur le lieu de travail ;
- gonflement de notes de frais ;
- surestimation du nombre d’heures travaillées ;
- achat de produits contrefaits ;
- fraude à l’assurance ;
- vol à l’étalage.
Pour chaque comportement, ils devaient estimer :
Comme le reste de la population, ces managers surévaluent nettement la triche au jeu du dé : ils pensent que 55 % des gens vont mentir, soit 25 points de plus que la réalité observée. Ils imaginent aussi des taux de triche beaucoup plus élevés dans la vie réelle que ceux que les gens sont prêts à confesser.
Cette vision très pessimiste de la moralité d’autrui se traduit ensuite dans les préférences en matière de gestion : ceux qui imaginent des niveaux importants de malhonnêteté soutiennent plus volontiers les mesures de surveillance et de contrôle strict.
Moins de surveillance quand on connaît les vrais chiffres
Dans une quatrième étude, 741 managers ont été divisés en deux groupes. La moitié recevait les données montrant qu’une majorité de personnes restent honnêtes dans ces expériences. L’autre moitié, groupe témoin, n’avait pas accès à ces chiffres précis.
Au terme de cette lecture, tous devaient indiquer, sur une échelle allant de –50 (réduire fortement les mesures) à +50 (les augmenter fortement), le niveau de surveillance et de règles strictes qu’ils souhaiteraient mettre en place dans différents scénarios d’entreprise.
Ceux qui avaient été exposés aux données factuelles soutenaient significativement moins les contre-mesures les plus intrusives. Les auteurs notent un recul de la demande de surveillance intensive dans cinq scénarios sur six.
Plus un manager surestime la malhonnêteté, plus il soutient la vidéosurveillance, les contrôles serrés et les procédures restrictives. Corriger ces croyances tend à rendre les politiques moins liberticides.
Les chercheurs restent prudents : ces résultats portent sur des intentions déclarées dans un questionnaire, pas sur des décisions réelles prises en entreprise. Les coûts financiers, la culture interne et d’autres contraintes pèsent aussi sur les choix de politiques de contrôle.
Un biais étudié aux États-Unis, avec des limites assumées
Les auteurs rappellent plusieurs points de vigilance. D’abord, ils ne prétendent pas que les gens sont « parfaitement honnêtes ». Environ 30 % des participants ont effectivement triché dans leurs expériences. Le cœur du résultat tient au décalage d’image : la plupart des personnes pensent que la proportion de tricheurs est bien plus élevée.
Autre limite : tous les participants provenaient des États-Unis et ont été recrutés sur des plateformes en ligne. On ignore encore si ce biais pessimiste se retrouve dans d’autres cultures et contextes. Les mécanismes psychologiques précis restent, eux aussi, à clarifier.
Les chercheurs avancent plusieurs hypothèses :
- les événements négatifs marquent davantage la mémoire et colorent le jugement général sur les autres ;
- entendre une bonne nouvelle sur la moralité d’autrui peut déclencher un « effet de halo » : une information positive rejaillit sur l’ensemble des perceptions ;
- les situations en ligne, anonymes, ne reproduisent pas toute la complexité d’un environnement professionnel réel.
Qu’en est-il pour la France et la vie quotidienne ?
Les expériences décrites par PsyPost ont été réalisées sur des échantillons américains, mais les ressorts psychologiques étudiés – méfiance, cynisme, peur d’être exploité – concernent aussi le public français.
En France, des travaux de psychologie sociale et d’économie comportementale, menés par différents laboratoires universitaires, ont déjà montré que les individus adaptent leur comportement et leurs opinions en fonction de ce qu’ils croient être « la norme » : fraude fiscale supposée massive, incivilités perçues comme généralisées, ou encore idée que « tout le monde triche un peu » en entreprise. Même lorsqu’ils ne donnent pas les mêmes chiffres que l’étude américaine, ces travaux montrent un point commun : les croyances sur les autres sont déterminantes.
Pour les organisations françaises, la question posée par cette recherche est directe : jusqu’à quel point les dispositifs de contrôle (badgeage strict, vidéosurveillance, audits répétés, vérification systématique des notes de frais) reposent-ils sur une estimation réaliste du risque, et jusqu’à quel point sur une vision exagérément sombre de la moralité des salariés ? En France comme aux États-Unis, ces dispositifs ont un coût financier et un coût en termes de climat social et de confiance.
Pour un lecteur français, l’enseignement pratique reste valable : revoir à la baisse l’idée que « les autres » mentent ou trichent en permanence peut modifier la façon de percevoir ses collègues, ses voisins ou de simples inconnus. Cela ne signifie pas baisser toute vigilance, mais ajuster ses attentes pour qu’elles se rapprochent davantage des comportements observés dans ce type d’expériences.
Comment ce biais de pessimisme moral peut peser sur nos décisions
Les chercheurs soulignent un risque concret : ce déficit de confiance généralisé peut pousser à surinvestir dans des dispositifs de contrôle, à restreindre des libertés au travail, ou à refuser certaines coopérations par peur d’être dupé. À l’échelle d’une société, cela se traduit par des coûts supplémentaires, une friction dans les échanges et un climat social plus tendu.
Pour un individu, ce biais peut aussi façonner les relations du quotidien :
- tendance à surévaluer la probabilité que l’on soit arnaqué dans une transaction ;
- méfiance automatique vis-à-vis de collègues, même sans indice concret ;
- refus de déléguer ou de faire confiance, ce qui alourdit la charge mentale ;
- adhésion plus forte à des politiques de surveillance jugées « nécessaires » face à une triche supposée massive.
Cette étude suggère une piste accessible : s’exposer à des données fiables sur les comportements réels peut aider à corriger ces excès de pessimisme. Dans le champ économique comme dans celui des relations sociales, se rappeler que la majorité des gens ne trichent pas, même quand ils pourraient le faire sans conséquence immédiate, peut amener à ajuster ses décisions, ses jugements et, parfois, ses règles internes.
Les auteurs du travail, intitulé « Beliefs versus reality: People overestimate the actual dishonesty of others », poursuivent désormais leurs recherches sur d’autres croyances morales. Leur objectif : repérer les domaines où une vision faussée des autres entraîne, bien au-delà des laboratoires, des effets concrets sur la vie collective.








