Des chercheurs britanniques et américains s’accordent : l’être humain tend vers la monogamie, mais sa biologie comme sa culture la rendent fluctuante.
En s’appuyant sur des travaux publiés notamment au Royaume-Uni et cités par le média scientifique anglo-saxon qui les présente, des anthropologues et biologistes dressent un constat nuancé : nous sommes une espèce disposée à créer des liens de couple forts, mais pas « câblée » pour la fidélité sexuelle absolue, à vie. Les études sur les primates, la génétique des fratries et le fonctionnement de notre cerveau dessinent un tableau bien plus complexe que l’image du couple fusionnel et exclusif.
Chez les mammifères, la monogamie reste l’exception
Les chercheurs rappellent d’abord que, dans le règne animal, la monogamie est loin d’être la règle. Moins de 10 % des mammifères forment des duos durables. Chez les primates, la proportion monte à environ 25 %, mais nos plus proches cousins, chimpanzés et bonobos, se distinguent par une sexualité qualifiée de « promiscue » par les scientifiques : mâles et femelles s’accouplent avec de nombreux partenaires du groupe.
Une large enquête anthropologique des années 1960, encore largement citée, a montré que 87 % des sociétés humaines préindustrielles autorisaient une forme de polygynie, c’est‑à‑dire la possibilité pour un homme d’avoir plusieurs épouses en même temps. Cela ne signifie pas que tout le monde vivait en couple multiple, mais que la norme institutionnelle n’était pas toujours le « un pour un » que connaissent aujourd’hui la plupart des pays occidentaux.
Dans la majorité des sociétés humaines étudiées, la monogamie reste le cas le plus fréquent, mais les structures autorisant plusieurs partenaires existent presque partout.
Dans les faits, seule une petite fraction des hommes dans ces sociétés accédait réellement à plusieurs unions simultanées. Pour la plupart des individus, la vie de couple restait monogame, au moins sur le plan officiel.
Pourquoi la monogamie serait-elle apparue chez l’être humain ?
Une des théories les plus discutées en biologie de l’évolution relie la monogamie à la lutte contre l’infanticide pratiqué par certains mâles. Une étude parue en 2013, portant sur 230 espèces de primates, a montré que, dans les groupes où les mâles tuaient fréquemment les petits d’autres mâles pour remettre les femelles en phase de reproduction, une stratégie différente finissait par s’imposer.
Dans ces espèces, les mâles ont commencé à rester auprès d’une femelle et de leurs petits, afin de protéger leur progéniture. Avec le temps, cette présence continue a favorisé la mise en place de systèmes plus monogames.
- Chez le chimpanzé, les femelles s’accouplent avec presque tous les mâles durant leur période fertile, brouillant ainsi la paternité et réduisant le risque d’infanticide.
- Chez le bonobo, le sexe sert surtout à apaiser les tensions, renforcer les alliances et gérer les conflits au sein du groupe.
- Dans d’autres espèces, les mâles misent sur l’apport de nourriture et la protection pour être choisis par les femelles.
D’autres hypothèses mettent l’accent sur le territoire et la dispersion des femelles. Quand celles‑ci vivent très éloignées les unes des autres, un mâle ne peut pas facilement contrôler plusieurs partenaires : il doit choisir entre rester auprès d’une compagne ou tenter d’en trouver d’autres au risque de la perdre.
La monogamie est aussi intimement liée à l’essor des soins paternels chez les mammifères. Un père impliqué augmente les chances de survie des petits. Les chercheurs y voient un facteur clé dans l’évolution de la vie de famille humaine.
Un cerveau façonné pour le lien de couple, pas pour la fidélité absolue
Les spécialistes interrogés par le média scientifique anglophone estiment que notre héritage évolutif nous pousse à former des liens de couple forts. Mais ces liens n’ont rien d’un verrou biologique sur la sexualité.
Être « lié en couple » ne signifie pas être exclusivement fidèle, au sens culturel que nous donnons à la monogamie aujourd’hui.
Trois formes de monogamie, trois réalités différentes
Les biologistes distinguent trois types de monogamie :
- Monogamie sociale : un couple vit ensemble, partage les ressources, élève les enfants, apparaît comme une unité.
- Monogamie sexuelle : les partenaires n’ont des relations sexuelles qu’entre eux.
- Monogamie reproductive : les membres du couple n’ont d’enfants qu’ensemble.
Dans la nature, sexuelle et reproductive se confondent puisqu’il n’existe pas de contraception. Chez l’être humain, elles se dissocient nettement. Un couple peut rester socialement soudé tout en connaissant des écarts sexuels, ou utiliser la contraception pour avoir des relations extraconjugales sans enfants.
Le bioanthropologue Agustín Fuentes, de l’université de Princeton, cité par l’article, résume : en moyenne, nous avons tendance à créer un lien sexuel ou social très fort avec une personne, parfois les deux avec la même, parfois avec des partenaires différents au même moment. Ces liens ont contribué, selon lui, à notre capacité à coopérer, à éprouver de la compassion et à organiser des réseaux de soin étendus, notamment autour des enfants.
Oxytocine, vasopressine : les molécules du lien
Pour comprendre ces attachements, les chercheurs se tournent vers un petit rongeur souvent cité en exemple : le campagnol des prairies, connu pour ses couples stables. Après un premier accouplement, le cerveau de la femelle est inondé d’oxytocine et de vasopressine, des molécules associées à l’attachement et au plaisir. Résultat : elle forme un lien très puissant avec ce partenaire unique et se met à passer son temps à « se blottir » contre lui.
En stimulant artificiellement la zone de récompense du cerveau, les scientifiques ont vu ces campagnols se mettre à choisir un partenaire et à lui rester exclusifs.
Ces travaux ne signifient pas que l’humain fonctionne exactement de la même manière. Mais ils suggèrent que la biologie rend possible, et agréable, la création d’un lien de couple stable. Rien n’indique en revanche que ces mécanismes interdiraient structurellement la pluralité sexuelle.
Des chiffres qui bousculent l’image du « couple pour la vie »
Pour quantifier notre tendance réelle à la monogamie, l’anthropologue Mark Dyble, de l’université de Cambridge, a choisi une voie originale : plutôt que de demander aux gens combien de partenaires ils ont eu, il a regardé le résultat concret de leurs unions.
En croisant des données génétiques issues de sites archéologiques et des observations ethnographiques sur des sociétés de chasseurs‑cueilleurs ou d’agriculteurs à petite échelle, il a comparé la proportion de frères et sœurs « complets » (même mère et même père) à celle des demi‑frères et demi‑sœurs (un seul parent en commun). Plus un système est monogame, plus la part de fratries « complètes » est élevée.
| Espèce étudiée | Part de fratries complètes |
|---|---|
| Deermouse de Californie | 100 % |
| Castor eurasien | 73 % |
| Être humain | 66 % |
| Suricate | 60 % |
| Gorille | 6 % |
| Chimpanzé | 4 % |
Avec 66 % de fratries complètes, l’humanité se range clairement parmi les espèces socialement monogames, même si l’espace laissé aux écarts reste important. Dyble fait remarquer que, si nous étions une autre espèce, les biologistes nous qualifieraient sans hésiter de monogames… tout en reconnaissant que nous ne le sommes pas « à 100 % ».
Les comportements actuels dans les pays occidentaux confirment cette ambivalence : au Royaume‑Uni, près d’un quart des mariages se terminent par un divorce dans les dix premières années. Aux États‑Unis, environ 20 % des hommes et 13 % des femmes reconnaissent avoir trompé leur conjoint pendant le mariage.
Les données génétiques suggèrent une forte tendance à la monogamie, mais les enquêtes sur les comportements révèlent une pratique bien plus flexible.
Les limites de l’étude sont claires : l’analyse des fratries ne concerne que les couples hétérosexuels et ne permet pas de savoir si les demi‑frères et sœurs sont issus d’infidélités ponctuelles, d’un système polygame assumé ou d’une nouvelle union après un veuvage.
Une construction culturelle autant que biologique
Les spécialistes interrogés insistent sur l’extraordinaire diversité des pratiques sexuelles et matrimoniales d’un pays à l’autre. Le type de propriété, les règles d’héritage, les inégalités économiques, les rapports de pouvoir ou encore l’influence des religions façonnent la manière dont chaque société encadre le couple.
Dans les pays marqués par la tradition judéo‑chrétienne, comme le Royaume‑Uni, la monogamie a longtemps été comprise comme « une seule personne pour la vie ». Pour une part croissante de la population, elle signifie désormais « une personne à la fois ». Les chercheurs parlent alors de « monogamie sérielle » : des couples exclusifs qui se succèdent au fil d’une vie.
Agustín Fuentes souligne également que la sexualité change avec l’âge. Les phases de vie très mobiles, marquées par les rencontres multiples, tendent à laisser place à des relations plus stables. Beaucoup de personnes deviennent « semi‑monogames », par choix ou par confort, parfois sans pression sociale forte.
Et en France, où se situe‑t‑on ?
En France, le cadre légal reste clairement monogame : la polygamie est interdite dans le mariage civil et la bigamie constitue une infraction pénale. Comme au Royaume‑Uni ou aux États‑Unis, les couples français pratiquent massivement la monogamie sérielle : alternance de relations exclusives et de périodes de célibat.
Le système du mariage civil, complété par le pacs et le concubinage, encadre surtout la vie commune et les droits liés au patrimoine ou à la filiation. Il ne régit pas directement la fidélité sexuelle, qui demeure une norme sociale davantage qu’un fait biologique. Le droit français connaît la notion de faute conjugale, mais les pratiques ont largement évolué avec la banalisation du divorce et des recompositions familiales.
Le cadre juridique français impose un partenaire unique dans le mariage, mais la réalité affective et sexuelle reste, elle aussi, mouvante et négociée.
On observe également une émergence de modèles revendiqués comme « non monogames » (polyamour, relations ouvertes, etc.), encore très minoritaires mais de plus en plus visibles dans l’espace public. La recherche française commence à documenter ces pratiques, sans qu’elles remettent en cause, pour l’instant, la domination nette du couple monogame comme référence.
Ce que signifie ne pas être « programmé » pour la monogamie stricte
Pour les chercheurs cités, dire que l’être humain n’est pas « programmé » pour la monogamie rigide ne veut pas dire qu’il serait destiné à l’infidélité ou incapable de fidélité. L’idée est plutôt la suivante :
- Notre biologie facilite la création de liens de couple forts.
- Elle n’empêche pas les désirs multiples ni les recompositions au cours d’une vie.
- La forme concrète de la monogamie dépend beaucoup des normes, des lois et des conditions matérielles.
Autrement dit, la monogamie apparaît comme une stratégie fréquente, choisie et souvent valorisée, mais qui demande des ajustements permanents. Certains y adhèrent sans difficulté, d’autres la vivent comme une contrainte, beaucoup oscillent entre idéal affiché et pratiques réelles plus flexibles.
Les chercheurs insistent enfin sur un point : l’intérêt de ces travaux n’est pas de juger moralement les couples, mais de mieux comprendre comment se combinent notre héritage évolutif, notre cerveau social et les règles que chaque société met en place. L’étiquette qui revient pour qualifier l’être humain dans l’article d’origine le résume de manière provocatrice : nous serions, au fond, « monogames… mais à notre manière », ou, comme le formule Agustín Fuentes, « monogamish » – une espèce portée vers le couple, mais loin d’une fidélité parfaite et immuable.








