Dans les montagnes du sud de la Norvège, la fonte rapide des glaces met au jour des objets enfouis depuis des millénaires, bouleversant les archéologues.
Dans la région de Jotunheimen, en Norvège, une équipe du programme « Secrets of the Ice » vient de mettre au jour des dizaines d’armes préhistoriques, rapporte le magazine américain Smithsonian. Ces trouvailles spectaculaires, rendues possibles par la fonte accélérée des glaciers, éclairent l’histoire de la chasse en haute montagne, tout en illustrant de manière très concrète les effets du réchauffement climatique.
Une flèche vieille de 5 000 à 6 000 ans surgit de la glace
Au cœur de cette nouvelle campagne de fouilles de trois semaines, menée cet été dans les montagnes de Jotunheimen, une découverte retient particulièrement l’attention : un ancien projectile composé d’une pointe en schiste fin et de deux fragments de hampe en bois, daté entre 5 000 et 6 000 ans.
En trois semaines d’expédition, les archéologues ont récupéré 48 flèches préhistoriques, dont l’une remonte au Néolithique, entre 5 000 et 6 000 ans avant notre époque.
Ces recherches se sont concentrées sur des plaques de glace situées à proximité des glaciers de Langfonne, Storfonne et Handklefonne, dans le massif de Kvitingskjølen, à environ 200 miles (un peu plus de 300 kilomètres) d’Oslo. C’est dans ces zones en retrait des glaciers principaux que les vestiges apparaissent à mesure que la glace disparaît.
Au-delà de la flèche la plus ancienne, les chercheurs ont mis au jour 47 autres flèches, datées d’époques différentes. Certaines sont complètes, d’autres fragmentaires, mais toutes offrent des indices précieux sur les techniques de chasse employées en altitude pendant des millénaires.
Des matériaux très variés, du coquillage à l’os en passant par le fer
Les découvertes de cette saison mettent en évidence une belle diversité de matériaux et de savoir-faire. L’équipe norvégienne a, entre autres, identifié :
- une flèche complète, vieille d’environ 3 600 ans, avec une hampe en bois et une pointe taillée dans une coquille de moule d’eau douce ;
- plusieurs pointes façonnées dans de l’os ;
- une pointe en fer, témoin d’une période plus récente ;
- un projectile en os toujours fixé sur son fût en bois, daté d’environ 1 800 ans.
Cette variété montre une évolution progressive des techniques et des ressources utilisées par les chasseurs de montagne, en fonction de l’époque et des savoir-faire métallurgiques disponibles.
De la coquille de moule à la pointe en fer, les flèches racontent 6 000 ans d’adaptation des chasseurs aux ressources du milieu alpin.
Ces flèches rejoignent une collection déjà impressionnante. Depuis 2006, le programme « Secrets of the Ice » a mis au jour plus de 5 000 objets sur 73 sites archéologiques du comté d’Innlandet : matériel de chasse au renne, restes de chevaux de bât, vêtements, mais aussi objets du quotidien.
Une glaciologie qui protège… jusqu’à la fonte
Si ces pièces se conservent aussi bien, c’est grâce au rôle protecteur de la glace. Comme le rappelait une journaliste de Smithsonian dans un article précédent, l’englacement « met en pause le processus de décomposition ». En maintenant le bois, les textiles et les os à basse température, sans oxygène, la glace ralentit fortement l’activité des micro-organismes qui détruisent habituellement ces matières en quelques mois ou années.
Dans les montagnes de Norvège, cette préservation exceptionnelle a permis la découverte de vêtements entiers. Les archéologues ont notamment exhumé une tunique complète datée d’environ l’an 300 de notre ère, ainsi qu’une moufle presque intacte remontant à l’an 1000. Ces pièces rares éclairent le quotidien des populations de montagne bien mieux que ne le font les objets en pierre, seuls à survivre généralement au temps.
Au fil des ans, « Secrets of the Ice » a également mis la main sur une chaussure en cuir vieille de 3 400 ans et sur ce qui est considéré comme la plus ancienne paire de skis en bois intacte au monde. Autant de témoins directs des activités humaines en haute altitude, de la chasse aux déplacements saisonniers.
La fonte accélérée change le visage des fouilles
Lorsque les archéologues ont commencé à fouiller Jotunheimen en 2006, la plupart des objets retrouvés étaient relativement récents, moins de 2 000 ans. La situation a basculé en deux décennies.
« Le tableau a changé de manière spectaculaire », constatent les chercheurs, qui observent désormais apparaître des objets bien plus anciens à mesure que les glaces reculent.
Le lien est direct : « La glace la plus ancienne contient les trouvailles les plus anciennes », écrivent-ils. Or, cette glace vieille de plusieurs millénaires est désormais en train de disparaître. Les scientifiques décrivent une fonte « étendue » dans de nombreux secteurs. Des zones gelées en continu depuis 6 000 à 7 000 ans se réduisent ou se vident entièrement de leur glace.
Pour les archéologues norvégiens, ce tournant est à la fois une opportunité scientifique et un choc moral. Espen Finstad, archéologue glaciaire à la tête du projet, l’a confié au média Science Norway : l’équipe a toujours eu conscience de la contradiction entre la richesse des découvertes et la catastrophe climatique qui les rend possibles, mais cette année, la charge émotionnelle a été particulièrement forte.
« Cette année, il y avait un sentiment de gravité et de tristesse beaucoup plus profond. C’est brutal », explique Espen Finstad, qui dit avoir ressenti cette réalité « plus fortement que jamais ».
Un compte à rebours pour sauver les vestiges
Face à cette fonte rapide, les archéologues travaillent dans l’urgence. Chaque été sans neige représente à la fois une chance et un risque : les objets antiques émergent, mais ils se dégradent très vite au contact de l’air, de l’eau liquide, du vent et des UV.
Le protocole est désormais bien rodé :
- localiser les objets qui apparaissent en bordure de glace ;
- les récupérer rapidement pour éviter leur destruction ;
- les documenter et les conditionner au froid ;
- les transférer vers des institutions spécialisées pour étude et conservation à long terme.
Les dernières découvertes sont pour l’instant conservées au Centre norvégien de la montagne, à Lom, où une partie est déjà présentée au public dans une vitrine réfrigérée. En décembre, ces pièces doivent rejoindre le Musée d’histoire culturelle d’Oslo, partenaire du projet, pour des analyses plus poussées et des traitements de conservation adaptés.
À plus long terme, les chercheurs se montrent très pessimistes pour les glaciers archéologiques de Jotunheimen. Forts de 20 ans d’observations, ils estiment que la glace de nombreux sites aura entièrement fondu d’ici une vingtaine d’années. Espen Finstad rappelle, toujours à Science Norway, que la glace est présente « depuis 6 000 à 7 000 ans » dans ces zones, avant d’ajouter : « La nature nous a avertis et envoyé des signaux pendant de nombreuses années. Mais maintenant, elle abandonne. Elle va simplement fondre. »
Ce que ce type de découvertes implique pour la France
Les fouilles de glaces en Norvège s’inscrivent dans une tendance plus large, observée dans de nombreuses régions de montagne, y compris dans les Alpes. En France, les glaciers reculent également, en particulier dans le massif du Mont-Blanc, en Vanoise ou dans les Écrins. Les glaciologues et les archéologues français ont déjà signalé la mise au jour d’objets anciens ou d’épaves d’avions longtemps prisonniers de la glace ou de la neige.
Pour un lecteur français, la situation norvégienne illustre plusieurs enjeux concrets :
- le recul des glaciers donne accès à des objets anciens, parfois très bien conservés ;
- ces trouvailles demandent une réaction rapide pour éviter leur destruction ;
- elles posent des questions de gestion patrimoniale en altitude, impliquant services de l’État, musées et collectivités locales ;
- elles rappellent que la fonte accélérée est un indicateur fort du réchauffement climatique dans les régions de montagne.
En France, la compétence pour la protection et l’étude de ces vestiges relève de l’archéologie préventive et des services régionaux de l’archéologie, en lien avec les musées de territoire. Le principe reste le même qu’en Norvège : documenter, préserver, puis étudier ces témoins avant qu’ils ne disparaissent définitivement.
Quand le climat devient un outil, et une menace, pour l’archéologie
La glaciologie archéologique, encore marginale il y a quelques décennies, prend une nouvelle ampleur. Chaque recul de glacier peut potentiellement livrer :
| Type d’objet | Intérêt scientifique |
|---|---|
| Armes de chasse (flèches, lances) | Comprendre les techniques, les matériaux, les proies ciblées |
| Vêtements et textiles | Reconstituer les savoir-faire, l’adaptation au froid, les échanges commerciaux |
| Équipements de transport (skis, harnais) | Analyser la mobilité, les routes de montagne, les activités économiques |
| Restes animaux (rennes, chevaux) | Étudier la faune, la chasse, l’élevage et les pratiques de transport |
La spécificité de ces découvertes tient à la présence massive de matières organiques, rarement conservées sur des sites classiques. Un simple morceau de bois encore fixé à une pointe de flèche permet, par exemple, des datations au carbone 14 très précises et des analyses d’essences forestières.
Ce gain scientifique a toutefois un revers évident : chaque nouvel objet exhumé est aussi un signe supplémentaire du réchauffement en cours. Les scientifiques comme Espen Finstad se retrouvent ainsi dans une position paradoxale, à la fois bénéficiaires et témoins directs d’un bouleversement climatique dont ils mesurent concrètement les effets dans les paysages qu’ils arpentent depuis vingt ans.








