Une vaste étude menée au Japon, au Canada et aux États-Unis met en lumière un lien surprenant entre style d’attachement amoureux et taille des familles.
Publiée dans l’International Journal of Psychology et relayée par le média scientifique en ligne PsyPost, cette recherche internationale montre que les personnes présentant les formes d’attachement les plus anxieuses ou « insécurisées » ont tendance à avoir davantage d’enfants. Un résultat qui bouscule l’idée selon laquelle être « bien dans ses relations » favoriserait forcément le succès reproductif.
Quand notre manière d’aimer façonne le nombre d’enfants
La théorie de l’attachement, bien connue en psychologie, part d’un principe simple : les premières relations avec nos figures parentales influencent profondément notre façon de nous lier aux autres à l’âge adulte. Ces schémas se retrouvent ensuite dans les relations amoureuses, amicales, mais aussi dans la parentalité.
Les chercheurs distinguent plusieurs grands styles d’attachement :
- Sécurisé : vision globalement positive de soi et des autres, confiance relationnelle, bonne communication.
- Craintif (fearful) : vision négative de soi et des autres, peur du rejet, grande difficulté à maintenir une relation stable.
- Préoccupé : forte dépendance affective, quête permanente de validation, relations souvent conflictuelles.
- Évitant ou détaché (dismissing) : distance émotionnelle marquée, valorisation de l’autonomie, évitement de l’intimité.
Ces styles influencent non seulement la façon de vivre le couple, mais aussi le rapport au fait d’avoir des enfants, à la planification familiale et au type d’investissement parental.
Les chercheurs ont voulu vérifier si ces styles d’attachement, ancrés très tôt, se traduisent concrètement par des différences dans le nombre d’enfants, et si ce lien reste le même d’un pays à l’autre.
Une enquête géante auprès de plus de 15 000 personnes
Pour tester cette idée, l’équipe dirigée par la psychologue canadienne Maryanne Fisher (université Saint Mary’s, à Halifax, et affiliée au Kinsey Institute) a mené un vaste sondage en ligne. Au total, 15 120 participants ont été recrutés, répartis de manière strictement égale :
- 5 040 personnes au Japon ;
- 5 040 au Canada ;
- 5 040 aux États-Unis.
Dans chaque pays, les chercheurs ont également équilibré la répartition hommes/femmes, ainsi que les tranches d’âge, cinq au total, des vingtenaires aux plus de 60 ans. Ce découpage permet de comparer les générations, dans des sociétés à forte industrialisation et à faible fécondité.
Chaque participant a répondu à un court questionnaire d’attachement à l’âge adulte, basé sur quatre courts paragraphes décrivant chacun un style relationnel. À l’aide d’une échelle en sept points, les personnes devaient indiquer à quel point ces descriptions correspondaient à leur manière d’être en relation.
Pour mesurer la « réussite reproductive », les chercheurs ont demandé deux informations distinctes :
- le nombre réel d’enfants biologiques déjà eus ;
- le nombre idéal d’enfants souhaité.
Cette double mesure permet de distinguer les envies de parentalité des trajectoires réellement vécues, et de comparer ces écarts dans des contextes culturels différents.
Les styles d’attachement anxieux associés à plus d’enfants
L’analyse statistique fait émerger une tendance nette, commune aux trois pays étudiés : les personnes ayant un attachement craintif ou préoccupé, regroupés sous l’étiquette d’« attachements insécurisés », sont en moyenne parents d’un plus grand nombre d’enfants.
« Les styles d’attachement habituellement qualifiés d’insécurisés, craintif et préoccupé, étaient associés au fait d’avoir davantage d’enfants, et ce dans les trois pays », résume Maryanne Fisher auprès de PsyPost.
À l’inverse, un attachement sécurisé apparaît lié à des familles plus petites au Canada et aux États-Unis. Dans ces deux pays nord-américains, les personnes qui se déclarent à l’aise dans leurs relations, autonomes mais confiantes, ont en moyenne moins d’enfants que celles qui se disent plus anxieuses ou craintives dans le domaine affectif.
Pour les auteurs, cette association négative en Amérique du Nord colle à l’idée d’une « stratégie lente » de vie : moins d’enfants, mais plus de ressources, de temps et d’investissement par enfant, dans des sociétés individualistes qui valorisent l’autonomie et la parentalité très impliquée.
Le cas japonais montre le poids de la culture
Les résultats ne sont toutefois pas uniformes. Le Japon se distingue par un schéma plus nuancé. Dans cet échantillon, l’attachement sécurisant n’est pas significativement lié au nombre réel d’enfants.
L’association la plus marquée entre style d’attachement et taille de la famille est observée au Japon pour le style craintif, lié au fait d’avoir davantage d’enfants.
Maryanne Fisher souligne que cette divergence japonaise « montre à quel point les normes culturelles autour de la famille sont influentes ». Le Japon cumule en effet plusieurs tendances fortes : valeurs collectivistes, fortes pressions économiques, report massif de l’âge au premier enfant, fécondité très basse.
Dans ce contexte, les contraintes sociales, professionnelles et économiques peuvent peser davantage que les habitudes relationnelles individuelles. Même un style d’attachement sécurisant ne garantit pas un projet parental réalisé, car ce sont parfois les conditions de vie et les normes collectives qui freinent les naissances.
Hommes et femmes ne présentent pas les mêmes profils
L’étude met aussi au jour des différences marquées entre les sexes, qui varient selon le pays.
Amérique du Nord : femmes plus « préoccupées », hommes plus « craintifs »
Au Canada et aux États-Unis, les femmes obtiennent des scores plus élevés en attachement préoccupé. Elles se montrent, en moyenne, plus enclines à la dépendance affective et à la recherche de réassurance. Les hommes, eux, obtiennent des scores plus élevés en attachement craintif, signe d’une peur du rejet et d’une difficulté à s’engager dans des relations durables.
Les auteurs y voient un reflet des normes sociales traditionnelles des sociétés individualistes : on encourage les femmes à valoriser le couple et la famille, tandis que les hommes sont incités à afficher une indépendance émotionnelle, parfois au prix d’une mise à distance de l’intimité.
Japon : un profil féminin plus complexe
Au Japon, la répartition est encore différente. Les femmes y obtiennent des scores plus élevés que les hommes dans trois styles : préoccupé, sécurisé et détaché. Ce profil mêlé refléterait, selon les auteurs, les tensions auxquelles elles sont confrontées :
- attentes fortes autour du rôle de mère et de principale figure de soin ;
- pression croissante pour réussir une carrière professionnelle ;
- normes sociales très exigeantes sur le comportement féminin.
Les hommes japonais obtiennent, eux, les scores les plus élevés en attachement craintif, confirmant la place centrale de la retenue émotionnelle et de la prudence relationnelle dans les attentes de genre locales.
Une lecture à la lumière de la « stratégie de vie »
Les auteurs s’appuient sur la théorie de l’« histoire de vie », un cadre utilisé en biologie et en psychologie évolutionniste. Selon cette approche, les individus ajustent leur stratégie de reproduction à la stabilité ou l’instabilité de leur environnement.
| Stratégie dite « rapide » | Stratégie dite « lente » |
|---|---|
| Plus d’enfants, investissement moindre par enfant | Moins d’enfants, investissement fort par enfant |
| Adaptée aux environnements imprévisibles ou instables | Adaptée aux environnements plus stables et prévisibles |
| Associe souvent stress, insécurité, relations instables | S’appuie sur la planification, les ressources et la stabilité |
Dans ce cadre, les attachements craintif et préoccupé pourraient correspondre à des trajectoires de vie plus rapides, marquées par davantage d’enfants, des relations plus chaotiques et une moindre planification. L’attachement sécurisant, surtout en Amérique du Nord, serait plutôt aligné sur une stratégie lente, avec des familles restreintes et fortement investies.
Qu’est-ce que cela signifie pour un lecteur en France ?
La France ne faisait pas partie de cette étude, qui s’est concentrée sur trois pays industrialisés, deux individualistes (Canada, États-Unis) et un davantage collectiviste (Japon). Néanmoins, plusieurs points parlent à un public français.
La France se situe aujourd’hui parmi les pays développés à fécondité relativement modérée, avec une forte implication parentale attendue et des coûts importants liés à l’éducation des enfants. Ce contexte se rapproche par certains aspects du Canada ou des États-Unis, même si les systèmes de protection sociale diffèrent.
En l’absence de données précises sur la France, on peut retenir plusieurs enseignements prudents :
- le style d’attachement semble lié, dans plusieurs cultures, à la manière de former un couple et de construire une famille ;
- un attachement plus sécurisant n’entraîne pas forcément plus d’enfants, surtout là où la parentalité est très coûteuse en temps et en ressources ;
- les normes sociales, les politiques familiales, l’accès à la contraception et les contraintes économiques pèsent fortement sur les choix reproductifs.
En France, les questions d’attachement sont souvent abordées en psychothérapie ou dans des approches inspirées de la psychologie de l’enfant et du couple. Mais l’idée qu’elles puissent, à grande échelle, influencer le nombre total d’enfants reste peu discutée dans le débat public.
Des résultats à manier avec prudence
Maryanne Fisher insiste sur les limites de ces travaux. L’étude est corrélationnelle et transversale. Elle montre une association entre style d’attachement et nombre d’enfants, sans prouver de lien de cause à effet.
« Ce sont des tendances générales étudiées sur des milliers de personnes, pas des prédictions fortes du nombre d’enfants qu’aura une personne en particulier », rappelle la chercheuse.
Autre limite : les données reposent exclusivement sur des déclarations en ligne. Les participants ont évalué eux-mêmes leur style relationnel et indiqué leur nombre d’enfants. Des biais de mémoire, de présentation de soi ou de compréhension des questions peuvent donc intervenir.
L’outil de mesure de l’attachement était volontairement court, avec seulement quatre paragraphes descriptifs. Des questionnaires plus longs existent et permettent une évaluation plus fine, mais seraient plus lourds à administrer à plus de 15 000 personnes.
Enfin, les auteurs notent que les trois pays étudiés sont ce que les chercheurs nomment des sociétés « WEIRD » (occidentales, éduquées, industrialisées, riches et démocratiques). Ils souhaitent à l’avenir reproduire ce travail dans des populations ayant une « fécondité naturelle », c’est-à-dire où la contraception hormonale est peu utilisée et où les naissances sont moins planifiées, pour mieux cerner l’effet de la culture et de l’environnement.
Ce que recouvre concrètement un attachement « insécurisé »
Pour un lecteur, les termes craintif ou préoccupé peuvent paraître abstraits. Dans la vie quotidienne, ces styles d’attachement se manifestent par des attitudes très concrètes :
- difficulté à faire confiance à son partenaire ou peur excessive de l’abandon ;
- alternance entre désir de proximité intense et besoin de se protéger par la distance ;
- fort besoin d’être rassuré sur l’amour de l’autre ;
- tendance à s’accrocher à une relation même insatisfaisante, plutôt que de risquer la solitude.
Ces traits peuvent influencer, parfois sans que la personne en ait conscience, le rythme et la planification des naissances, la capacité à négocier un projet parental ou encore la gestion des séparations et recompositions familiales.
Les auteurs de l’étude insistent néanmoins sur un point : un style d’attachement insécurisé n’est pas un « défaut » condamnant une vie amoureuse ou familiale. C’est un ensemble de tendances, qui peut évoluer au fil des expériences, du travail sur soi ou de relations plus stables.








