En Irak, près du golfe Persique, une cité antique fondée par Alexandre le Grand réapparaît grâce aux technologies modernes de prospection.
Restée méconnue pendant des siècles, l’« Alexandrie sur le Tigre » refait progressivement surface dans le sud de l’Irak. Selon le média en ligne grec Protothema, des archéologues européens et irakiens confirment aujourd’hui l’emplacement exact de cette ville fondée par Alexandre le Grand au IVe siècle avant notre ère, révélant un centre urbain bien plus vaste qu’attendu.
Une Alexandrie oubliée, aux portes du golfe Persique
L’ancienne Alexandrie sur le Tigre se situe dans le sud de l’Irak, non loin du golfe Persique, dans une zone aujourd’hui proche de la frontière avec l’Iran. Fondée au IVe siècle avant notre ère comme port stratégique, elle reliait les échanges entre l’Inde, la Mésopotamie et le bassin méditerranéen.
D’après Protothema, la ville est née d’un besoin urgent de nouveau port dans le sud de la Mésopotamie, à une époque où l’ensablement et les dépôts de boues (la sédimentation) rendaient les ports traditionnels difficiles d’accès. Les côtes du golfe Persique avançaient vers la mer, des marais se formaient, et certains ports perdaient leur lien avec les fleuves.
Alexandre le Grand aurait choisi lui-même l’emplacement de la cité, à la confluence du Tigre et du Karoun, pour créer un nœud commercial entre mer ouverte et voies fluviales intérieures.
Avec le temps, le cours du Tigre s’est modifié. À partir du IIIe siècle de notre ère, la ville décline puis disparaît progressivement des grandes routes. Ses ruines restent sur place, mais le souvenir de la cité s’efface, ne survivant que dans quelques textes antiques, notamment ceux de Pline l’Ancien.
Des drones et des capteurs pour cartographier une métropole antique
La redécouverte de cette Alexandrie commence en réalité dans les années 1960. Le chercheur britannique John Hansman, en travaillant sur les changements du réseau fluvial entre l’époque d’Alexandre et la conquête mongole, repère sur des photos aériennes de la Royal Air Force un vaste site entouré de kilomètres de murailles. Le plan lui rappelle la description de Pline l’Ancien. Il émet l’hypothèse qu’il s’agit d’Alexandrie sur le Tigre, mais ne peut aller plus loin qu’une courte visite.
Le site reste difficile d’accès. Situé à une quinzaine de kilomètres seulement de la frontière iranienne, il se retrouve au cœur de la guerre Iran-Irak dans les années 1980. Un camp militaire est installé sur les ruines, rendant toute fouille impossible pendant des décennies.
Ce n’est qu’en 2013 qu’une équipe britannique dirigée par Jane Moon, Robert Killick et Stuart Campbell, déjà en mission près de la ville antique d’Ur, est invitée par la direction des Antiquités de Bassora à visiter un autre site : Jebel Khayaber. Escortés dans un convoi de véhicules lourdement blindés, les archéologues gagnent ce plateau désertique à une cinquantaine de kilomètres de Bassora. Sur place, les dimensions des murailles les frappent : elles s’étendent sur plusieurs kilomètres et atteignent encore par endroits huit mètres de hauteur.
Revenus au Royaume-Uni, ils rapprochent ce qu’ils ont vu des travaux d’Hansman. Les coïncidences sont nombreuses. En 2016, une première mission de prospection archéologique systématique est lancée. Quelques mois plus tard, l’archéologue allemand Stefan R. Hauser, professeur à l’université de Constance, est associé au projet.
« La qualité des données géophysiques est impressionnante… L’état de conservation des bâtiments est remarquablement bon », souligne Stefan R. Hauser, cité par Protothema.
Grâce à l’imagerie par drone et aux relevés géophysiques à haute résolution (prospection du sous-sol sans creuser), l’équipe parvient à cartographier :
les murailles de fortification qui ceinturent la ville ;
un réseau viaire structuré, avec de grandes artères et des rues secondaires ;
des îlots d’habitation et de grands blocs bâtis ;
des complexes de temples ;
des ateliers et des fours (probablement des fours de potiers ou de briquetiers) ;
les vestiges du port et d’un système de canaux.
Les fouilles restent pour l’instant limitées. L’université de Constance rappelle que les équipes n’ont longtemps été autorisées qu’à réaliser des prospections de surface, constamment encadrées par des soldats ou des policiers, en raison de la situation sécuritaire en Irak dans les années 2010, marquées par la présence de l’organisation État islamique dans certaines régions.
Une ville gigantesque pour l’Antiquité, au cœur des routes commerciales
La grande surprise vient de la taille de la cité. Les prospections indiquent une surface d’environ 2,5 miles carrés, soit plus de 6 kilomètres carrés. Pour une ville antique, la dimension est considérable.
Hauser parle d’une taille « énorme pour une ville antique » et estime que les blocs bâtis surpassent ceux de capitales majeures de l’époque, comme Séleucie sur le Tigre ou Alexandrie sur le Nil.
Cette ampleur donne une idée du rôle qu’a pu jouer Alexandrie sur le Tigre dans les échanges entre l’Asie et le Proche-Orient. La ville reliait les navires venus de l’océan Indien aux fleuves qui irriguaient la Mésopotamie, puis aux routes menant vers la Méditerranée. Port, entrepôts, ateliers et quartiers résidentiels formaient un ensemble cohérent tourné vers le commerce à longue distance.
Le site a connu de nombreuses inondations au fil des siècles. Pourtant, selon Hauser, la cité est restée en partie préservée sous des couches de sédiments. La circulation de l’eau a recouvert les constructions, sans que de nouvelles villes ne se développent au-dessus. Cette absence d’urbanisation postérieure en fait aujourd’hui un terrain presque unique pour comprendre le plan d’une grande ville antique dans son ensemble.
Du royaume parthe à la recherche moderne : un laboratoire pour les historiens
Fondée par Alexandre, la ville change rapidement de nom et d’autorité. Elle est ensuite connue notamment sous les noms de Charax Spasinou ou Charax de Maysân. Elle passe sous le contrôle du royaume parthe, une grande puissance qui domine l’Iran et l’Irak actuels pendant plusieurs siècles avant notre ère et au début de notre ère.
Pour les chercheurs, cette phase est l’un des principaux atouts scientifiques du site. Hauser rappelle que le royaume parthe reste l’une des puissances les moins bien étudiées de l’Antiquité. Il insiste sur le manque d’ouvrage de synthèse fiable sur son histoire, ses institutions et sa culture.
« Nous avons une occasion presque unique de reconstituer un plan urbain complet grâce aux prospections géophysiques », explique le professeur. L’équipe espère achever cette cartographie fine dans l’année.
Les prochaines étapes dépendront des financements. Les archéologues souhaitent ouvrir des fouilles ciblées dans les quartiers d’habitation, les ateliers et les fours. Les conditions de travail restent très difficiles : en été, les températures dépassent 49 °C et la pollution de l’air rend les séjours sur le terrain éprouvants.
Pourquoi Alexandre choisit ce site stratégique
La décision d’installer une Alexandrie sur le Tigre s’inscrit dans la phase finale des conquêtes du roi macédonien. Au IVe siècle avant notre ère, Alexandre le Grand renverse l’empire achéménide, qui dominait la Perse et la Mésopotamie. En revenant de la région de l’Indus vers la Mésopotamie, il décide d’utiliser le réseau fluvial pour relier Suse, grande capitale achéménide située dans l’actuel Iran, à Babylone.
En parcourant le sud mésopotamien, il constate l’ampleur de la sédimentation. Le Tigre et les canaux issus de l’Euphrate charrient des quantités de limon qui modifient les paysages : le littoral avance, les chenaux se déplacent, certains ports se retrouvent isolés.
Les auteurs antiques rapportent qu’Alexandre décide alors de créer un port neuf, à environ deux kilomètres de la côte de l’époque, là où le Tigre rencontre le Karoun, un fleuve venu de l’actuel sud-ouest de l’Iran. La ville doit servir à la fois de base militaire, de centre administratif et de carrefour commercial entre l’Inde, le golfe Persique, la Mésopotamie et, au-delà, le bassin méditerranéen.
Une redécouverte qui résonne jusqu’en France
Pour un lecteur français, ce type de découverte rappelle la manière dont certaines cités antiques restent enfouies et réapparaissent grâce à la combinaison des textes, des archives aériennes et des technologies de prospection non invasive.
En France aussi, les archéologues recourent de plus en plus à la prospection géophysique et à l’imagerie par drone pour repérer des traces de villes ou de sanctuaires sans creuser systématiquement. La méthode ressemble à un « scanner » du sous-sol, qui permet d’identifier les traces de murs, de fossés ou de rues.
Dans le cas irakien, l’intérêt scientifique est renforcé par un facteur rare : l’absence de constructions récentes sur le site. En France, nombre de villes antiques se trouvent sous des centres urbains actuels, ce qui limite très fortement la possibilité de reconstituer un plan complet. En Irak, l’ancienne Alexandrie sur le Tigre offre aux chercheurs un « laboratoire » grandeur nature pour étudier :
l’organisation d’un grand port antique orienté vers le commerce lointain ;
les liens entre infrastructures hydrauliques (canaux, port) et trame urbaine ;
l’évolution d’une ville entre époque hellénistique et période parthe.
Quelques repères pour mieux comprendre les enjeux archéologiques
La sédimentation, au cœur de cette histoire, désigne l’accumulation de particules fines (boue, limon, sable) transportées par les cours d’eau. Sur la longue durée, ces dépôts peuvent :
faire avancer les côtes, en comblant peu à peu des zones maritimes peu profondes ;
modifier les chenaux des fleuves, qui se déplacent au gré des dépôts et des crues ;
ensevelir des sites urbains ou portuaires sous plusieurs mètres de sédiments.
Ce phénomène explique à la fois la disparition progressive d’anciens ports du golfe Persique et la préservation relative de la cité fondée par Alexandre. En recouvrant les constructions sans qu’elles soient réutilisées massivement, les sédiments ont figé une partie du paysage urbain antique.
La prospection géophysique, utilisée massivement sur ce site, repose sur divers instruments (mesure des variations magnétiques du sol, de la résistance électrique, parfois du radar de sol) pour détecter les structures enfouies. Elle permet de dessiner un plan détaillé avant toute fouille et d’éviter de multiplier les tranchées destructrices.
Élément
Rôle à Alexandrie sur le Tigre
Murailles
Défense de la ville et contrôle des accès au port
Canaux et port
Liaison entre mer ouverte, fleuves et entrepôts urbains
Ateliers et fours
Production locale (céramique, briques, peut-être métal) liée au commerce
Temples
Fonctions religieuses et politiques, affirmation du pouvoir
Les prochaines années devraient préciser le rôle exact de chaque quartier. Les fouilles ciblées pourront, par exemple, documenter la vie quotidienne des habitants à l’époque parthe : types de céramiques, alimentation, pratiques religieuses, circulation des monnaies. Autant de données qui aideront à mieux situer cette Alexandrie méconnue parmi les grandes villes de l’Antiquité, entre Méditerranée, Mésopotamie et océan Indien.
Qui a fondé Alexandrie sur le Tigre et à quelle époque ?
La ville a été fondée par Alexandre le Grand au IVe siècle avant notre ère. Il aurait choisi lui-même l'emplacement à la confluence du Tigre et du Karoun pour créer un port stratégique reliant les échanges entre l'Inde, la Mésopotamie et le bassin méditerranéen.
Pourquoi cette ville antique est-elle restée oubliée pendant si longtemps ?
À partir du IIIe siècle de notre ère, la modification du cours du Tigre et les changements environnementaux ont causé le déclin de la ville, qui a progressivement disparu des grandes routes commerciales. La zone a ensuite connu des conflits, notamment la guerre Iran-Irak, rendant les fouilles impossibles pendant des décennies.
Comment les archéologues ont-ils redécouvert cette Alexandrie ?
Le chercheur britannique John Hansman l'a repérée sur des photos aériennes dans les années 1960. Ce n'est qu'en 2013 qu'une équipe britannique a pu la visiter, confirmant l'hypothèse grâce aux dimensions des murailles. Une mission systématique a débuté en 2016 avec l'aide de technologies de drones et de prospection géophysique.
Quelle est la taille de cette cité antique et pourquoi est-elle remarquable ?
Avec une superficie d'environ 6 kilomètres carrés, Alexandrie sur le Tigre est de dimensions énormes pour une ville antique. Elle surpasse les blocs bâtis de capitales majeures comme Séleucie sur le Tigre ou Alexandrie sur le Nil, témoignant de son rôle crucial dans les échanges commerciaux longue distance.
Quel avantage scientifique représente ce site pour l'archéologie ?
L'absence d'urbanisation postérieure sur le site et sa préservation partielle sous des couches de sédiments en font un terrain presque unique pour comprendre le plan complet d'une grande ville antique. C'est également une occasion rare d'étudier le royaume parthe, l'une des puissances les moins bien étudiées de l'Antiquité.