Une équipe canadienne vient de montrer qu’il n’existe pas seulement des lève‑tôt et des couche‑tard, mais cinq profils de dormeurs, aux effets contrastés sur la santé.
Publiée dans la revue scientifique Nature Communications et relayée par le média britannique The Independent, une vaste étude menée au Canada bouleverse la vision classique des « chronotypes ». Loin de se limiter à l’opposition entre matinaux et noctambules, les chercheurs de l’université McGill identifient cinq types de dormeurs, chacun associé à des habitudes de vie, des risques et des atouts spécifiques pour la santé.
Cinq types de dormeurs, bien plus qu’un simple lève‑tôt ou couche‑tard
Les chercheurs de l’université McGill, au Canada, ont analysé des données de plus de 27 000 adultes grâce à l’imagerie cérébrale, des questionnaires et des dossiers médicaux. Objectif : comprendre à quels moments de la journée les personnes se sentent le plus éveillées ou somnolentes, et ce que cela implique pour leur santé physique et mentale.
Les scientifiques distinguent cinq « sous‑types » de dormeurs, trois profils de couche‑tard et deux profils de lève‑tôt, chacun avec ses forces et ses fragilités.
Ces sous‑types ne se résument pas à une heure de coucher ou de réveil. Ils combinent des facteurs génétiques, environnementaux et des modes de vie très différents, comme l’explique le professeur Danilo Bzdok, auteur principal de l’étude et enseignant en génie biomédical à McGill.
Type 1 : le couche‑tard performant mais à risques
Le premier profil identifié correspond à un couche‑tard particulièrement intéressant :
- meilleures performances cognitives que les autres groupes,
- mais comportements jugés plus « à risque » (conduite rapide, consommation d’alcool, tabagisme),
- usage élevé du téléphone portable,
- vie fréquente avec des enfants, ce qui peut perturber les nuits,
- exposition réduite à la lumière naturelle, signe de couchers et levers tardifs,
- difficultés de régulation émotionnelle.
Ce groupe semble tirer profit de ses soirées tardives sur le plan intellectuel, mais au prix d’habitudes moins favorables à la santé cardiovasculaire et au bien‑être émotionnel.
Type 2 : le couche‑tard vulnérable sur le plan cardiovasculaire et psychologique
Le deuxième sous‑type de couche‑tard présente un profil plus fragile :
- temps passé important sur les jeux vidéo,
- revenus plus faibles,
- moins de pratique sportive ou d’activité physique,
- tabagisme plus fréquent,
- dépression plus courante,
- facteurs de risque ou maladies cardiovasculaires plus présents.
Ce groupe cumule manque d’activité physique, comportements à risque et fragilité psychique, ce qui se traduit par des marqueurs de santé moins favorables.
Type 3 : le lève‑tôt « protégé », globalement en meilleure santé
Le premier profil de lève‑tôt – appelé sous‑type 3 dans l’étude – ressort comme le plus épargné par les problèmes de santé.
Les personnes du sous‑type 3 se lèvent tôt, fument peu ou pas, boivent rarement de l’alcool, prennent moins de risques et présentent globalement moins de troubles de santé.
Les caractéristiques mises en avant par les chercheurs :
- niveau d’études plus élevé,
- absence de tabagisme ou tabagisme très rare,
- consommation d’alcool occasionnelle,
- faible goût pour la prise de risques,
- moins de problèmes de régulation émotionnelle,
- réveil matinal, nervosité et tendance à s’inquiéter davantage, sans pour autant présenter plus de troubles émotionnels sévères.
C’est ce groupe qui affiche la plus faible prévalence globale de problèmes de santé dans l’échantillon étudié.
Type 4 : le lève‑tôt plus souvent touché par la dépression
Le deuxième profil de lève‑tôt (sous‑type 4) présente un tableau très différent, malgré un réveil précoce lui aussi :
- profil plus fréquent chez les femmes,
- lien net avec des symptômes dépressifs,
- plus de prescriptions d’antidépresseurs,
- troubles menstruels plus présents,
- taux de testostérone plus bas.
Ce groupe illustre un point central de l’étude : être du matin ne garantit pas automatiquement une meilleure santé mentale.
Type 5 : le couche‑tard masculin, à hauts risques cardiovasculaires
Le cinquième type de dormeur correspond à un profil de couche‑tard largement masculin, associé à plusieurs indicateurs préoccupants :
- risques cardiovasculaires accrus,
- calvitie plus fréquente,
- maladies de la prostate plus courantes,
- consommation d’alcool, de tabac et de cannabis plus élevée,
- prise de risques importante,
- taux de testostérone plus élevés,
- dépression et hypertension artérielle plus fréquentes.
Ce sous‑type concentre plusieurs facteurs de risque connus pour le cœur et la santé mentale, ce qui en fait un profil particulièrement surveillé par les chercheurs.
Ce que ces profils disent de votre santé
Les résultats bousculent une idée bien ancrée : celle selon laquelle les couche‑tard auraient systématiquement la plus mauvaise santé, alors que les lève‑tôt seraient toujours mieux lotis.
Selon l’équipe de McGill, le premier groupe de lève‑tôt présente effectivement le moins de problèmes de santé, mais un autre groupe matinal reste étroitement associé à la dépression.
Chez les couche‑tard, les nuances sont tout aussi marquées : le sous‑type 1 réussit mieux aux tests cognitifs mais régule plus mal ses émotions, tandis que les sous‑types 2 et 5 accumulent les risques cardiovasculaires, le tabagisme, la dépression et une consommation d’alcool plus forte.
Pour Danilo Bzdok, ces sous‑types reflètent une « interaction complexe » entre gènes, environnement et mode de vie. La doctorante Le Zhou, première auteure de l’étude, utilise le terme de « diversité biologique » pour résumer ces profils : chacun présente à la fois des atouts et des fragilités, et aucun ne représente une routine parfaite à copier.
Ce que cela change pour un lecteur en France
Si cette étude a été menée au Canada et rapportée par The Independent au Royaume‑Uni, ses enseignements parlent aussi aux Français. Le principe des chronotypes – notre horloge interne qui nous pousse plutôt vers des matinées actives ou des soirées tardives – est universel.
En France, les horaires de travail restent largement calés sur un modèle 9 h‑17 h ou 9 h‑18 h, proche de la norme nord‑américaine. Ce fonctionnement favorise naturellement les lève‑tôt, alors que les couche‑tard chroniques peuvent accumuler un « jet‑lag social » : un décalage permanent entre leurs besoins biologiques et leurs contraintes professionnelles.
Les spécialistes du sommeil en France formulent des recommandations comparables à celles évoquées dans l’article : horaires réguliers, exposition à la lumière du jour le matin, limitation des écrans le soir, activité physique dans la journée. Les centres du sommeil hospitaliers ou les consultations spécialisées en chronobiologie peuvent aider les personnes très en décalage à adapter leurs rythmes ou leurs horaires de travail quand c’est possible.
Comment améliorer son sommeil en respectant son profil
L’étude de McGill suggère que notre profil de dormeur pourrait avoir une base génétique. Le message des chercheurs n’est pas de tout chambouler, mais d’apprendre à composer avec ses tendances naturelles.
Chercher à vivre à contre‑courant de son horloge interne en permanence épuise l’organisme ; l’enjeu consiste à aligner au mieux travail, loisirs et besoins biologiques.
Le média britannique rapporte plusieurs pistes concrètes avancées par des experts du sommeil :
- garder des heures de coucher et de lever aussi régulières que possible, même le week‑end ;
- mettre en place un rituel du soir (baisser la lumière, enfiler son pyjama, lire) pour signaler au corps qu’il est temps de ralentir ;
- limiter l’exposition aux écrans lumineux avant le coucher, car la lumière bleue retarde l’endormissement ;
- sortir à la lumière du jour peu après le réveil, ou au minimum ouvrir largement les volets pour laisser entrer le soleil ;
- veiller à une activité physique régulière, qui favorise un sommeil plus profond et plus réparateur.
Pour Emily Capodilupo, responsable recherche et données dans une entreprise de suivi de la performance, la régularité horaire figure parmi « les meilleures choses » à faire pour la santé : elle cite une réduction de l’inflammation, des risques de certains cancers et du diabète de type 2, ainsi qu’une meilleure santé métabolique.
Combien d’heures faut‑il dormir réellement ?
La division du sommeil de la faculté de médecine de Harvard, citée par The Independent, évoque un besoin moyen d’environ huit heures de sommeil sur 24 heures pour un adulte. La fourchette considérée comme normale varie toutefois, selon les individus, de six à neuf heures.
Un spécialiste de la performance humaine, Andy Galpin, propose un test simple pour savoir si vous dormez assez :
Si la réponse est oui à ces questions, il estime qu’il n’est pas nécessaire de modifier en profondeur vos nuits, quel que soit votre chronotype. Une légère baisse de vigilance en début d’après‑midi reste normale : cette « pression de sommeil » qui monte au fil de la journée facilite l’endormissement le soir.
Chronotype, travail et santé : des ajustements possibles
Pour un salarié français qui se reconnaît dans un profil très couche‑tard, aligner sa vie professionnelle avec son horloge interne peut se révéler délicat. Quelques leviers existent néanmoins, lorsque le métier le permet : horaires décalés, télétravail partiel pour éviter les réveils trop précoces ou aménagements d’horaires négociés avec l’employeur.
Dans certains secteurs – numérique, création, métiers indépendants –, des rythmes plus souples se développent, ce qui peut limiter les effets négatifs du décalage chronobiologique. Le suivi médical reste précieux pour les profils les plus à risque mis en avant par l’étude (notamment les sous‑types couche‑tard associés au tabac, à l’alcool et aux maladies cardiovasculaires).
Pour un lecteur en France, deux axes apparaissent clairement : mieux identifier son propre profil (heures de vigilance maximale, facilité ou difficulté à se lever tôt) et agir sur les facteurs modifiables pointés par l’étude : tabac, alcool, activité physique, exposition à la lumière, régularité des horaires.
Ce qu’il faut retenir avant de changer ses nuits
Le concept de « diversité biologique » avancé par la doctorante Le Zhou rappelle qu’il n’existe pas une norme unique en matière de sommeil. Certaines personnes fonctionnent très bien tôt le matin, d’autres donnent leur plein potentiel plus tard dans la journée.
L’étude de McGill, en s’appuyant sur plus de 27 000 adultes, montre surtout que :
- les extrêmes (couche‑tard à comportements à risque, lève‑tôt dépressifs) méritent une attention médicale particulière ;
- un profil matinal associé à un mode de vie sain reste, dans cet échantillon, celui qui présente le moins de problèmes de santé ;
- les heures de coucher et de lever ne suffisent pas pour juger de la santé d’une personne : tout dépend du mode de vie qui va avec.
L’équipe de McGill travaille désormais sur les données génétiques pour savoir si ces cinq sous‑types ont une origine biologique dès la naissance. Si c’est confirmé, nos difficultés à être opérationnels à 9 h lors d’une réunion ne seraient pas seulement une question de volonté… mais d’horloge interne héritée de nos parents.








