Une nouvelle étude menée au Canada et au Royaume-Uni avance qu’un facteur psychologique précis pèserait davantage que l’argent ou le confort matériel.
Publiée dans la revue scientifique The Journal of Positive Psychology et relayée par le site spécialisé ScienceAlert, cette recherche menée par deux psychologues de l’université de Toronto propose une réponse tranchée à une question vieille de plusieurs siècles : qu’est-ce qui compte vraiment pour juger que sa vie est réussie ?
Une nouvelle réponse à une question vieille de 2 300 ans
Depuis l’Antiquité, les philosophes s’interrogent sur ce qui fait une « bonne vie ». Épicure, il y a plus de 2 300 ans, avançait déjà plusieurs piliers, dont l’amitié. L’article de ScienceAlert rappelle que, ces cent dernières années, la psychologie, la génétique ou encore la neurobiologie ont pris le relais, chacune avec son propre regard sur le bien-être.
Dans ce débat, deux grandes visions s’opposent :
- la vision hédonique : le bien-être reposerait surtout sur le plaisir et l’évitement de la souffrance ;
- la vision eudémonique : une vie réussie comprend aussi des activités qui ont du sens, même si elles ne procurent pas forcément du plaisir immédiat.
Un exemple cité dans la source illustre cette seconde approche : prendre soin d’un proche malade. La situation peut être éprouvante, stressante, loin d’être agréable au quotidien. Pourtant, peu de personnes considèrent qu’elle est « sans valeur » sous prétexte qu’elle ne rend pas plus heureux sur le moment.
Un ingrédient central : se sentir aux commandes de sa vie
Les psychologues Jason W. Payne et Ulrich Schimmack, de l’université de Toronto, ont voulu savoir s’il existait un « ingrédient » qui compterait plus que les autres dans l’évaluation de sa propre vie. Leur travail part de la théorie de l’autodétermination, très connue en psychologie, qui met en avant trois besoins psychologiques de base :
- la relation aux autres (ou « appartenance ») : avoir des liens proches et significatifs ;
- la compétence : se sentir capable, efficace, utile ;
- l’autonomie : avoir le sentiment que ses actions sont librement choisies et non imposées.
Les chercheurs ont interrogé plus de 1 200 adultes âgés de 18 à 80 ans au Canada et au Royaume-Uni en 2022. Les participants ont répondu à des questions sur :
- leur satisfaction globale de vie ;
- leurs émotions positives et négatives ;
- leur personnalité ;
- la satisfaction de ces trois besoins psychologiques.
Les trois besoins sont bien associés à la satisfaction de vie. Mais leur poids n’est pas le même. La relation aux autres et la compétence semblent surtout agir en renforçant les « bonnes émotions ». L’autonomie, elle, se distingue nettement.
Les personnes qui se sentent plus autonomes déclarent une plus grande satisfaction de vie, même lorsqu’on tient compte de leurs émotions positives ou négatives.
Jason W. Payne, cité par ScienceAlert, résume ainsi les résultats : « Même après avoir pris en compte à quel point les gens se sentaient bien ou mal, ceux qui se sentaient plus autonomes étaient plus satisfaits de leur vie. L’autonomie était le seul besoin psychologique qui semblait apporter quelque chose que les émotions, à elles seules, n’expliquaient pas. »
« Comment je me sens ? »… mais aussi « Est-ce que cette vie m’appartient ? »
L’étude suggère que, pour juger si notre vie se passe bien, nous ne nous contentons pas de faire le bilan de nos émotions du moment. Une autre question pèserait lourd : « Est-ce que cette vie est vraiment la mienne ? »
Le sentiment que sa vie est « choisie » plutôt que « subie » pourrait être la véritable clé d’une existence jugée satisfaisante.
Ce point éclaire certains choix apparemment irrationnels du point de vue du plaisir immédiat. On peut par exemple :
- accepter un emploi plus exigeant pour gagner en indépendance, plutôt qu’un poste plus confortable mais très contrôlé ;
- déménager loin de sa famille pour construire sa propre trajectoire, malgré la peur de l’inconnu ;
- refuser une situation sécurisante si elle donne l’impression de ne plus avoir de prise sur son quotidien.
Ces décisions ne garantissent pas un flot continu d’émotions positives. Elles peuvent même générer du stress ou de l’inconfort. Mais elles renforcent l’idée que l’on est aux commandes de sa vie, ce qui, selon l’étude, pèse lourd dans le sentiment que sa vie « va bien ».
Le plaisir compte toujours, mais il ne suffit pas
Laurie Santos, scientifique cognitive qui étudie la science du bien-être à l’université américaine de Yale, rappelle dans ScienceAlert que les expériences agréables ont évidemment leur place : « C’est génial d’avoir une vie sexuelle épanouie et de manger des coupes glacées au chocolat chaud », dit-elle. Avant d’ajouter : « Mais en fin de compte, le vrai bonheur vient probablement de ce que nous faisons avec les autres et de la construction d’une vie plus large. »
L’étude de Payne et Schimmack ne prétend pas que le plaisir est inutile. Les émotions positives et négatives expliquent au contraire une large part des jugements de satisfaction de vie. Leurs résultats suggèrent plutôt que :
ni la vision uniquement axée sur le plaisir, ni celle centrée uniquement sur le sens ne suffisent à décrire le bien-être. Les gens semblent combiner les deux.
Autrement dit, une vie réussie serait à la fois agréable et choisie. Les bons moments comptent, mais la liberté de tracer sa route compte tout autant, voire davantage lorsqu’il s’agit de juger sa vie dans son ensemble.
Une étude encore limitée à des pays occidentaux
Les chercheurs reconnaissent toutefois une limite importante : les personnes interrogées vivent au Canada et au Royaume-Uni, deux pays occidentaux, anglophones, où l’individualisme et l’idée d’« autonomie » sont particulièrement valorisés. Les auteurs estiment donc que ces résultats doivent être testés dans des groupes plus variés culturellement.
Dans certaines sociétés, la famille, le groupe ou la communauté priment davantage sur le choix individuel. On peut alors se demander si l’autonomie personnelle y jouerait le même rôle central, ou si d’autres besoins – comme l’appartenance ou l’harmonie sociale – pèseraient plus lourd dans l’évaluation d’une « bonne vie ».
Un message pour ceux qui veulent « rendre les autres heureux »
L’étude apporte aussi un avertissement aux responsables publics, aux entreprises ou aux proches qui souhaitent améliorer le bien-être de quelqu’un. Jason W. Payne, cité par ScienceAlert, souligne : « Les programmes et interventions conçus pour augmenter le bien-être peuvent réussir à améliorer les émotions, mais s’ils restreignent les choix des gens, ils peuvent finir par se retourner contre eux et conduire les personnes à juger leur vie comme pire dans l’ensemble. »
Une décision prise « pour le bien de quelqu’un » peut dégrader son sentiment de bonheur si elle réduit sa marge de manœuvre.
Dans la vie quotidienne, cela peut concerner des politiques publiques, la gestion en entreprise, mais aussi des situations familiales. L’exemple typique : choisir à la place d’un proche ce qui est supposé être « le mieux » pour lui, sans lui laisser réellement la main. Le résultat objectif peut être favorable, mais le ressenti subjectif, lui, se détériore.
Et en France : quelle place pour l’autonomie dans le bien-être ?
En France, plusieurs grands sondages menés ces dernières années sur la qualité de vie confirment que le bien-être ne se résume ni au niveau de revenu, ni au confort matériel. Les études de l’Insee ou du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie montrent que :
- l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle est central ;
- le sentiment de contrôle sur son travail et son temps joue un rôle clé ;
- les liens sociaux (familiaux, amicaux, associatifs) restent déterminants.
Dans le monde du travail, cette idée d’autonomie rejoint par exemple :
- l’attrait croissant pour le télétravail, qui offre davantage de liberté d’organisation ;
- la recherche de postes moins hiérarchisés, avec plus de latitude dans les tâches ;
- l’essor de l’auto-entrepreneuriat, perçu par certains comme un moyen de « reprendre la main ».
Les politiques publiques françaises axées sur la participation citoyenne (consultations, budgets participatifs, démarches de co-construction locale) s’inscrivent aussi, en partie, dans cette logique : permettre aux citoyens de se sentir acteurs plutôt que simples bénéficiaires ou spectateurs.
Ce que signifie « autonomie » dans le langage des psychologues
En psychologie, le terme « autonomie » est souvent mal compris. Il ne signifie pas forcément « tout faire seul » ni « ne dépendre de personne ». Dans la théorie de l’autodétermination utilisée par les chercheurs, il renvoie surtout à l’idée d’adhésion personnelle à ce que l’on fait.
On peut donc se sentir autonome tout en respectant des règles ou des contraintes, si on a l’impression qu’elles correspondent à ses valeurs ou qu’on les a acceptées librement. À l’inverse, une situation confortable mais vécue comme imposée peut nourrir un profond malaise.
| Situation | Autonomie ressentie |
|---|---|
| Choisir de travailler davantage pour financer un projet personnel | Autonomie forte |
| Subir des heures supplémentaires non négociées | Autonomie faible |
| Aider un proche parce qu’on le souhaite | Autonomie forte |
| Aider un proche uniquement par pression familiale | Autonomie faible |
Autonomie et bonheur : quelles pistes concrètes dans la vie quotidienne ?
Pour un lecteur, ces travaux offrent quelques pistes pratiques, à prendre comme des réflexions et non comme des recettes absolues :
- repérer les domaines où la sensation de « subir » est la plus forte (travail, organisation familiale, lieu de vie) ;
- identifier les marges de manœuvre, même petites : choisir un horaire, une méthode, un projet ;
- exprimer ses préférences plutôt que se plier systématiquement aux attentes implicites ;
- dans la relation aux autres, veiller à proposer plutôt qu’imposer, surtout quand l’objectif affiché est le « bien » de quelqu’un.
À plus long terme, cette étude rappelle qu’un choix qui n’apporte pas immédiatement du plaisir peut malgré tout renforcer la satisfaction globale de vie s’il renforce l’impression d’être aux commandes. L’inverse est vrai aussi : un confort obtenu au prix d’un renoncement durable à ses propres choix peut finir par peser lourd sur le sentiment de bonheur, même si, sur le papier, « tout va bien ».








