À Bologne, en Italie, des étudiants en ingénierie ont transformé un simple avion en papier en véritable exploit technique, validé par le livre Guinness des records.
À l’occasion d’un salon technologique à Bologne, une équipe de l’université de Pise a fait voler un avion en papier d’une taille insensée, au point d’être officiellement reconnu par le Guinness World Records comme le plus grand appareil de ce type jamais lancé avec succès, rapporte le site de vulgarisation scientifique américain qui détaille l’expérience.
Un avion en papier géant, lancé à la main dans un hall d’exposition
Le projet, baptisé « Icarus », a été mené par un groupe d’étudiants en ingénierie de l’université de Pise, en Italie. Leur objectif : pousser à l’extrême un jeu d’enfants que tout le monde connaît, le fameux avion en papier lancé à travers une salle de classe ou une cour de récréation.
Le 25 juin, dans un hall d’exposition de Bologne, Icarus a été lancé à la main depuis une plateforme surélevée, lors du salon technologique We Make Future. L’avion a parcouru 50 mètres dans les airs, avant de se poser, soit bien au‑delà des 15 mètres minimum imposés par le Guinness World Records pour valider la performance.
Avec 20,04 mètres d’envergure, Icarus est désormais officiellement le plus grand avion en papier ayant volé, selon le Guinness World Records.
Selon le récit publié par l’université de Pise, l’appareil mesurait 7 mètres de long, pour une envergure de 20,04 mètres, et un poids de 28,49 kilos. Il s’agit d’un véritable géant de papier, plus large que la cabine d’un avion de ligne moyen‑courrier.
Une structure plus large que la cabine d’un Boeing 737
Pour comprendre les dimensions d’Icarus, il suffit de comparer : son envergure dépasse celle de la cabine d’un Boeing 737. Pourtant, contrairement à un avion classique, tout a été réalisé… en papier et en colle.
À l’intérieur, les étudiants ont conçu une structure complexe, en s’inspirant directement de l’aéronautique réelle. L’aile géante est renforcée par des longerons et des nervures, comme celles que l’on trouve dans les ailes d’un avion grandeur nature. Ils ont aussi ajouté un bord d’attaque, un bord de fuite et un empennage arrière pour stabiliser le vol.
Pour rigidifier l’ensemble, certaines parties ont été construites en « nid d’abeilles » de papier. Ce principe de structure alvéolaire, très utilisé en aéronautique, permet d’augmenter fortement la rigidité sans ajouter beaucoup de poids. Les zones les plus sollicitées utilisent un papier plus lourd, tandis que l’extérieur est recouvert de feuilles plus fines.
Au total, l’équipe indique avoir consommé environ 300 kilos de papier et 60 kilos de colle pendant la phase de développement, pour aboutir à un avion qui, une fois terminé, ne pesait « que » 28,49 kilos.
« Nous étions des étudiants convaincus qu’avec la bonne approche, même une simple feuille pouvait devenir de l’ingénierie réelle », ont expliqué les membres de l’équipe à Guinness World Records.
Un hobby de couloir devenu projet d’ingénierie
À l’origine, l’idée ne part pas d’un grand plan industriel, mais d’un jeu entre cours. Les étudiants expliquent à Guinness World Records que tout a commencé avec « quelques avions en papier entre deux cours ». Peu à peu, l’envie de pousser le concept s’est imposée, jusqu’à imaginer un appareil gigantesque, conçu avec les outils d’ingénierie professionnels.
Le projet a aussi été relayé et structuré par le vulgarisateur scientifique italien Jacopo D’Alesio, connu en ligne sous le pseudonyme Jakidale. Il a suivi l’équipe, participé à l’organisation et documenté la construction dans une vidéo tournée en italien.
« Quand j’ai rencontré les gars de Pise, je suis tombé amoureux d’une idée qui paraissait folle : utiliser du papier, de la colle et la même logique que pour les ailes d’un avion de ligne pour construire quelque chose qui n’avait jamais existé », explique Jakidale.
Pour réussir, les étudiants ont dû traiter Icarus non pas comme un bricolage géant, mais comme un véritable planeur. À grande échelle, un avion en papier n’a plus rien d’innocent : le matériau se plie sous son propre poids, l’humidité fragilise la structure et le moindre déséquilibre peut provoquer un piqué, un décrochage ou une embardée latérale.
Simulations, prototypes et erreurs avant le record
Avant de se lancer dans l’avion de 20 mètres, l’équipe a procédé comme dans un bureau d’études : simulations numériques, essais, prototypes intermédiaires. Les étudiants ont utilisé le logiciel MATLAB pour estimer le comportement en vol d’un appareil de cette taille, ajuster la forme et répartir les renforts structurels.
Plusieurs modèles ont été construits :
Prometheus : un premier prototype destiné à identifier les supports internes nécessaires.
Daedalus : une maquette de 8 mètres, pour vérifier qu’une structure faite uniquement de papier et de colle pouvait tenir.
Un modèle d’environ 4 mètres d’envergure, pour confirmer que l’architecture choisie permettait réellement de planer.
Ces essais ont permis de corriger des faiblesses, de repositionner des renforts et de mieux répartir les masses. Les étudiants parlent de « mois d’études, de simulations, d’erreurs et de nouveaux départs », avant d’arriver à un avion capable de rester stable en vol.
Grâce à Icarus, l’équipe italienne a battu un record détenu depuis 2013 par des étudiants de l’Institut de technologie de Brunswick, en Allemagne, qui avaient réalisé un avion en papier de 18,21 mètres d’envergure.
Un lancer à la main, sous la surveillance du Guinness World Records
Pour que le record soit homologué, il ne suffisait pas de fabriquer le plus grand avion en papier possible. Guinness World Records imposait plusieurs critères stricts :
L’avion devait être lancé par une seule personne.
Le point de départ ne pouvait pas dépasser 3 mètres de hauteur.
L’appareil devait parcourir au moins 15 mètres en vol libre.
Lors de l’événement We Make Future, un membre de l’équipe a donc pris de l’élan sur une plateforme en échafaudage, avant de projeter Icarus dans le vide, au‑dessus du public. L’avion a plané sur 50 mètres environ, soit près de quatre fois la distance minimale exigée.
Le représentant du Guinness World Records présent sur place, Lorenzo Veltri, a alors validé la performance. Il a confié avoir été touché par ce qu’il venait de voir :
« Voir Icarus parcourir toute la longueur du hangar était vraiment émouvant. Ces jeunes ont gagné leur place dans le livre des records », a déclaré Lorenzo Veltri, arbitre du Guinness World Records.
Pourquoi ce record parle aussi aux passionnés français d’aéronautique
Pour un lecteur français, cette expérience italienne rappelle le travail mené dans les écoles d’ingénieurs et les associations aéronautiques en France. Les projets de planeurs expérimentaux, d’ULM ou de drones géants servent souvent de terrain de jeu grandeur nature pour appliquer les mêmes notions que celles mobilisées par les étudiants de Pise : structure, résistance des matériaux, aérodynamique, stabilité.
Dans l’Hexagone, plusieurs écoles d’ingénieurs spécialisées, comme l’ISAE‑Supaero ou l’ENAC, encouragent ce type de projets collectifs. Même si leurs appareils ne sont pas faits en papier, la logique reste proche : simulations, maquettes, essais en soufflerie ou en vol, puis prototypes de plus en plus ambitieux.
Les compétitions étudiantes autour de la conception d’aéronefs existent aussi, qu’il s’agisse de mini‑drones, de fusées expérimentales ou de planeurs radiocommandés. Elles permettent aux futurs ingénieurs français d’appliquer des méthodes similaires à celles utilisées par l’équipe italienne : prototyper, échouer, modifier, puis tester à nouveau.
En France, un cadre réglementaire plus strict pour les grands modèles
Une différence tient au cadre réglementaire. En France, la pratique des grands modèles volants, même non motorisés, est encadrée par l’aviation civile via la Direction générale de l’aviation civile (DGAC) et les fédérations d’aéromodélisme. D’importants appareils doivent respecter des règles de sécurité, notamment en matière de zones de vol et de public.
Dans le cas italien, le vol d’Icarus s’est déroulé en intérieur, dans un hall d’exposition, lors d’un événement organisé, avec des conditions contrôlées et la présence d’arbitres officiels. En France, un projet similaire nécessiterait aussi une préparation logistique et sécuritaire minutieuse, en lien avec les organisateurs et les autorités compétentes, dès que les dimensions et le poids dépassent le simple bricolage de cour d’école.
Ce que montre Icarus sur la physique d’un simple avion en papier
Derrière l’image spectaculaire d’un avion en papier de 20 mètres se cache une réalité physique simple : un avion en papier, même miniature, obéit aux mêmes lois de l’aérodynamique qu’un avion de ligne.
Un avion, quel qu’il soit, doit générer suffisamment de portance pour compenser son poids. L’air qui s’écoule autour de l’aile crée cette force verticale. Plus l’appareil est grand, plus les contraintes mécaniques augmentent : le matériau se tord, les vibrations s’amplifient, les déséquilibres deviennent critiques. Le papier, léger mais peu résistant à l’humidité et au flambage, complique encore les choses.
Les étudiants ont donc dû gérer :
la rigidité de l’aile, pour éviter qu’elle ne vrille sous son propre poids ;
la répartition des masses, pour que le centre de gravité reste au bon endroit ;
la stabilité, assurée par la forme de l’aile et de la queue ;
la sensation au lancer, car une seule personne devait fournir l’impulsion initiale.
À petite échelle, un simple pliage suffit pour qu’un avion en papier file droit. À 20 mètres d’envergure, la même feuille devient un matériau de structure à part entière, qu’il faut calculer, renforcer et protéger, exactement comme l’aluminium ou les composites dans l’industrie aéronautique.
Du jeu d’enfants à l’orientation vers les métiers de l’ingénierie
Un projet comme Icarus illustre aussi l’intérêt pédagogique de ces records insolites. Les étudiants italiens ont mobilisé des compétences de haut niveau tout en gardant une dimension ludique qui parle au grand public. Pour les écoles, ce type de défi peut susciter des vocations, notamment chez des lycéens ou collégiens qui connaissent l’avion en papier, mais pas encore les métiers de l’aéronautique.
En France, les clubs scientifiques, les ateliers de fabrication numérique ou les associations d’aéromodélisme jouent un rôle comparable. Construire des planeurs en balsa, des drones ou même de simples avions en papier plus sophistiqués permet de toucher concrètement du doigt des notions parfois abstraites : équilibre, forces, traînée, portance.
Avec Icarus, les étudiants de l’université de Pise ont montré qu’en appliquant rigoureusement les méthodes de l’ingénierie moderne, un objet aussi banal qu’une feuille de papier peut devenir le support d’un record mondial… et d’une belle leçon de science appliquée.