RacingZone

Les calamars sont en train de conquérir les océans : la raison n’est ni le climat ni leur appétit

Les calamars sont en train de conquérir les océans : la raison n'est ni le climat ni leur appétit

Le nombre de calamars explose dans de nombreuses zones marines, des États-Unis à l’Australie, inquiétant les scientifiques sur l’état réel des océans.

Cette prolifération de céphalopodes, décrite par le média scientifique en ligne ScienceAlert à partir de travaux menés notamment à l’université d’Adélaïde et par le biologiste marin français Rémy Denéchère, intrigue les chercheurs. Longtemps accusés ou célébrés comme les « gagnants » du changement climatique, les calamars semblent en réalité profiter d’autre chose, bien plus inquiétant pour la santé des mers.

Une explosion des populations de calamars depuis des décennies

Dès 2016, une équipe de l’université d’Adélaïde, en Australie, s’est penchée sur l’évolution des populations de céphalopodes – calamars, seiches et poulpes – à l’échelle mondiale. En analysant six décennies de données, les chercheurs ont mis en évidence une tendance nette : ces animaux augmentent partout, et pas seulement dans quelques zones isolées.

Ce signal a été observé même dans des régions où il n’existe pas de pêcheries ciblant les calamars. Les scientifiques en ont tiré une première conclusion : la hausse ne peut pas s’expliquer uniquement par l’essor des pêches industrielles ou des changements de pratiques de pêche.

Les premières hypothèses étaient doubles :

  • la diminution des grands prédateurs marins (thons, espadons, requins, gros mérous) aurait levé une partie de la pression sur les calamars ;
  • le réchauffement de l’eau, lié au changement climatique, aurait pu accélérer leur croissance et leur reproduction.

Mais ces explications restaient largement spéculatives. Les nouvelles recherches menées par Rémy Denéchère et son équipe viennent bousculer ce scénario trop simple.

Une étude qui remet en cause le rôle central du climat et de la surpêche

Dans un travail mis en ligne en prépublication sur la plateforme bioRxiv, encore en attente d’évaluation par les pairs, Denéchère et ses collègues ont voulu tester, de manière systématique, l’impact de la température et de la disparition des prédateurs sur les calamars. Pour cela, ils ont eu recours à des modèles numériques d’écosystèmes marins.

Ces modèles simulent les relations entre différentes espèces : qui mange qui, à quel rythme, comment les populations évoluent quand on modifie un paramètre comme la température de l’eau ou la pression de pêche sur les grands prédateurs.

Quand les grands prédateurs sont surexploités, les modèles montrent bien une hausse des calamars, mais celle-ci ne compense pas l’effondrement des poissons au sommet de la chaîne alimentaire.

Les calamars ne « remplacent » donc pas les gros poissons disparus. Les chercheurs en déduisent que l’abondance de calamars dépend surtout de la quantité de ressources disponibles pour eux, et pas seulement de la réduction du nombre de prédateurs qui les consomment.

Un effet climat plus complexe que prévu

Autre résultat marquant : dans ces simulations, l’augmentation de la température de l’eau entraîne, en moyenne, une baisse de la biomasse de calamars. Un constat à rebours de l’idée souvent avancée selon laquelle des mers plus chaudes favoriseraient automatiquement ces animaux à croissance rapide.

Les auteurs avancent une explication possible : des eaux plus chaudes exigent davantage d’énergie pour maintenir le métabolisme et soutiennent des animaux au rythme de vie déjà très élevé. Les calamars doivent alors consacrer plus de temps et d’efforts à chercher de la nourriture, sans garantie que celle-ci soit plus abondante.

Pour Denéchère et son équipe, l’expansion récente des calamars ne s’explique ni principalement par le réchauffement, ni uniquement par la disparition des grands prédateurs. Le moteur serait ailleurs.

Les modèles restent toutefois imparfaits. Ils ne prennent pas pleinement en compte certains aspects cruciaux, comme les différences de température entre la surface et les profondeurs, ou les effets détaillés de la température sur le développement des embryons de calamars. Les chercheurs appellent donc à la prudence sur les projections à long terme.

Le vrai atout des calamars : une vie ultra-rapide et une souplesse extrême

L’élément qui se dégage clairement, en revanche, tient à la biologie même des calamars. Ces animaux poussent jusqu’à cinq fois plus vite que de nombreux poissons et vivent rarement plus d’un ou deux ans. Ils adoptent une stratégie dite « vivre vite, mourir jeune ».

Cette particularité change tout dans des océans bousculés par :

  • des vagues de chaleur marines de plus en plus fréquentes ;
  • le chalutage de fond qui bouleverse les habitats des fonds marins ;
  • la surexploitation des grands prédateurs qui déstabilise les réseaux alimentaires.

Dans ce contexte, Denéchère et ses collègues décrivent les calamars comme de véritables « premiers envahisseurs » des écosystèmes perturbés : ce sont souvent eux qui colonisent en premier des milieux déstabilisés par la pêche ou le climat, avant que d’autres espèces plus lentes ne s’installent.

Selon les chercheurs, la hausse des populations de calamars au XXe siècle pourrait s’expliquer par leur capacité exceptionnelle à profiter rapidement des perturbations écologiques causées par l’activité humaine.

Autre avantage : ces prédateurs voraces peuvent engloutir jusqu’à 30 % de leur poids chaque jour pour soutenir leur croissance et leur activité. Quand les grands prédateurs disparaissent, davantage de petits poissons restent disponibles. Les calamars profitent alors indirectement de cette abondance relative de proies.

Des océans plus peuplés de calamars ne signifient pas des mers en bonne santé

Cette montée en puissance des calamars ne doit pas être interprétée comme une bonne nouvelle. Les modèles de Denéchère montrent que, même si leur nombre augmente localement, l’écosystème global s’appauvrit dès lors que les grands prédateurs déclinent fortement.

Les chercheurs rappellent un exemple observé au large de la Californie, dans le Pacifique Est. Après un fort épisode El Niño/La Niña, le manque de nourriture a fini par dépasser les bénéfices d’une croissance accélérée par la température. Les calamars ont alors vu leurs populations freinées par l’insuffisance de ressources.

Si la ressource alimentaire devient trop limitée, la capacité des calamars à s’adapter pourrait ne plus suffire, et le réchauffement finir par brider leur croissance démographique.

Les scientifiques s’inquiètent donc d’un avenir dans lequel les océans seraient à la fois plus chauds, plus pauvres en poissons, et plus instables. Dans un tel environnement, même les espèces réputées opportunistes comme les calamars pourraient voir leurs populations chuter brutalement après une phase d’expansion.

Que signifie cette tendance pour la France et ses pêches ?

Les phénomènes décrits par ScienceAlert concernent des zones variées, notamment l’Australie et la côte ouest des États-Unis, mais les mécanismes écologiques sont pertinents pour les mers européennes. Les eaux françaises, de la Manche à la Méditerranée, abritent elles aussi plusieurs espèces de calmars et de seiches exploitées par la pêche.

Pour la France, ces travaux rappellent plusieurs réalités :

  • la pression de pêche sur les prédateurs (thon rouge, merlu, certains requins) modifie en profondeur les équilibres entre espèces ;
  • les céphalopodes peuvent profiter à court terme de milieux perturbés, rendant certaines pêcheries de calmars plus productives pendant quelques années ;
  • cette abondance apparente ne garantit pas un bon état écologique global des mers françaises.

Les institutions chargées de la gestion des pêches, comme la direction des pêches maritimes et de l’aquaculture ou les organismes scientifiques tels que l’Ifremer, surveillent déjà l’évolution des stocks. Les céphalopodes y occupent une place de plus en plus visible, en Méditerranée comme dans l’Atlantique Nord-Est.

Pour les pêcheurs français, l’augmentation ponctuelle des calamars peut représenter une opportunité économique. Mais les biologistes rappellent que fonder une stratégie à long terme sur des espèces très variables dans le temps, comme les céphalopodes, comporte un risque important. Une succession d’hivers plus chauds, combinée à une baisse de nourriture, pourrait faire chuter très vite les prises.

Ce que révèlent les calamars sur l’état des océans

Les calamars deviennent ainsi des indicateurs particuliers des transformations rapides en cours. Leur succès actuel signale des écosystèmes profondément remaniés par l’homme : chaînes alimentaires tronquées, habitats dégradés, températures instables.

À terme, si les ressources de base – plancton, petits poissons, crustacés – se raréfient dans des mers trop chaudes, aucune stratégie de vie rapide ne suffira. Les chercheurs cités par ScienceAlert mettent en garde : l’abondance actuelle pourrait n’être qu’une phase transitoire avant une nouvelle réorganisation, possiblement encore plus défavorable à nombre d’espèces marines, calamars compris.

Pour un lecteur français, ces travaux apportent un message clair : la présence accrue de calamars sur les étals ou dans les statistiques de pêche ne doit pas être interprétée isolément. Elle s’inscrit dans une recomposition plus large des océans, dominée par les effets combinés du réchauffement, de la surpêche et des activités humaines qui remodèlent les fonds marins.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Défiler vers le haut