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Au IIIe siècle, un lettré chinois décrit l’Empire romain : voici les détails les plus stupéfiants de son récit

Au IIIe siècle, un lettré chinois décrit l'Empire romain : voici les détails les plus stupéfiants de son récit

Au IIIe siècle en Chine, un érudit tente de décrire l’Empire romain lointain, mêlant informations précises, rumeurs et scènes presque merveilleuses.

Dans un texte rédigé au IIIe siècle, un lettré chinois brosse un portrait fascinant d’un empire occidental qu’il appelle Da Qin, généralement identifié par les historiens comme l’Empire romain. Ce récit, exhumé par les spécialistes et analysé notamment par le site scientifique ZME Science, montre comment, bien avant l’époque moderne, la Chine des Han tardifs se représentait ce puissant voisin situé à des milliers de kilomètres, au bout des routes de la soie terrestres et maritimes.

Un historien chinois face à un empire lointain

Le principal témoin de cette vision chinoise de Rome s’appelle Yu Huan. Cet historien vit au IIIe siècle de notre ère, sous l’État de Cao Wei, durant la période des Trois Royaumes. Entre 239 et 265, il rédige un ouvrage privé, le Weilüe, littéralement « Bref compte-rendu du Wei ».

Le texte original s’est perdu, mais une large partie a survécu grâce à un autre érudit, Pei Songzhi, qui cite de longs passages du Weilüe dans ses annotations au Livre des Trois Royaumes, publié en 429. Parmi ces citations figure une description développée des pays à l’ouest de la Chine, dont ce mystérieux Da Qin.

Pour les chercheurs modernes, Da Qin renvoie dans l’ensemble au monde romain. La notion reste toutefois floue : dans certains passages, la géographie vise clairement les provinces orientales de l’Empire, comme l’Égypte ou la Syrie, reliées au commerce de l’océan Indien. Dans d’autres, le terme semble s’étendre à l’ensemble de l’Empire romain, Rome comprise.

Les spécialistes estiment que les lettrés chinois connaissaient surtout les marges orientales de l’Empire romain, le reste demeurant une vaste zone blanche dans leur représentation du monde.

Yu Huan lui-même n’a probablement jamais quitté la Chine. Il ne précise pas la plupart de ses sources. Une partie de ses informations reprend des récits plus anciens, notamment celui de la mission de Gan Ying au Ier siècle. D’autres détails semblent venir de marchands ayant effectivement parcouru une partie de ces routes, ou encore d’intermédiaires arabes et nabatéens, comme l’a suggéré l’historien John E. Hill.

Gan Ying, les ambassades lointaines et les premiers contacts sino-romains

Bien avant Yu Huan, la Chine tente déjà de joindre directement Da Qin. En 97, le général Ban Chao, figure majeure de l’expansion chinoise vers l’Asie centrale, envoie un émissaire, Gan Ying, toujours plus à l’ouest. Selon les chroniques chinoises, il atteint la région du golfe Persique, sans toutefois pénétrer en territoire romain.

Des marins l’auraient mis en garde : la traversée qui restait à accomplir par mer pouvait durer des mois, voire des années. Gan Ying renonce, mais son rapport marque durablement les descriptions chinoises des pays occidentaux. De nombreux éléments repris par Yu Huan portent la marque de ce premier grand voyage avorté.

Les textes officiels chinois mentionnent aussi quelques missions venues de Da Qin en sens inverse :

  • en 166, un groupe arrive par mer via le nord du Vietnam actuel et affirme représenter un souverain nommé « Andun », généralement identifié à l’empereur Marcus Aurelius Antoninus ;
  • en 226, un marchand nommé Qin Lun, originaire de Da Qin, atteint la région de Jiaozhi (nord du Vietnam actuel) et est conduit à la cour de Sun Quan, souverain du royaume de Wu ;
  • d’autres missions sont signalées vers la fin du IIIe siècle.

Les historiens contemporains jugent toutefois probable que ces groupes soient surtout composés de marchands, non d’ambassadeurs mandatés par l’empereur lui‑même. Les présents qu’ils offrent – ivoire, corne de rhinocéros, carapaces de tortue – proviennent d’ailleurs des régions de l’océan Indien plus que de Rome.

L’archéologie confirme néanmoins l’existence d’échanges : des monnaies romaines ont été retrouvées jusqu’en Asie du Sud-Est. Mais rien ne prouve que des commerçants romains aient eux‑mêmes parcouru toute la distance. Les objets circulaient par étapes, de main en main, dans un vaste réseau qui reliait Méditerranée, Inde et Asie orientale.

Un empire aux « centaines de villes » et au roi révocable

Au cœur du passage consacré à Da Qin, Yu Huan propose une sorte de fiche descriptive du pays, avec des données géographiques, politiques et économiques. Certaines sont étonnamment proches de la réalité, d’autres très éloignées.

« Ce pays (l’Empire romain) compte plus de quatre cents petites villes et bourgs. Il s’étend sur plusieurs milliers de li dans toutes les directions. Le roi a sa capitale (la ville de Rome) près de l’embouchure d’un fleuve (le Tibre). Les remparts extérieurs de la ville sont en pierre. »

Le nombre exact de villes importe moins que l’idée : pour l’auteur chinois, Da Qin est un immense État urbain, très structuré, doté d’une grande capitale fortifiée. Ce schéma correspond assez bien à l’Empire romain tardif, perçu à travers le filtre des récits marchands.

Plus surprenante, la description du système politique :

« Le souverain de ce pays n’est pas permanent. Quand des catastrophes surviennent à la suite de phénomènes extraordinaires, ils le remplacent sans cérémonie, installant un homme vertueux comme roi, et relâchent l’ancien roi, qui n’ose pas montrer de ressentiment. »

On est loin de la réalité complexe des successions impériales romaines, souvent marquées par des complots et des guerres civiles. Mais cette vision traduit une idée importante pour un lettré chinois : dans un grand empire bien gouverné, un mauvais souverain peut être écarté au profit d’un dirigeant plus vertueux. Ce mécanisme évoque d’ailleurs, de façon très indirecte, certaines pratiques du pouvoir romain, où le Sénat, l’armée ou les élites pouvaient renverser un empereur jugé néfaste.

Des Romains « grands et vertueux » qui se disent venus de Chine

Autre passage frappant, le portrait des habitants de Da Qin :

« Le peuple est grand et vertueux comme les Chinois, mais porte des vêtements hu (occidentaux). Ils disent qu’ils viennent à l’origine de Chine, mais qu’ils l’ont quittée. »

Cette remarque étonnante joue sur la ressemblance supposée entre les deux empires. Aux yeux de Yu Huan, les habitants de Da Qin partagent des qualités morales avec les Chinois, même s’ils s’habillent différemment. L’idée qu’ils « viennent de Chine » relève probablement d’un mythe ou d’un malentendu né au fil des traductions, mais elle renforce l’idée d’une parenté symbolique entre les deux grandes puissances eurasiennes.

Yu Huan ajoute encore un élément géopolitique révélateur :

« Ils ont toujours voulu communiquer avec la Chine mais Anxi (la Parthie), jalouse de ses profits, ne les laissait pas passer. »

Anxi, c’est l’Empire parthe, grande puissance d’Iran qui contrôle une portion centrale des routes de la soie. Pour les sources chinoises, les Parthes cherchent à préserver leurs marges commerciales en empêchant un contact direct entre la Chine et Da Qin. Là encore, l’analyse reflète autant une réalité économique qu’une vision chinoise du jeu des puissances intermédiaires.

Magiciens, cracheurs de feu et jongleurs : la part de merveilleux

Après ces descriptions politiques et géographiques, le récit glisse vers un registre presque spectaculaire. Yu Huan associe Da Qin à des divertissements extraordinaires : cracheurs de feu, artistes capables de se libérer de liens et jongleurs manipulant jusqu’à douze balles.

« Cette région possède des pins, des cyprès, des sophoras, des catalpas, du bambou, des roseaux, des peupliers, des saules, des parasoliers et toutes sortes de plantes. Les habitants cultivent les cinq céréales et élèvent chevaux, mulets, ânes, chameaux et vers à soie. Ils ont une tradition de prodiges étonnants. Ils peuvent produire du feu avec leur bouche, se lier puis se libérer, et jongler avec douze balles avec une adresse extraordinaire. »

Certains détails, comme le bambou ou la culture de toutes les « cinq céréales » typiquement chinoises, ne correspondent pas au monde méditerranéen. Ils montrent comment les informateurs ou les rédacteurs ont transposé des réalités étrangères dans des catégories familières à un lecteur chinois.

Les références aux magiciens ne sortent pas de nulle part. Les chroniques de l’époque des Han mentionnent qu’en 120, le souverain du pays de Shan, associé à une région correspondant au Myanmar actuel, envoie à la cour de Chine des artistes se présentant comme originaires de Da Qin. Par la suite, plusieurs textes chinois relient cet empire lointain à des spectacles de magie, signe que ces récits d’artistes itinérants ont marqué les imaginaires.

Monnaie, textiles, pierres précieuses : ce que la Chine pense savoir des produits romains

La partie la plus détaillée du texte concerne les marchandises. Pour un lettré chinois du IIIe siècle, Da Qin est d’abord un fournisseur de produits de luxe, en particulier de tissus, de métaux précieux et de pierres rares.

« Ce pays produit du lin fin. Ils fabriquent des pièces d’or et d’argent. Une pièce d’or équivaut à dix pièces d’argent. »

Les monnaies romaines en or et en argent sont bien connues des archéologues, et leur circulation jusqu’en Asie témoigne de ces échanges indirects. Le rapport de 1 à 10 ne correspond pas au rapport réel entre pièces d’or et d’argent à l’époque, mais reflète probablement une simplification transmise par les réseaux marchands.

Les textiles occupent une place centrale :

« Ils ont de belles étoffes brochées qui seraient faites avec le duvet de “moutons d’eau”. On les appelle tissus de Haixi (Égypte). Ce pays produit les six animaux domestiques, qui sont tous censés venir de l’eau. »

Ce « mouton d’eau » intrigue les chercheurs. Certains imaginent une confusion avec des animaux aquatiques dont la fourrure était utilisée, d’autres y voient une image poétique ou un malentendu sur l’origine de certaines fibres. Le texte mentionne aussi l’usage de l’écorce d’arbre ou du fil de cocons sauvages pour fabriquer tapis, brocarts, nattes, rideaux et tissus réputés pour leurs couleurs éclatantes.

« On dit qu’ils n’utilisent pas seulement la laine des moutons, mais aussi l’écorce des arbres ou la soie de cocons sauvages pour faire brocarts, tapis, nattes, tissus et rideaux, tous de bonne qualité, aux couleurs plus vives que ceux fabriqués dans les pays de Haidong (“à l’est de la mer”). »

Yu Huan souligne aussi le rôle lucratif des Romains dans le commerce de la soie :

« Ils tirent régulièrement profit de la soie chinoise qu’ils obtiennent, qu’ils dévident, puis transforment en damas fins de style occidental. C’est pour cela que ce pays commerce avec Anxi (la Parthie) au milieu de la mer. L’eau de mer est amère et ne peut être bue, ce qui fait que peu de ceux qui tentent de nouer un contact parviennent jusqu’à la Chine. »

Là, le regard chinois touche une réalité bien documentée : la soie produite en Chine voyage vers l’ouest, est retravaillée et revendue. L’auteur insiste sur la capacité des artisans de Da Qin à transformer cette soie en étoffes luxueuses, ce qui justifie leur rôle central dans le commerce méditerranéen.

Enfin, le texte s’attarde sur des pierres particulières :

« Les montagnes de ce pays produisent des joyaux à neuf couleurs (fluorite) de qualité inférieure. Ils changent de couleur selon les circonstances : bleu‑vert, rouge, jaune, blanc, noir, vert, violet, rouge ardent et bleu foncé. Aujourd’hui, des pierres de même type se trouvent dans le Yiwu Shan (chaîne de montagnes à l’est de Hami). »

Cette remarque montre comment l’auteur établit un parallèle entre les produits exotiques de Da Qin et des ressources similaires connues en Asie centrale. Elle illustre aussi la façon dont les lettrés chinois tentaient de cartographier et de comparer les richesses du monde.

Comment rejoindre Rome… vu de Chine

Yu Huan va jusqu’à donner un itinéraire pour atteindre Da Qin : traverser l’océan Indien, passer par l’Égypte, longer la Méditerranée pendant plusieurs jours de navigation, et l’on atteint alors les terres de ce grand empire occidental. Pour un lecteur chinois du IIIe siècle, ce type de description fournit à la fois un horizon géographique et une preuve de l’existence de routes structurées, même si peu de voyageurs parcourent l’ensemble du trajet.

En pratique, ce chemin restait presque impossible à suivre pour un marchand ou un émissaire parti de Chine. Les contraintes politiques, les dangers maritimes et la logique même du commerce à relais limitaient fortement les parcours directs d’un bout à l’autre d’Eurasie.

Et la France actuelle, dans tout ça ? Ce que ces récits disent encore aux Européens

Pour un lecteur français d’aujourd’hui, ce récit chinois de l’Empire romain interroge à la fois l’histoire européenne et la façon dont un grand empire est perçu de l’extérieur. La France actuelle n’existait pas en tant qu’État à cette époque, mais une partie de son territoire se trouvait au cœur de l’Empire romain d’Occident, sous le nom de Gaule.

Ces descriptions chinoises montrent que, dès l’Antiquité, l’espace correspondant à l’Europe actuelle fait déjà partie d’un système d’échanges mondialisé, où circulent soies, épices, métaux précieux et informations – parfois exactes, parfois très déformées. La Chine, pôle majeur à l’autre bout du continent, en a une image lointaine, parcellaire, mais réelle.

Pour les historiens français, ces textes constituent une source précieuse de regard extérieur sur l’Antiquité romaine. Ils complètent les sources latines et grecques en révélant comment l’Empire était vu à l’extrême bout de ses réseaux commerciaux, comme un partenaire lointain, presque mythique, mais suffisamment concret pour être décrit dans des chroniques officielles.

Après Rome, un nouvel empire occidental aux yeux des Chinois

L’histoire ne s’arrête pas avec la chute de l’Empire romain d’Occident. ZME Science rappelle qu’à l’époque des Tang, plusieurs siècles après Yu Huan, les sources chinoises mentionnent un nouvel État occidental, appelé Fulin, identifié par les spécialistes comme l’Empire byzantin, héritier de la partie orientale de l’Empire romain.

Des missions byzantines sont ainsi signalées à Chang’an, la capitale chinoise, à partir de 643, puis durant le VIIe et le VIIIe siècle. Les contacts restent distants et rares, mais prouvent la continuité des échanges entre la Chine et les héritiers de Rome.

Ces textes anciens intéressent aussi les chercheurs français pour ce qu’ils révèlent de la construction des images de l’étranger. Entre faits, rumeurs et transpositions culturelles, ils montrent comment une grande puissance se forge une représentation d’une autre puissance lointaine, à travers le prisme de ses propres catégories – monarchie vertueuse, provinces, animaux domestiques, céréales, produits de luxe – et des récits rapportés par les marchands qui, eux, ne se soucient pas de précision politique, mais de profits et de curiosités à raconter.

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