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Jorge, facteur à La Poste espagnole, raconte : « Je connais des collègues qui rentrent chez eux une heure, deux ou trois fois, avant de repartir faire leur tournée »

Jorge, facteur à La Poste espagnole, raconte : « Je connais des collègues qui rentrent chez eux une heure, deux ou trois fois, avant de repartir faire leur tournée »

Le jour n’est pas encore vraiment levé quand Jorge claque la portière de sa petite voiture blanche, quelque part dans une banlieue anonyme de Madrid.

Dans le coffre, des sacs jaunes gonflés de courrier, de colis, d’avis de passage qu’il sait déjà ne pas pouvoir tous distribuer. Il regarde sa montre, soupire, rallume le moteur. « J’ai oublié un recommandé prioritaire au dépôt », marmonne-t-il. Retour arrière.

Sur la rocade encore fluide, il repense à ces collègues qui n’arrivent même plus à compter leurs allers-retours. « Je connais des gars qui rentrent chez eux une heure, deux ou trois fois, avant de repartir faire leur tournée », dit-il. On imagine l’absurde chorégraphie : sortir, charger, partir, revenir, recharger. Les journées se rallongent, les pauses s’évaporent, la fatigue s’installe.

Derrière la figure du facteur qui siffle en vélo sous le soleil, il y a aujourd’hui des GPS qui bugguent, des colis par centaines, des rues impossibles à stationner. Et cette question qui ne quitte plus Jorge : *jusqu’où peut-on tirer sur la corde sans qu’elle casse ?*

« On part, on revient, on repart » : le nouveau quotidien des facteurs

Lorsqu’il parle de son travail, Jorge commence rarement par se plaindre. Il décrit d’abord des visages, des habitudes, des boîtes aux lettres qu’il reconnaît à distance. Puis viennent les détails qui fâchent. Ces tournées qui débordent sur l’après-midi alors qu’elles étaient pensées pour finir à midi. Ces sacs qu’on remplit « un peu plus » avant le départ, parce que les camions n’arrivent plus à suivre le flux de colis.

Un matin, il a compté : 143 colis, 57 lettres recommandées, 22 avis de passage déjà préimprimés. Et encore, ce n’était pas Noël. Jorge rit, mais du bout des lèvres. « Avant, si tu avais deux sacs pleins, tu te disais que la journée allait être longue. Maintenant, quand je pars avec trois sacs et un chariot, on me dit que ça va, que c’est dans la moyenne. » Alors il part. Et il revient. Parce qu’il a oublié une pile. Parce que la place dans la voiture manque. Parce que la logique du tri ne suit plus la logique du terrain.

La répétition des allers-retours finit par devenir un symptôme. Quand des facteurs rentrent chez eux une heure, deux ou trois fois avant de repartir, ce n’est pas du zèle ni de l’incompétence. C’est la conséquence directe d’un système saturé où chaque minute compte, mais où chaque minute se perd dans une organisation trop serrée. Soyons honnêtes : personne ne fait vraiment cela tous les jours par plaisir. On le fait parce qu’on ne voit pas d’autre issue sur le moment. Et parce que dire non, dans ce genre de métier, reste très mal vu.

Quand les tournées débordent sur la vie privée

Jorge raconte qu’au début, il trouvait ça presque pratique de rentrer chez lui entre deux chargements. Boire un café, voir les enfants cinq minutes, changer de chemise en été lorsqu’il avait déjà trop transpiré. Puis la « pause » est devenue plus sournoise. Il rentrait non pas pour souffler, mais pour récupérer ce qu’il n’avait pas pu charger. Ou pour repartir sur un autre secteur qui venait de tomber à la dernière minute.

« Un collègue m’a avoué qu’il laisse le moteur tourner devant chez lui, juste pour ne pas oublier qu’il doit repartir », confie-t-il. Un autre fait semblant de repasser au centre de tri alors qu’il fait un crochet par son appartement. Pour s’asseoir dix minutes. Sans le dire à personne. Nous connaissons tous ce moment où le corps lâche avant la tête, où l’on se surprend à chercher un banc, un angle d’ombre, n’importe quoi qui ressemble à un refuge. Chez les facteurs, ce refuge a parfois la forme de leur propre salon, entre deux sacs de courrier.

Dans un métier historiquement rythmé par des horaires stables, cette intrusion du travail dans la sphère privée ressemble à une fissure. Quand on rentre chez soi « en plein service » pour mieux repartir, la frontière entre vie pro et vie perso se brouille totalement. L’appartement devient un prolongement du centre de tri, la voiture de service se confond avec la voiture familiale, la table de la cuisine se transforme en bureau mental où l’on recompte les colis. Et à la longue, cette confusion laisse des traces : fatigue chronique, culpabilité, irritabilité à la maison.

Ce que révèlent ces allers-retours : fatigue, charge mentale et petits arrangements

Jorge ne parle jamais de burn-out avec les mots des médecins. Il dit plutôt : « Il y a des jours où je rentre, je pose les clés sur la table et j’ai l’impression d’avoir couru un marathon sans public. » Ses allers-retours, et ceux de ses collègues, racontent autre chose que de simples oublis. Ils disent des nuits trop courtes, un cerveau saturé de détails logistiques, une pression discrète mais constante pour « tout faire rentrer » dans une journée.

Face à cette pression, chacun bricole ses propres solutions. Certains cachent une partie des colis pour les distribuer le lendemain. D’autres scannent plus vite qu’ils ne contrôlent, pour gagner trois minutes à chaque cage d’escalier. Jorge, lui, s’est inventé un rituel : chaque fois qu’il doit rentrer en plein milieu de sa tournée, il enlève son gilet jaune avant de passer la porte. Manière de dire à son cerveau : ici, tu es chez toi, même si tu repars dans dix minutes. *Un détail, mais parfois ce sont ces minuscules gestes qui empêchent la digue de céder d’un coup.*

Ce qui frappe dans son récit, c’est la normalisation progressive de l’absurde. On sait que faire trois allers-retours dans la même matinée n’a aucun sens économique ni écologique. On sait que ces kilomètres supplémentaires sont de la fatigue pure, sans valeur ajoutée réelle. Pourtant, tout le monde finit par s’y habituer. Comme si le système comptait silencieusement sur cette capacité des gens à s’adapter, encore et encore. Jusqu’au moment où l’un d’eux dit stop, ou finit en arrêt maladie longue durée.

Apprendre à se protéger dans un métier qui déborde

Jorge a mis quasiment dix ans à comprendre qu’il devait fixer lui-même ses propres garde-fous. Il a commencé par une chose toute simple : tracer noir sur blanc, dans un carnet, sa tournée idéale. Rue par rue, sans retours inutiles, sans détour gratuit. Puis, chaque fois qu’on lui ajoutait un nouveau bloc d’adresses, il regardait si ça tenait dans ce schéma. Quand ce n’était clairement pas le cas, il prévenait : « Je ferai ce que je peux, mais tout ne passera pas. » C’est une phrase qu’il n’aurait jamais osé prononcer à ses débuts.

Il a aussi adopté une règle un peu brutale, mais qui lui sauve des soirées : aucun retour chez lui tant que la tournée n’est pas objectivement terminée ou interrompue par la direction. « Si je franchis ma porte, explique-t-il, mon cerveau décroche. Et repartir devient dix fois plus dur. » Cette discipline ne marche pas tous les jours, bien sûr. Rien ne marche tous les jours. Pourtant, ces limites posées à voix haute, même maladroitement, changent le rapport au travail. On n’est plus seulement celui qui encaisse, on devient un peu celui qui négocie.

Une autre stratégie qu’il évoque, c’est la coopération silencieuse entre collègues. Quand l’un d’eux est à bout, épuisé par trois allers-retours matinaux, un autre ramasse une partie de sa tournée, sans le crier sur tous les toits. *Une forme de solidarité de terrain que les tableaux Excel ne voient jamais.* Pour Jorge, c’est dans ces petits arrangements entre facteurs que se joue une partie de la survie du métier, loin des discours officiels.

Il y a une erreur fréquente que Jorge reconnaît immédiatement chez les nouveaux : vouloir tout accepter, tout encaisser, sans jamais dire que la charge ne rentre plus dans les limites du possible. Par peur d’être mal vu, catalogué comme « celui qui se plaint ». Pendant les premiers mois, ils courent, reviennent, repartent, répondent toujours oui. Jusqu’à ce que le corps impose un non brutal.

« On se raconte tous la même histoire : ça ira mieux la semaine prochaine », sourit Jorge. Sauf que la semaine prochaine ressemble beaucoup à la précédente. Avec plus de colis, un peu plus de pression, un peu moins de tolérance à l’erreur. *Soyons honnêtes : personne ne peut fonctionner indéfiniment sur ce mode turbo sans finir par casser quelque part.* Alors, il répète aux plus jeunes ce qu’il aurait aimé entendre dès sa première année : le vrai professionnalisme, ce n’est pas de dire oui à tout. C’est de savoir jusqu’où on peut aller sans se perdre soi-même en cours de route.

Lorsqu’on lui demande ce qu’il dirait à un facteur qui rentre trois fois chez lui dans la même matinée, il répond sans hésiter :

« Si tu te surprends à rentrer chez toi plusieurs fois pendant ta tournée, ce n’est pas que tu es mauvais dans ton boulot. C’est que quelque chose dans l’organisation est déjà en train de déborder. Et ça, tu as le droit de le dire. »

Pour lui, quelques repères concrets aident à ne pas basculer dans la spirale :

  • Limiter les retours « maison » à des cas vraiment exceptionnels, définis à l’avance.
  • Noter ses temps de trajet et ses allers-retours pour avoir des preuves concrètes à montrer.
  • Parler régulièrement avec un collègue de confiance, sans filtre, sur ce qui ne va pas.
  • Demander officiellement un réajustement de tournée lorsque les dépassements deviennent la règle.
  • Garder au moins un moment de la journée totalement sacré, sans téléphone ni notifications professionnelles.

Ces gestes paraissent modestes, presque dérisoires face à un mastodonte logistique comme La Poste espagnole. Pourtant, ils recréent une marge de manœuvre. Une respiration. *Et parfois, c’est cette respiration qui évite que les allers-retours ne se transforment en renoncement définitif au métier.*

Et si ces allers-retours racontaient notre époque autant que La Poste ?

En écoutant Jorge, on comprend vite qu’il ne s’agit pas seulement d’histoires de courrier en retard ou de colis abîmés. Ses trois allers-retours potentiels dans la même matinée ressemblent à ce que beaucoup vivent dans d’autres métiers : ces journées où l’on passe sa vie à jongler, revenir, reprendre quelque chose oublié, combler un trou qui ne devrait pas exister. Avec, au fond, la même impression de courir après un train qui ne s’arrête jamais vraiment.

La figure du facteur qui repasse par chez lui entre deux livraisons devient presque un symbole. Celui d’une époque où les frontières se dissolvent : on répond à un mail client depuis le canapé, on finit un tableau Excel au lit, on décroche au téléphone pro en poussant le caddie au supermarché. Dans ce paysage, le gilet jaune de Jorge posé sur le dossier d’une chaise de cuisine a quelque chose de familier, même si l’on ne distribue jamais une seule lettre.

Reste une question, qui ne concerne pas que La Poste espagnole : jusqu’où acceptons-nous que le travail déborde sur la maison, au point que revenir chez soi ne soit plus synonyme de pause, mais d’étape intermédiaire dans une journée sans fin ? Chacun a sa propre limite, son propre seuil de tolérance. Certains la découvrent tôt, d’autres trop tard. Jorge, lui, a décidé de raconter ce qu’il voit depuis des années sur les trottoirs et dans les escaliers. À chacun, ensuite, de reconnaître dans son récit une part de sa propre vie, ou de celle d’un proche.

Point essentiel Détail Valeur ajoutée pour le lecteur
Allers-retours répétés Symptôme d’une surcharge et d’une organisation saturée, plus qu’un simple oubli Mieux comprendre ce qui se cache derrière ces pratiques et éviter de culpabiliser à tort
Fixer ses propres limites Tracer sa tournée idéale, annoncer ce qui ne pourra pas être fait, refuser certains débordements Disposer de leviers concrets pour se protéger sans perdre son emploi ou son estime professionnelle
Solidarité et prise de parole Appui entre collègues, partage des difficultés, remontée collective des situations intenables Se sentir moins seul, repérer des solutions réalistes et agir à plusieurs plutôt que s’épuiser isolément

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