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Pendant deux siècles, on a cru qu’il avait marché 321 km jusqu’à Hastings en 1066 : les chercheurs révèlent qu’il a voyagé en bateau

Pendant deux siècles, on a cru qu'il avait marché 321 km jusqu'à Hastings en 1066 : les chercheurs révèlent qu'il a voyagé en bateau

Longtemps, les livres d’histoire britanniques ont raconté la marche exténuante d’Harold II à travers l’Angleterre. Une nouvelle étude rebat les cartes.

Une recherche menée au Royaume-Uni bouleverse l’un des récits les plus connus de l’année 1066. Selon l’article du site d’actualité historique espagnol La Brújula Verde, le roi Harold II d’Angleterre n’aurait pas traversé le pays à marche forcée pour affronter Guillaume le Conquérant à Hastings, mais aurait surtout utilisé la mer.

Un mythe anglais vieux de deux siècles remis en cause

Dans l’historiographie anglaise, l’épisode est presque devenu une scène de film. Après avoir vaincu le roi viking Harald Hardrada à Stamford Bridge, dans le nord de l’Angleterre, Harold II aurait entraîné ses troupes épuisées sur près de 200 miles, soit environ 321 kilomètres, pour rejoindre à toute vitesse Hastings, sur la côte sud, et tenter d’arrêter l’invasion normande.

Ce récit héroïque, popularisé au XIXe siècle, s’est imposé dans les manuels scolaires, les musées et la culture populaire britannique. Or, selon une nouvelle étude dirigée par Tom Licence, professeur d’histoire médiévale et de littérature à l’université d’East Anglia (University of East Anglia), cette marche n’aurait tout simplement jamais eu lieu tel qu’on la raconte.

Selon Tom Licence, la fameuse « marche de 321 kilomètres » d’Harold II vers Hastings est une « invention victorienne » sans appui dans les sources du XIe siècle.

Les conclusions du chercheur doivent être présentées à l’université d’Oxford lors du congrès « The Maritime and Political World of 1066 ». Elles s’attaquent frontalement à une erreur d’interprétation datant de l’époque victorienne, notamment chez l’historien Edward Augustus Freeman, figure majeure de l’histoire anglaise au XIXe siècle.

La Chronique anglo-saxonne relue à la loupe

Tout part d’un passage de la Chronique anglo-saxonne, une des principales sources contemporaines pour l’histoire de l’Angleterre du XIe siècle. Ce texte relate que les navires royaux « rentrent à la maison » au début du mois de septembre 1066.

Pour les historiens victoriens, cette formule signifiait que la flotte d’Harold avait été licenciée, renvoyée définitivement, laissant le roi sans moyens navals. D’où l’idée qu’il n’avait plus le choix et devait déplacer ses troupes par voie terrestre depuis les environs de York jusqu’au Sussex.

Tom Licence conteste cette lecture. Pour lui, le passage indique simplement que les navires retournent à leur base de Londres et restent disponibles. Il rappelle que plusieurs auteurs contemporains au règne d’Harold mentionnent encore une flotte active, des références que les historiens modernes avaient tendance à écarter ou à minimiser faute de cohérence avec ce qu’ils pensaient savoir.

Le professeur explique avoir repris les sources une à une :

  • examen des neuf versions manuscrites de la Chronique anglo-saxonne ;
  • comparaison avec d’autres textes du XIe siècle ;
  • recherche d’indices d’une « marche forcée » de l’armée royale.

Résultat : aucune trace claire, dans les documents de l’époque, d’une marche épuisante de près de 200 miles après Stamford Bridge.

Une opération combinée terre–mer plutôt qu’une course désespérée

La nouvelle reconstitution proposée change l’image du roi Harold. Loin du chef dépassé par les événements, pris de vitesse par Guillaume, il apparaît comme un commandant organisant une opération combinée, terrestre et maritime, bien plus sophistiquée que prévu.

Les textes du XIe siècle décrivent en effet un déploiement massif de navires pour bloquer le duc de Normandie après son débarquement sur la côte sud. Les sources évoquent « des centaines de bateaux » utilisés pour défendre le littoral, pour intervenir contre l’armée norvégienne de Harald Hardrada, puis pour revenir rapidement vers le sud après la victoire de Stamford Bridge.

L’« armada disparue » d’Harold II aurait servi tour à tour à protéger la côte sud, à affronter les Vikings, puis à ramener troupes d’élite et archers vers Hastings.

Pour Tom Licence, cette logistique maritime permettrait d’expliquer comment Harold aurait pu se trouver à nouveau face à Guillaume en si peu de temps, sans imposer à ses soldats un périple terrestre aussi exténuant que douteux, sur des routes médiévales en mauvais état, après une bataille sanglante.

Un argument logistique contre la marche héroïque

L’étude s’appuie aussi sur des comparaisons plus tardives. Elle rappelle que, pendant la guerre de Sécession américaine, des troupes bien équipées, bien organisées, peinaient déjà à couvrir une centaine de miles en cinq jours dans des conditions idéales.

Imaginer des hommes épuisés, souvent à pied, parcourant presque 200 miles en dix jours, puis se lançant aussitôt dans une nouvelle bataille majeure, paraît peu réaliste à Tom Licence. Il insiste : aucun général raisonnable n’aurait imposé ce scénario à ses forces s’il disposait de navires pour les transporter plus rapidement et dans de meilleures conditions.

Le rôle clé de la flotte royale en 1066

Un mot d’ancien anglais appuie la thèse maritime : la Chronique anglo-saxonne utilise le terme lið pour décrire la force rassemblée par Harold à Tadcaster, avant la marche vers Stamford Bridge. Ce mot est habituellement traduit par « flotte ».

Pour le professeur, il s’agit d’un indice clair que le roi disposait alors d’une force mixte, navale et terrestre, engagée contre les Norvégiens. L’existence même de navires dans le nord posait problème aux historiens qui pensaient la flotte démantelée dès septembre. Avec la nouvelle interprétation, ces références retrouvent leur cohérence.

La stratégie d’Harold aurait même inclus une vaste manœuvre de tenaille, associant déplacement terrestre et mouvement des navires vers le sud après le débarquement normand. Les premières chroniques mentionnent l’envoi de centaines de bateaux pour tenter d’encercler Guillaume sur la péninsule de Hastings.

L’étude avance que cette flotte transportait probablement les archers et les unités d’élite. Elle serait arrivée trop tard pour changer l’issue de la bataille, mais suffisamment tôt pour engager un combat naval au début du mois d’octobre 1066. Des indices figurent dans le Domesday Book, le grand recensement réalisé sous Guillaume le Conquérant, et dans les Annales d’Altahens. Longtemps jugées difficiles à interpréter, ces mentions prennent un nouveau relief avec la relecture proposée.

Des musées britanniques obligés de revoir leur récit

Les retombées ne concernent pas uniquement les débats universitaires. Elles tombent au moment où le célèbre Tapis de Bayeux, conservé en France, doit être exposé au British Museum, à Londres. Cette « bande dessinée » médiévale retrace justement la conquête normande de l’Angleterre, du départ des troupes de Guillaume jusqu’à la bataille de Hastings.

Michael Lewis, responsable du Portable Antiquities Scheme du British Museum et conservateur de l’exposition consacrée au Tapis de Bayeux, estime que ces travaux montrent qu’il reste encore « beaucoup à apprendre » sur 1066. Il y voit un « résultat fascinant » : après Stamford Bridge, Harold aurait logiquement choisi la voie maritime pour se rendre vers le sud, plutôt qu’un long trajet terrestre, ce qui rendrait sa réponse plus rationnelle et moins improvisée.

Roy Porter, conservateur principal pour l’organisme English Heritage, qui gère notamment l’abbaye de Battle et le champ de bataille de Hastings, juge lui aussi sain de tester les « vérités établies ». Il souligne que ce que l’on sait des campagnes précédentes d’Harold est compatible avec l’idée d’un recours fréquent aux forces navales pour transporter les soldats et menacer Guillaume.

Pour les conservateurs britanniques, la nouvelle lecture renforce l’image d’un Harold stratège, familier de la guerre maritime, plutôt que celle d’un chef épuisé courant à sa perte.

Roy Porter ajoute qu’il devient crédible que Guillaume ait tenu compte de cette capacité navale dans le choix du moment de l’affrontement, ce qui donne une dimension supplémentaire aux calculs politiques et militaires du duc de Normandie.

Ce que cela change pour la compréhension de 1066

En réhabilitant la flotte d’Harold II, l’étude modifie la perception de la conquête normande :

  • l’Angleterre de 1066 apparaît comme un royaume déjà très tourné vers la mer ;
  • Harold n’est plus seulement un roi réactif, mais un chef de guerre planifiant une campagne combinée ;
  • Guillaume le Conquérant doit être vu non seulement comme un brillant stratège, mais comme un adversaire ayant dû prendre en compte une menace navale réelle.

Le travail mené à l’université d’East Anglia rappelle aussi le poids des reconstructions tardives. Un récit séduisant, forgé au XIXe siècle autour d’une marche héroïque, a fini par s’imposer au point de modeler la mémoire collective, les expositions et même la signalétique des sites historiques. La réouverture du dossier 1066 vient rééquilibrer ce tableau en s’appuyant sur les textes les plus anciens disponibles.

Comment la France raconte-t-elle 1066 et la bataille de Hastings ?

Pour un lecteur français, la bataille de Hastings est souvent abordée à travers un autre prisme : celui de Guillaume, duc de Normandie, futur Guillaume le Conquérant, et du Tapis de Bayeux, chef‑d’œuvre de l’art roman conservé à Bayeux. Les manuels d’histoire français insistent surtout sur l’ascension de la Normandie, sur les liens féodaux entre le roi de France et le duc de Normandie, et sur l’extension de la puissance normande aux îles Britanniques.

La marche supposée d’Harold vers le sud y occupe en général une place plus modeste, voire anecdotique. Les programmes scolaires mettent l’accent sur :

  • les préparatifs du débarquement normand sur la côte anglaise ;
  • le rôle de la cavalerie lourde et des archers normands à Hastings ;
  • les conséquences politiques de la victoire pour le royaume d’Angleterre.

Les musées français qui évoquent la bataille, en particulier le musée de la Tapisserie de Bayeux, détaillent la traversée de la Manche par la flotte normande, la construction d’un château à Hastings et l’affrontement lui-même. L’éventuel trajet d’Harold entre le nord et le sud du royaume reste largement traité comme un élément de contexte, moins comme un épisode central de la narration.

Le nouveau travail présenté au Royaume-Uni intéresse toutefois directement les institutions françaises qui valorisent le Tapis de Bayeux. Si les Britanniques ajustent leurs textes d’exposition ou leurs supports pédagogiques, les partenaires français qui collaborent avec eux sur 1066 auront tout intérêt à tenir compte de ces nouvelles interprétations, notamment lorsqu’il s’agit de présenter au public la chronologie précise des opérations et l’importance de la mer dans la campagne.

Pourquoi la mer est décisive pour comprendre Hastings

La réévaluation du rôle des navires en 1066 invite à revoir certains réflexes lorsqu’on parle de guerres médiévales. On réduit souvent ces conflits à des marches de troupes, des sièges et des charges de cavalerie. Les recherches autour d’Harold II montrent qu’une puissance médiévale pouvait concevoir de véritables opérations amphibies, s’appuyant sur des flottes nombreuses pour déplacer rapidement hommes et matériel.

Pour le public, cette approche offre un angle concret : la Manche et les côtes anglaises ne sont pas seulement le décor de l’invasion normande, elles sont un élément stratégique central. Entre Vikings, Anglo-Saxons et Normands, le contrôle des routes maritimes joue un rôle clé dans les invasions, les raids et la défense du territoire.

Comprendre cette dimension navale permet aussi de mieux lire le Tapis de Bayeux lui-même. Les scènes montrant la construction des navires, leur mise à l’eau, puis le débarquement de Guillaume ne sont plus de simples épisodes annexes : elles renvoient à une façon d’envisager la guerre où la mer est un atout décisif et disputé par tous les protagonistes, Harold compris, si l’on en croit les travaux de Tom Licence.

Questions fréquentes

Pourquoi les historiens ont-ils cru pendant deux siècles à cette marche de 321 kilomètres ?

Ce mythe a été popularisé au XIXe siècle par l'historien Edward Augustus Freeman et d'autres savants victoriens qui ont mal interprété un passage de la Chronique anglo-saxonne. Ils ont conclu que la flotte d'Harold avait été licenciée au début septembre 1066, ce qui aurait forcé le roi à déplacer ses troupes par voie terrestre.

Qu'est-ce que Tom Licence affirme vraiment sur le déplacement d'Harold ?

Tom Licence propose que le passage de la Chronique anglo-saxonne signifie simplement que les navires retournaient à leur base de Londres et restaient disponibles. Il argue qu'Harold a organisé une opération combinée utilisant à la fois des troupes terrestres et une flotte maritime pour transporter rapidement ses forces vers Hastings.

Quelles preuves soutiennent cette nouvelle thèse ?

L'étude examine les neuf versions manuscrites de la Chronique anglo-saxonne, d'autres textes du XIe siècle et compare avec des cas historiques ultérieurs. Elle note que parcourir 321 kilomètres en dix jours avec des soldats épuisés avant une grande bataille aurait été militairement peu réaliste, tandis que les navires disponibles auraient permis un transport plus efficace.

Comment cette découverte affecte-t-elle les musées britanniques ?

Les musées britanniques doivent revoir leurs récits historiques, notamment en relation avec l'exposition du célèbre Tapis de Bayeux au British Museum. Cette « bande dessinée » médiévale retrace la conquête normande, et l'interprétation nouvelle des événements de 1066 change la compréhension de ces sources visuelles.

Quel mot ancien appuie la thèse maritime de Tom Licence ?

Le mot « lið » utilisé dans la Chronique anglo-saxonne pour décrire la force rassemblée par Harold à Tadcaster signifie traditionnellement « flotte ». Pour Tom Licence, cela indique que le roi disposait d'une force mixte, navale et terrestre, engagée contre les Norvégiens.

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