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Ce n’est ni de la froideur ni de l’indifférence : l’alexithymie, ce trait de personnalité qui empêche de nommer ses propres émotions

Ce n'est ni de la froideur ni de l'indifférence : l'alexithymie, ce trait de personnalité qui empêche de nommer ses propres émotions

Elle est assise au bord du lit, les mains posées sur les genoux, le regard perdu.

Son compagnon vient d’annoncer qu’il part, qu’il n’en peut plus de “parler à un mur”. Elle sent quelque chose se passer à l’intérieur, comme un vague tourbillon, mais rien ne vient sur son visage. Ni larmes. Ni mots. Juste ce blanc gênant qui dure un peu trop longtemps. Alors l’autre se lève, claque la porte, persuadé qu’elle s’en fiche. Elle, reste là, le corps figé, avec cette question qui tourne : *“Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ?”*

Nous connaissons tous ce moment où l’on se sent à côté de ses propres émotions. Certains y vivent presque en permanence. On appelle ça l’alexithymie. Et non, ce n’est pas juste de la froideur.

Quand les émotions n’ont pas de mots

Sur le papier, tout va bien : travail correct, amis, famille, un agenda rempli. Sauf que quelque chose sonne creux. On vous demande : “Tu ressens quoi, là ?” et votre cerveau se fige. Rien ne sort, sauf peut-être un vague “Je ne sais pas”. Ce n’est pas de la mauvaise volonté, ni une stratégie pour esquiver la conversation. C’est comme vouloir changer de chaîne avec une télécommande sans piles. Le geste est là, le mécanisme aussi, mais rien ne répond.

Pour ceux qui vivent avec l’alexithymie, les émotions sont bien là, mais sans sous-titres. Sans légende. Juste des sensations floues : tension dans la nuque, boule au ventre, épuisement soudain. Soyons honnêtes : la plupart d’entre nous confondent déjà fatigue, stress et tristesse. Alors imaginez quand ce brouillard émotionnel est permanent. Les proches finissent par se sentir rejetés. Eux se croient “cassés”. Et tout le monde souffre en silence.

Un trentenaire m’a raconté sa première séance chez le psy. À la question “Comment vous sentez-vous ?”, il a répondu très sérieusement : “J’ai dormi 6 heures, j’ai mangé à midi, je n’ai pas de douleur particulière.” Pour lui, c’était une réponse exacte. Le thérapeute a mis plusieurs semaines à obtenir un mot comme “anxieux” ou “frustré”. *Pendant des années, ce patient a cru qu’il était juste rationnel et peu démonstratif.* En réalité, il cochait toutes les cases de l’alexithymie : difficulté à nommer ses émotions, à les différencier, à les partager. Et surtout, ce décalage constant avec les réactions émotionnelles des autres.

Des études estiment qu’environ 10 % de la population présenterait un niveau significatif de traits alexithymiques. Ça ne veut pas dire qu’ils sont tous en souffrance, ni qu’ils finiront tous en thérapie. Mais ça veut dire que, dans un open space ou un repas de famille, il y a de grandes chances qu’une personne au moins soit concernée. Elle ne le sait peut-être même pas. Elle se croit juste “nulle en émotions”.

Quand on parle d’alexithymie, on imagine vite un diagnostic figé, une sorte d’étiquette définitive. Pourtant, ça ressemble davantage à une manière d’être au monde qu’à une “maladie”. Beaucoup de chercheurs la décrivent comme un trait de personnalité, avec des degrés très variables. Ce trait peut coexister avec un haut niveau d’empathie cognitive, un vrai sens moral, une grande loyauté. *On peut aimer profondément sans savoir le dire.* Le problème naît moins de l’absence d’émotion que de ce fossé entre l’intérieur et l’extérieur, entre ce que l’on ressent confusément et ce que les autres attendent comme signe visible.

Apprendre à décoder ce qui se passe à l’intérieur

Un premier pas simple, et pourtant déroutant, consiste à déplacer la question : au lieu de “Qu’est-ce que je ressens ?”, tenter “Qu’est-ce qui se passe dans mon corps, précisément ?”. S’allonger, ou juste s’asseoir au calme, et passer en revue : respiration, gorge, poitrine, ventre, mâchoire. Tension, chaleur, froid, lourdeur. C’est moins poétique que de parler de chagrin ou de joie, mais c’est plus accessible quand les mots manquent. Et ça construit un pont. Progressivement, certaines sensations se répètent dans les mêmes situations, et un vocabulaire peut commencer à se greffer dessus.

Une méthode utile consiste à tenir un minuscule journal de bord, sans grandes phrases. Heure, situation, sensations physiques, réaction. Par exemple : “11h, mail du boss, cœur qui s’accélère, mains moites, envie de fermer l’ordi.” On peut relire tout ça en fin de semaine, sans pression, juste pour repérer des motifs. Soyons honnêtes : personne ne fait vraiment cela tous les jours sur trois ans. Mais le faire quelques jours d’affilée, de temps en temps, ouvre une fenêtre intéressante. Ça transforme un chaos diffus en données un peu plus lisibles.

La grande confusion classique, pour une personne alexithymique, c’est de confondre absence de mots et absence d’émotions. Beaucoup se jugent durement : “Je n’aime pas vraiment mes proches, sinon je ressentirais plus de choses.” C’est souvent faux. Le cerveau ressent, mais les circuits de traduction vers la conscience et le langage sont moins fluides. Une erreur fréquente consiste aussi à forcer les démonstrations, comme on jouerait un rôle appris sur les réseaux sociaux : embrassades, phrases toutes faites, grands gestes. Ça rassure les autres un moment, mais ça laisse un goût de faux. Mieux vaut dire calmement : “Je n’arrive pas encore à trouver les bons mots, mais ta présence compte pour moi”, avec des gestes simples et réguliers, plutôt que des scènes spectaculaires une fois par an.

Un psy spécialisé m’a confié un jour :

“Les personnes alexithymiques ne sont pas vides. Elles sont en chantier intérieur permanent, mais avec très peu de panneaux pour s’orienter.”

Pour avancer, certains repères concrets peuvent vraiment aider :

  • Utiliser des listes d’émotions toutes faites, comme un nuancier, et en choisir une “assez proche” sans chercher la perfection.
  • Demander parfois à un proche de décrire ce qu’il observe : visage, ton de voix, gestes, sans jugement.
  • S’autoriser à dire “je ne sais pas encore” au lieu de *faire semblant* de ne rien ressentir.
  • Repérer trois situations récurrentes de malaise (réunions, conflits, imprévus) et les décortiquer une par une.
  • Consulter un·e professionnel·le quand ce blocage abîme trop les relations ou provoque des somatisations physiques répétées.

Certains choisissent aussi de travailler avec des outils créatifs : dessin, musique, écriture automatique. Ce n’est pas magique, mais ça contourne un peu la barrière des mots et ouvre une autre porte vers le ressenti.

Ni glace, ni insensibilité : un autre rapport au monde

L’alexithymie bouscule une idée très ancrée : celle qu’aimer, c’est forcément tout verbaliser, tout analyser, tout partager. Dans beaucoup de couples, ça finit en malentendus qui s’empilent. L’un réclame des mots, des déclarations, des confidences nocturnes. L’autre n’a pas ce langage-là, mais il répare la voiture, reste à l’hôpital, rentre tous les soirs, paie les factures à temps. Qui a tort ? Qui a raison ? Personne. On ne joue simplement pas avec les mêmes cartes. *Et quand les règles du jeu ne sont pas explicites, tout le monde perd un peu.*

L’alexithymie oblige à poser une question dérangeante : jusqu’où peut-on exiger des autres qu’ils ressentent “comme il faut” ? Certains auront toujours plus de facilité à analyser leurs émotions qu’à les vivre. D’autres ressentent très fort, sans pouvoir le mettre en récit. Ce trait de personnalité ne justifie pas tout, bien sûr. Il ne dédouane pas de la responsabilité de se connaître un minimum, de faire des efforts, de ne pas blesser sans jamais se remettre en question. Mais il invite à nuancer les jugements rapides du type *“tu es froid”*, *“tu n’aimes personne”* ou **“tu ne ressens rien”**.

On peut choisir de voir cette difficulté comme un handicap relationnel définitif. Ou comme un terrain de recherche personnel. Certains découvrent, à 40 ou 50 ans, qu’ils ont passé leur vie à côté de leur propre paysage intérieur. Ils se mettent alors à cartographier, à leur rythme, les humeurs, les envies, les agacements. Ce n’est pas spectaculaire. Il n’y a pas de grand moment de révélation. Juste des petites prises de conscience alignées, qui changent progressivement la façon de vivre, d’aimer, de travailler. Au fond, l’alexithymie raconte aussi ça : la possibilité d’inventer d’autres manières d’être en lien, moins bavardes, mais parfois très stables.

Point essentiel Détail Valeur ajoutée pour le lecteur
Comprendre l’alexithymie Difficulté à identifier et nommer ses émotions, sans absence réelle de ressenti Met des mots sur une expérience vécue, réduit la culpabilité et les malentendus
Mettre en place des repères concrets Observation du corps, mini journal, listes d’émotions, retour des proches Offre des outils pratiques pour mieux se connaître au quotidien
Repenser les relations Expliquer son fonctionnement, valoriser les actes autant que les mots Aide à apaiser les conflits et à construire des liens plus adaptés à chacun

Questions fréquentes

L'alexithymie est-elle une maladie mentale?

Non, l'alexithymie est davantage un trait de personnalité, une manière d'être au monde plutôt qu'une « maladie ». Elle se manifeste à des degrés très variables selon les individus et ne signifie pas nécessairement que la personne souffre ou a besoin de thérapie.

Une personne alexithymique peut-elle aimer ses proches?

Oui, tout à fait. L'absence de mots n'équivaut pas à l'absence d'émotions. Une personne alexithymique peut aimer profondément sans savoir le dire, et démontrer son affection par des gestes concrets comme la présence régulière, le soutien pratique ou la fidélité.

Comment communiquer efficacement avec quelqu'un d'alexithymique?

Il est préférable de valoriser les gestes simples et réguliers plutôt que les démonstrations spectaculaires. Dire calmement « ta présence compte pour moi » avec des actes concrets est plus authentique que forcer des embrassades ou des phrases toutes faites.

Peut-on améliorer sa capacité à nommer ses émotions quand on est alexithymique?

Oui, progressivement. Des techniques comme observer les sensations corporelles, tenir un journal, utiliser des listes d'émotions ou explorer des outils créatifs peuvent aider à construire un vocabulaire émotionnel et à décoder ce qui se passe à l'intérieur.

Quelle est la différence entre l'alexithymie et la froideur émotionnelle?

L'alexithymie est une difficulté à identifier et nommer les émotions, tandis que la froideur est une absence volontaire d'expression. Une personne alexithymique ressent des émotions mais ne peut pas les traduire en mots ou les partager facilement.

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