En Pologne, une étude montre que certains partenaires engagés dans une relation en difficulté ne veulent plus vraiment tout entendre, surtout quand la vérité blesse.
Menée en Pologne et relayée par un média de vulgarisation scientifique anglo-saxon, cette recherche interroge frontalement un tabou des relations amoureuses : quand la relation va mal, préfère-t-on encore la transparence ou un mensonge « bienveillant » qui épargne les émotions ? Les résultats bousculent une idée reçue : les couples les moins satisfaits ne placent plus systématiquement la vérité au premier plan.
Une étude en Pologne pour mesurer l’appétit pour le mensonge bienveillant
L’étude citée s’appuie sur un large échantillon de 672 personnes vivant en Pologne, toutes engagées dans une relation amoureuse depuis au moins un an. L’âge moyen des participants est de 46 ans, avec une répartition équilibrée entre hommes et femmes (336 participantes).
Les chercheurs, Sebastian Wnęk et Katarzyna Cantarero, se sont intéressés à une question précise : dans quelles situations préfère-t-on que son partenaire mente plutôt que de dire franchement ce qu’il pense ou ce qu’il ressent ? Et comment cette préférence varie-t-elle selon la satisfaction conjugale et la capacité à encaisser les coups durs émotionnels, ce que les psychologues appellent la « résilience émotionnelle » ?
Mensonge prosocial contre mensonge égoïste : deux réalités bien différentes
L’étude distingue clairement deux types de mensonges :
- Le mensonge prosocial : il vise à protéger l’autre, à éviter de le blesser, à préserver l’harmonie du couple.
- Le mensonge égoïste : il sert avant tout celui qui ment, pour éviter des reproches, dissimuler un comportement ou préserver son confort personnel.
Dans la vie quotidienne, cela peut aller d’un « cette tenue te va très bien » alors qu’on a des réserves, à la minimisation d’un conflit avec un collègue ou une ex, présenté comme « rien d’important » pour ne pas inquiéter l’autre.
Un protocole simple : choisir entre vérité brutale et mensonge protecteur
Pour tester ces préférences, les chercheurs ont soumis les participants à six petites histoires les mettant en scène face à leur partenaire. Chaque scénario décrivait une situation de couple concrète, dans laquelle le partenaire pouvait soit dire la vérité, soit mentir.
Parmi ces six scénarios :
- Trois confrontaient les participants à un choix entre vérité et mensonge égoïste.
- Trois autres opposaient vérité et mensonge prosocial.
À chaque fois, les participants devaient répondre à une question simple : « Qu’est-ce que je préférerais entendre de mon partenaire dans cette situation ? »
Après ces choix, ils ont répondu à plusieurs questionnaires validés en psychologie :
| Aspect mesuré | Objectif |
|---|---|
| Satisfaction dans la relation | Évaluer à quel point ils se disent heureux dans leur couple |
| Résilience émotionnelle | Mesurer leur capacité à « rebondir » après un stress ou un conflit |
| Sentiment de proximité | Savoir à quel point ils se sentent proches de leur partenaire |
| Importance accordée à la vérité | Comprendre à quel niveau l’honnêteté est une valeur centrale pour eux |
| Perception de la « vérité brutale » | Savoir si la franchise est perçue comme protectrice ou dangereuse pour le couple |
| Tendance à mentir pour protéger l’autre | Évaluer s’ils sont eux-mêmes prêts à recourir au mensonge prosocial |
Quand la relation va mal, le mensonge devient plus attirant
Les personnes les moins satisfaites de leur couple sont celles qui acceptent le plus facilement les mensonges, y compris égoïstes, et voient la vérité comme potentiellement nuisible.
Premier enseignement : de manière générale, les participants jugent les mensonges prosociaux plus acceptables que les mensonges égoïstes. Protéger les sentiments de l’autre reste mieux vu que se protéger soi-même.
Mais l’élément le plus marquant concerne l’état du couple :
- Les personnes moins satisfaites de leur relation montrent une préférence plus élevée pour le mensonge, qu’il soit prosocial ou égoïste.
- Elles ont aussi tendance à considérer la vérité comme plus dangereuse pour leur relation, en particulier la « vérité brutale » qui ne prend pas de gants.
- Ces mêmes personnes se décrivent comme plus enclines à mentir prosocialement à leur partenaire, pour éviter des tensions.
Là où les couples satisfaits valorisent davantage la transparence, les couples en difficulté semblent adopter une logique de protection à court terme : mieux vaut arrondir les angles, quitte à tordre la réalité.
Moins de proximité, plus de mensonges égoïstes
L’étude relève aussi un lien entre distance émotionnelle et mensonge intéressé. Les participants qui acceptent plus facilement les mensonges égoïstes se disent en moyenne moins proches de leur partenaire.
Autrement dit, quand on se sent moins connecté à l’autre, mentir pour préserver son propre confort émotionnel ou éviter les reproches devient plus tolérable.
Résilience émotionnelle : ceux qui encaissent le mieux redoutent davantage la vérité brute
Les chercheurs ont ensuite testé un modèle statistique reliant trois éléments :
Leur hypothèse : quand la satisfaction baisse, la vérité frontale paraît plus menaçante. En réaction, les individus favoriseraient davantage les mensonges bienveillants.
Les auteurs montrent qu’un scénario où la faible satisfaction conduit à percevoir la vérité comme nocive, ce qui alimente la préférence pour les mensonges prosociaux, est cohérent avec les données recueillies.
Fait plus surprenant, la résilience émotionnelle vient moduler cette dynamique. Loin de ce qu’on pourrait imaginer, chez les personnes affichant une forte résilience, le lien entre faible satisfaction de couple et perception de la vérité comme dangereuse est plus fort que chez celles moins résilientes.
Autrement dit, certains partenaires qui ont pourtant une bonne capacité à rebondir face aux difficultés peuvent considérer que, dans un couple déjà fragile, la franchise sans filtre risque de faire plus de mal que de bien.
Que signifie « mensonge prosocial » dans un couple ?
Les psychologues parlent de « mensonge prosocial » pour désigner un mensonge destiné à protéger l’autre plutôt que soi-même. Dans un couple, cela peut recouvrir plusieurs réalités :
- Atténuer une critique sur l’apparence ou un comportement pour ne pas blesser.
- Minimiser une remarque négative entendue de la part d’un tiers.
- Adoucir la description d’un événement stressant pour ne pas inquiéter l’autre.
Ces mensonges peuvent alimenter ce que les chercheurs appellent des « illusions positives » : une vision un peu idéalisée de soi, de son partenaire ou de la relation. Cette vision embellie ne correspond pas toujours à la réalité objective, mais elle peut renforcer le sentiment de sécurité et la cohésion du couple.
Les travaux mentionnés rappellent toutefois la tension permanente entre trois valeurs :
- L’honnêteté.
- La bienveillance.
- La stabilité de la relation.
Trop de franchise peut heurter, trop de mensonges peut éroder la confiance. L’étude polonaise montre que lorsque la relation vacille, l’équilibre se déplace : la préservation immédiate du lien peut prendre le pas sur la transparence.
Ce que cela change pour les couples en France
Les résultats ont été obtenus en Pologne, mais la question de la place de la vérité dans le couple traverse aussi la société française. Thérapeutes de couple, psychologues et conseillers conjugaux en France rencontrent régulièrement ces dilemmes : faut-il tout dire, comment le dire, et à quel moment la sincérité devient destructrice ?
Dans les consultations menées par les équivalents français des « couples therapists », on observe souvent un schéma similaire à celui décrit par l’étude :
- Les couples qui se sentent globalement solides demandent à mieux communiquer et à se dire les choses plus clairement.
- Les couples en crise arrivent fréquemment après une série de non-dits, de mensonges, parfois au départ « pour protéger l’autre ».
Les pratiques d’accompagnement en France mettent l’accent sur la manière dont la vérité est formulée : parler en « je », exprimer un ressenti plutôt qu’une accusation, choisir le bon moment. L’objectif n’est pas d’imposer une transparence absolue, mais de limiter le recours aux mensonges qui finissent, à terme, par entamer la confiance mutuelle.
Un rappel méthodologique : pas de lien de cause à effet établi
Les auteurs de l’article scientifique publié dans The Journal of Social Psychology insistent sur un point : leur travail ne permet pas de dire si les mensonges sont la cause de l’insatisfaction, ou une conséquence d’un couple déjà fragilisé.
Leur dispositif repose sur un questionnaire et des scénarios hypothétiques, à un instant donné. Il met en lumière des associations entre satisfaction, perception de la vérité et préférence pour le mensonge, sans pouvoir trancher sur le sens exact de la relation entre ces éléments.
Ce que les couples peuvent retenir de cette étude
Pour un couple, la question n’est pas seulement « faut-il mentir ou dire la vérité ? », mais plutôt : dans quel but, et avec quelles conséquences à long terme ? La théorie de la résilience et de la « charge relationnelle » mise en avant par les chercheurs rappelle qu’un couple se construit sur une série d’interactions quotidiennes, plus ou moins soutenantes.
Lorsque ces échanges sont globalement chaleureux, respectueux et rassurants, le couple accumule une réserve émotionnelle. Cette réserve permet d’affronter plus sereinement les vérités délicates. À l’inverse, dans une relation déjà tendue, chaque franchise un peu brutale peut être perçue comme une attaque supplémentaire, ce qui alimente le réflexe de recourir au mensonge protecteur.
Pour les partenaires, une piste concrète consiste à se demander, avant de parler : cherche-t-on à éviter un malaise temporaire, ou à renforcer, à terme, la confiance et la compréhension mutuelle ? La réponse n’est pas identique dans toutes les situations, ni pour tous les couples, mais l’étude polonaise montre que lorsque le couple vacille, la tentation du « petit mensonge qui fait du bien » gagne du terrain.








