RacingZone

Cette crique cachée d’Andalousie porte le nom d’un Russe arrivé il y a un siècle : sur les cartes officielles, elle s’appelle pourtant autrement

Cette crique cachée d'Andalousie porte le nom d'un Russe arrivé il y a un siècle : sur les cartes officielles, elle s'appelle pourtant autrement

Au sud de l’Espagne, une minuscule plage coincée entre falaises et Méditerranée ne répond qu’à un seul nom pour les habitants : celui d’un exilé russe.

Sur la côte tropicale de la province de Grenade, en Espagne, une anse discrète fascine autant les locaux que les voyageurs curieux. Officiellement baptisée Lance Nuevo sur les cartes, cette crique est, pour tout le monde, la « Playa del Ruso ». Le site technologique espagnol Xataka retrace l’histoire réelle de ce surnom, lié à un lieutenant russe débarqué ici il y a près d’un siècle et jamais reparti.

Une crique au double nom, perdue entre Grenade et Almería

La crique se trouve tout près de la frontière entre les provinces de Grenade et d’Almería, sur la Costa Tropical. Administrativement, les documents officiels l’appellent Playa de Lance Nuevo. Mais ce nom n’existe quasiment pas dans le langage des habitants de La Rábita, le village voisin : ils parlent uniquement de la « plage du Russe ».

Ce décalage entre la carte et la réalité locale tient à un personnage bien précis, dont la mémoire s’est incrustée dans le paysage autant que dans les esprits : un officier russe fuyard qui s’est installé ici dans une grotte, au bord de l’eau, et y a vécu jusqu’à sa mort.

Pour les habitants de La Rábita, la plage n’est pas un simple coin de mer : c’est le refuge d’un exilé russe devenu figure du village.

Cette appellation populaire a fini par supplanter presque totalement la dénomination officielle. Un cas typique de toponymie « par usage », où l’histoire humaine pèse plus lourd que les décisions administratives.

Qui était le « Russe » qui a donné son nom à la plage ?

De Vasili à Basilio, un musicien militaire en fuite

L’homme à l’origine de ce surnom s’appelait Vasili Lukianov, né en 1891. Une fois installé en Espagne, il est devenu « Basilio » pour tout le monde, adaptation hispanisée de son prénom. Selon Xataka, il avait été musicien militaire dans l’armée du tsar, un profil assez étonnant pour finir ermite sur une plage andalouse.

Son arrivée en Espagne reste entourée de zones d’ombre. Un premier récit le fait débarquer en 1921 sur la côte de Grenade, en pleine guerre civile russe. Il aurait déserté un navire stationné à Malaga et décidé de disparaître dans cette partie isolée du littoral.

D’autres témoignages situent sa fuite plus tard, le 2 janvier 1933, à Malaga également, cette fois déjà sous l’ère soviétique. Il serait alors descendu à terre avec deux compagnons, prévoyant de marcher jusqu’à Valence. Les dates se contredisent : la naissance officielle de l’Union soviétique remonte au 30 décembre 1922, ce qui rend improbable la présence d’un navire soviétique en 1921. Certaines sources lui attribuent même un troisième nom, Kommersant.

Ce que les habitants retiennent, en revanche, ne souffre aucun doute : une fois arrivé à La Rábita, il n’en est plus jamais reparti.

Un ermite actif, respecté par les pêcheurs et les paysans

Les voisins décrivent Basilio comme un homme robuste, cultivé, d’allure un peu bohème. Il n’était pas coupé du monde : il aidait les pêcheurs à tirer les filets depuis la plage et donnait aussi un coup de main aux agriculteurs des environs. En échange, il recevait de la nourriture, ce qui lui permettait de rester fidèle à sa vie retirée.

Ce mode de vie a duré quarante-quatre ans. Basilio partageait son temps entre sa grotte au bord de la mer et le village, ce qui en faisait une sorte d’anachorète avec un métier, inséré dans la communauté tout en gardant son refuge solitaire.

Basilio vivait comme un ermite, mais un ermite utile : il travaillait pour les pêcheurs et les agriculteurs, payés en pain, en légumes et en poisson.

Une grotte, un sentier taillé à la main et une source qui coule encore

À son arrivée, Lukianov choisit une grotte creusée dans la falaise, au-dessus de la plage, tout près d’un petit filet d’eau douce qui goutte encore aujourd’hui sur une vasque naturelle teintée d’ocre et de jaune. Il y installe sa maison troglodyte.

Pour rejoindre la plage, il ouvre lui-même à la main un sentier dans la roche. Ce chemin descend jusqu’au sable et existe toujours, même si des aménagements plus récents sont venus s’y greffer. Il construit aussi une petite fontaine pour canaliser l’eau douce, toujours visible un siècle plus tard.

Ce bricolage patient a façonné le paysage. Là où les promeneurs d’aujourd’hui voient un accès pittoresque, les habitants savent qu’il s’agit d’un véritable ouvrage créé par un homme seul, bien avant les travaux municipaux.

Un témoin direct de la « Desbandá », l’exode meurtrier de 1937

La route sous la grotte, théâtre d’une tragédie de la guerre civile

La grotte de Basilio se trouvait juste au-dessus de la route côtière reliant Malaga à Almería, actuelle N-340. En février 1937, cette même route devient le décor de l’un des épisodes les plus sanglants de la guerre civile espagnole : la « Desbandá », la fuite massive de civils bombardés en tentant d’échapper à la prise de Malaga par les forces franquistes.

Pendant sept jours, une colonne humaine ininterrompue se déverse sur la route. Les gens avancent à pied, à dos de mulet ou d’âne, surtout la nuit, guidés par la pleine lune. Le Russe observe cette marée humaine depuis sa grotte, à hauteur d’un virage que les habitants appellent le « Marroquín ».

L’exode commence le 7 février 1937. Après la chute de Malaga, au moins 120 000 personnes s’engagent vers l’est en direction d’Almería. Certaines estimations montent à 200 000, et des recherches plus récentes évoquent jusqu’à 300 000 réfugiés.

La colonne est attaquée par mer et par air : les croiseurs Canarias, Baleares et Almirante Cervera la bombardent, soutenus par l’aviation italienne et allemande. Plusieurs dizaines de kilomètres de civils sans défense deviennent une cible mobile. En 2025, l’État espagnol a classé cette route comme « Lieu de Mémoire démocratique ».

Le témoignage de Basilio, conservé dans un livre local

Lukianov raconte ce qu’il a vu dans un ouvrage consacré à l’histoire de La Rábita. Il y décrit une « rivière interminable » de gens défilant sous sa grotte, par la courbe du Marroquín, jour et nuit. Son récit rejoint d’autres témoignages connus.

Le médecin canadien Norman Bethune arrive depuis Barcelone avec une ambulance, accompagné de Hazen Sise et Thomas Worsley. Il organise des transfusions de sang pour les fuyards sur la route. Il parle d’une file de 30 kilomètres de personnes. Malaga lui rendra hommage en inaugurant en 2006 le Paseo de los Canadienses.

Grâce au témoignage de Basilio et à d’autres, la Desbandá est sortie de l’oubli et la N‑340 entre Malaga et Almería est devenue un axe de mémoire.

À La Rábita, c’est un voisin, Antonio Luis García Martínez, qui interroge Basilio à l’époque pour son livre sur le village. C’est par ce travail que le récit de la courbe du Marroquín et de la « plage du Russe » a traversé les décennies.

La Rábita, un village de retraites spirituelles et de refuges

Le nom de La Rábita vient du terme arabe « ribat », qui désignait à l’époque nasride un monastère-forteresse. Ce type de bâtiment accueillait à la fois des commerçants de passage et des derviches en retraite spirituelle. Les Rois catholiques l’ont ensuite détruit pour y construire un château.

Le village porte donc déjà dans son nom l’idée d’un lieu de retrait, de refuge. La crique voisine baptisée par le peuple « plage du Russe » ne fait qu’ajouter une couche à cette symbolique : un étranger y a trouvé un asile durable, à l’écart du tumulte de l’histoire, tout en restant témoin de ses drames.

À quoi ressemble la Playa del Ruso aujourd’hui ?

Une petite plage sauvage, entre falaises, sources et naturisme

La plage ne mesure qu’environ 200 mètres de long pour 24 mètres de large. Elle est en réalité composée de deux petites anses reliées par une langue de sable. Elles sont encadrées par deux reliefs : la falaise du « Dragón » d’un côté, le rocher du « Muerto » de l’autre.

On y accède à pied depuis la route menant à La Rábita, par la partie haute, à proximité d’une maison. Le sentier descend ensuite en pente assez raide sur un chemin de terre. Par la mer, on peut rejoindre la crique depuis le village en kayak ou en petite embarcation en parcourant environ 800 mètres.

Pas de bars de plage, pas de rangées de parasols colorés. Seulement des rochers, un sable sombre et le bruit discret de l’eau douce qui affleure dans un environnement marin.

  • Longueur approximative : 200 mètres
  • Largeur : autour de 24 mètres
  • Accès terrestre : sentier pentu depuis la route de La Rábita
  • Accès par mer : 800 mètres depuis le village en kayak ou en barque
  • Statut : plage naturiste depuis plusieurs décennies

Les sources viennent des aquifères de Lújar et de la Contraviesa, montagnes de l’arrière-pays. À l’extrémité ouest, une eau sulfurée sort entre 25 et 30 °C. Les chèvres sauvages y boivent régulièrement et les mouettes, dont la mouette d’Audouin – une espèce menacée – y trouvent un point de repos.

La plage est naturiste depuis des décennies. Les habitants préviennent : mieux vaut arriver avec une serviette et laisser la pudeur dans la voiture. Un peu plus loin se trouve La Playilla, une crique voisine encore plus discrète et peu fréquentée.

Une mémoire entretenue par le village et la mairie

Une tombe, un monolithe et des fleurs anonymes

Basilio Lukianov meurt en 1965, à 74 ans. Il est enterré au cimetière de La Rábita. Sur la plage, un monolithe rappelle sa mémoire. Plus de soixante ans après sa disparition, il reste l’une des figures les plus appréciées du village.

Les habitants constatent que de nouvelles fleurs apparaissent régulièrement sur sa tombe. Personne ne dit les avoir déposées, signe que le souvenir du « Russe » reste bien vivant dans la communauté.

Un nouvel accès financé par la commune, malgré le vandalisme

Il y a quelques années, la mairie d’Albuñol, dont dépend La Rábita, décide de créer un nouvel accès à la crique pour rendre hommage à cette histoire. Le projet est financé sur fonds municipaux et prévoit marches, rampes en bois et petits paliers pour sécuriser la descente.

Les travaux démarrent au début de l’année 2025. Rapidement, des voleurs emportent des éléments du nouvel aménagement : géraniums, un palmier, deux strelitzias, des dalles de schiste et même des parties des rambardes en bois.

Malgré ces dégradations, la maire déléguée de La Rábita, Rosi Montes, maintient le projet, présenté comme un engagement personnel. L’inauguration a lieu le 7 juin 2025, date choisie car elle correspond au jour où Lukianov aurait eu 134 ans.

En 2025, la commune a offert un nouvel accès à la Playa del Ruso, inauguré le jour anniversaire de la naissance de Basilio.

Des criques marquées par l’histoire en France aussi

Pour un lecteur français, ce type de lieu mêlant histoire locale et paysage côtier évoque plusieurs situations comparables. Sur le littoral français, des plages ou petites anses portent parfois le surnom d’un personnage ou d’un événement, alors que leur nom officiel diffère.

C’est le cas de certains sites liés au Débarquement de 1944 en Normandie. Le nom administratif d’une plage peut coexister avec un surnom forgé par la mémoire des habitants ou par les troupes alliées. Des sentiers littoraux, comme une partie du GR 34 en Bretagne, sont aussi devenus des espaces de mémoire, jalonnés de stèles et de panneaux explicatifs.

Lorsqu’un site naturel est associé à un épisode historique marquant, des collectivités françaises peuvent le classer ou l’identifier au titre de la mémoire nationale. Cela prend la forme de « hauts lieux de la mémoire nationale » ou de sites labellisés par l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre, qui installe de la signalétique et finance parfois des travaux d’accessibilité, un peu comme l’a fait la mairie d’Albuñol pour la Playa del Ruso.

Un site entre patrimoine naturel, mémoire de guerre et fréquentation touristique

La Playa del Ruso concentre plusieurs dimensions rarement réunies sur un si petit espace. C’est d’abord un site naturel fragile, alimenté par des sources d’eau douce et fréquenté par une faune spécifique comme la mouette d’Audouin. L’absence de constructions lourdes et de services de plage contribue à préserver cet équilibre.

C’est aussi un lieu de mémoire : la grotte de Basilio, la courbe du Marroquín, la route de la Desbandá devenue itinéraire officiel de la mémoire démocratique. Les randonneurs et les kayakistes ne viennent pas seulement pour la baignade ou le naturisme, mais aussi pour marcher sur une portion de littoral chargée d’histoire.

Pour les collectivités locales, la question devient alors celle de l’équilibre. Faciliter l’accès, comme l’a fait la mairie en ajoutant escaliers et rambardes, augmente l’attrait touristique. Mais trop d’affluence pourrait fragiliser le milieu naturel ou banaliser la dimension mémorielle du lieu.

La Playa del Ruso illustre ainsi un cas typique de gestion des petits sites côtiers européens : concilier mise en valeur patrimoniale, respect des usages traditionnels – ici le naturisme – et préservation d’un environnement sensible, tout en continuant à faire vivre l’histoire singulière qui lui a donné son nom.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Défiler vers le haut