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Un seul moine a écrit ce livre de 75 kilos pendant 30 ans : il faut deux personnes pour le soulever

Un seul moine a écrit ce livre de 75 kilos pendant 30 ans : il faut deux personnes pour le soulever

Au cœur de la République tchèque puis de la Suède, un manuscrit géant fascine depuis huit siècles par sa taille hors norme et sa légende inquiétante.

Ce gigantesque volume médiéval, connu sous le nom de Codex Gigas, intrigue historiens et curieux. Le site d’actualité espagnol El País revient sur l’histoire de ce livre unique, rédigé par un seul moine pendant des décennies, et qui a été longtemps entouré d’un récit de pacte avec le diable. Son parcours, de Bohême à Stockholm, ressemble lui-même à une épopée.

Un manuscrit de 75 kilos né dans un petit monastère de Bohême

Le Codex Gigas a été réalisé au début du XIIIe siècle dans un monastère bénédictin de Podlažice, près de Chrast, dans l’actuelle République tchèque. L’établissement était modeste, loin des grandes abbayes riches et puissantes de l’époque.

Le livre, lui, ne l’est pas. L’ouvrage mesure environ 92 centimètres de haut, 50 de large et 22 d’épaisseur. Son poids atteint 75 kilos. Il faut deux personnes pour le soulever ou le déplacer. L’objet a rapidement été considéré comme démesuré pour son temps, au point que certains contemporains l’ont qualifié « d’octava maravilla del mundo », la huitième merveille du monde.

Le volume conserve aujourd’hui 310 feuillets de parchemin, contre 320 à l’origine. Selon les estimations les plus citées, la confection de ces pages aurait nécessité la peau d’environ 160 veaux ou ânes. Au total, la surface de parchemin utilisée représenterait 142,6 mètres carrés.

Un seul livre, 75 kilos, 92 centimètres de haut, plus de 300 pages de parchemin et la peau d’environ 160 animaux.

Un seul moine pour une tâche de vingt à trente ans

La tradition attribue le Codex Gigas à un religieux connu sous le nom de « Hermann le Reclus ». Pendant longtemps, les historiens se sont demandé si une telle entreprise pouvait être menée par un seul copiste ou si un véritable atelier monastique avait collaboré.

En 2006, le paléographe Michael Gullick a présenté à la Bibliothèque nationale de Suède un travail qui a fait basculer le débat. En observant minutieusement l’écriture, il a montré que la graphie reste uniforme du début à la fin. La manière de former les lettres ne change pas, tout comme le tracé et le rythme.

Autre élément frappant : la même encre est utilisée sur tout le volume. Elle semble avoir été réalisée à partir de galles d’insectes broyées, un procédé courant au Moyen Âge. Aucun signe ne laisse penser que le manuscrit ait changé de main.

Les spécialistes en déduisent qu’un seul scribe, travaillant en solitaire, aurait rédigé l’ensemble. Pour copier un texte aussi vaste avec une telle régularité, les estimations évoquées par El País vont de vingt à trente ans de travail. On ignore si Hermann a pu voir son œuvre terminée.

Ce que contient réellement la “Bible du Diable”

Malgré son surnom menaçant de « Bible du Diable », le contenu du Codex Gigas reste avant tout religieux et savant. Presque la moitié de l’ouvrage est occupée par une Bible complète, dans la version latine dite de la Vulgate, à une exception près : les Actes des Apôtres et l’Apocalypse suivent une version plus ancienne, la Vetus Latina.

Entre l’Ancien et le Nouveau Testament, le moine copiste a inséré des textes qui formaient alors la base culturelle d’un monastère lettré :

  • les Antiquités juives et La guerre des Juifs de l’historien Flavius Josèphe ;
  • les Étymologies, vaste encyclopédie d’Isidore de Séville ;
  • la chronique Chronica Boemorum de Cosmas de Prague, qui retrace l’histoire réelle et légendaire des Tchèques ;
  • une collection de textes médicaux, dont une version précoce de l’Ars medicinae et deux traités de Constantin l’Africain.

Le manuscrit contient aussi des éléments plus pratiques :

  • des formules d’exorcisme ;
  • un calendrier avec des noms de défunts, sans doute liés à la vie liturgique du monastère ;
  • au début, deux alphabets hébreux, accompagnés de modèles de cyrillique ancien et d’écriture glagolitique, ce qui suggère un usage comme référence linguistique.

Le diable, paradoxalement, ne figure qu’une seule fois, sur une page. L’image apparaît au folio 290, juste avant la chronique de Bohême qui clôt le volume. On y voit Satan, accroupi, avec une langue bifide qui dépasse et des griffes peintes en rouge. En vis-à-vis, sur la page d’en face, se trouve la Jérusalem céleste. La confrontation symbolique entre le Bien et le Mal a largement contribué à la réputation sulfureuse du livre.

Dans ce manuscrit immense, Satan n’occupe qu’une page. Le reste est essentiellement biblique, historique et médical.

Des pages disparues et un manuscrit engagé pour dettes

Dix feuillets manquent aujourd’hui au Codex Gigas. Personne ne sait exactement quand ni pourquoi ils ont été arrachés. L’hypothèse la plus acceptée dans le milieu universitaire relie cette disparition à la situation financière du monastère de Podlažice.

Selon les travaux cités, ces pages auraient contenu la Règle de saint Benoît, c’est-à-dire les règles de vie interne des bénédictins de Podlažice. En 1295, la communauté en difficulté financière aurait engagé le manuscrit auprès de l’abbaye cistercienne voisine de Sedlec pour faire face à ses dettes. Dans ce contexte, retirer les règles internes d’un ordre rival avant de remettre l’ouvrage aurait représenté un geste stratégique.

Une autre théorie place la perte des pages en 1697, lors d’un incendie à Stockholm, mais cette version est moins étayée et reçoit moins de soutien chez les spécialistes.

De Prague à Stockholm : un butin de guerre miraculé par la fenêtre

Le destin du Codex Gigas bascule en 1648, à la fin de la guerre de Trente Ans. Les troupes suédoises pillent le château de Prague. Parmi le butin, quelqu’un emporte le gigantesque volume de 75 kilos, qu’il faut porter à deux.

Le manuscrit rejoint alors la bibliothèque royale de Suède. Le 7 mai 1697, un violent incendie ravage une grande partie du château de Tre Kronor, à Stockholm, où étaient conservés les livres royaux. Selon le récit du vicaire Johann Erichsons, le Codex Gigas a échappé aux flammes parce qu’une personne l’a tout simplement jeté par une fenêtre. La chute aurait été si brutale qu’elle aurait blessé un passant en contrebas.

Depuis 1878, l’ouvrage est conservé et exposé à la Bibliothèque nationale de Suède, à Stockholm. Il n’en est sorti qu’une fois, pour un retour temporaire vers sa région d’origine.

Un prêt très encadré pour un retour à Prague

En septembre 2007, après 359 ans passés en Suède, le Codex Gigas a été prêté à la Bibliothèque nationale tchèque, à Prague, pour une exposition. Le prêt a duré jusqu’en janvier 2008. Selon les chiffres relayés à l’époque, plus de 100 000 visiteurs se sont déplacés pour voir l’ouvrage.

Ce retour était l’aboutissement d’années de discussions. Dès les années 1990, le président tchèque Václav Havel avait tenté, sans succès, d’obtenir de la Suède une restitution définitive de biens liés à la Bohême. La solution trouvée a été un prêt temporaire, à condition stricte que le manuscrit retourne ensuite à Stockholm.

Avant son voyage, le Codex Gigas a fait l’objet d’une numérisation en haute résolution, sous la direction de Per B. Adolphson et Claes Jansson. Chaque page a été reproduite, ce qui permet aujourd’hui de consulter l’intégralité de l’ouvrage en ligne, sans manipuler l’original fragilisé par l’âge et le poids.

Miraculé d’un incendie, pillé comme butin de guerre et prêté sous haute surveillance, le Codex Gigas a connu un destin presque aussi romanesque que sa légende.

La légende du moine emmuré vivant et du pacte avec le diable

Dès le Moyen Âge, une histoire effrayante se greffe autour du manuscrit. Un moine aurait gravement enfreint ses vœux et, pour cette faute, aurait été condamné à être emmuré vivant. Pour échapper à cette mort, il aurait promis à ses supérieurs de créer en une seule nuit un livre réunissant la totalité du savoir humain et glorifiant pour toujours son monastère.

Au fil de la nuit, comprenant l’impossibilité de la tâche, le moine aurait invoqué Lucifer pour obtenir de l’aide, en échange de son âme. Le diable aurait achevé le manuscrit, et le religieux, terrifié ou reconnaissant, aurait dessiné son portrait en pleine page comme hommage.

Certains chercheurs avancent une explication beaucoup plus terre à terre à l’origine de ce récit. Dans le Codex Gigas figure en effet la mention Hermanus Inclusus, littéralement « Hermann le Reclus ». Au XIIIe siècle, ce terme désignait un type précis de moine vivant volontairement à l’écart, dans une forme de retraite pénitentielle.

Avec le temps, cette notion de « reclus » aurait pu être mal comprise, puis amplifiée, donnant naissance à l’image d’un moine emmuré vivant et contraint à un pacte démoniaque. La paléographie ne rejoint la légende que sur un point : un seul homme, vraisemblablement, a écrit ce livre colossal. Pour le reste, les spécialistes n’y voient que des années de labeur humain, sans intervention surnaturelle.

Pourquoi un tel livre fascine encore aujourd’hui

Pour un lecteur actuel, le Codex Gigas concentre plusieurs sources d’attrait. Sa taille extrême impressionne, tout comme l’effort qu’il représente dans un contexte où chaque page de parchemin, chaque goutte d’encre demandait du temps et des ressources. La mise en scène du Bien et du Mal, avec la Jérusalem céleste faisant face au portrait de Satan, frappe l’imagination.

L’œuvre rassemble en outre, en un seul volume, la Bible, des chroniques historiques, une encyclopédie, des traités médicaux et des répertoires liturgiques. Il s’agit en quelque sorte d’une bibliothèque condensée dans un livre unique, conçue pour un usage interne au monastère, mais dotée d’une ambition qui dépasse largement sa petite communauté d’origine.

Ce que représente un tel manuscrit pour un lecteur français

En France, les bibliothèques conservent elles aussi de grands manuscrits médiévaux, mais aucun n’atteint les dimensions et le poids du Codex Gigas. Les grands « bibles atlantiques » ou certains livres de chœur, parfois pesants et volumineux, servaient surtout à être posés sur des pupitres pour la lecture collective.

Le Codex Gigas, lui, cumule plusieurs fonctions : Bible, chronique nationale, manuel médical et recueil de textes savants. Pour un lecteur français, il se rapproche davantage d’un « livre-monde » comme certains grands cartulaires ou encyclopédies médiévales, mais concentré dans un seul objet hors norme.

La manière dont il a été emporté comme butin de guerre, conservé dans une bibliothèque royale puis prêté de manière très encadrée évoque aussi, pour le public français, les débats actuels sur la restitution des œuvres d’art et des manuscrits déplacés lors de conflits ou de périodes coloniales. La situation reste toutefois différente : ici, le prêt ponctuel a été la solution trouvée entre la Suède et la République tchèque.

Quelques notions pour mieux comprendre ce type de manuscrit

Le terme de « manuscrit illuminé » désigne un livre copié à la main et orné de décorations : initiales enluminées, miniatures, bordures colorées. Dans le cas du Codex Gigas, ces éléments décoratifs accompagnent un texte très dense, copié avec une remarquable régularité.

Le parchemin, support de l’ouvrage, correspond à une peau animale (veau, mouton, chèvre ou âne) soigneusement préparée. Sa production exigeait un savoir-faire précis et un approvisionnement régulier en bétail. Utiliser l’équivalent de 160 animaux pour un seul volume témoigne de l’investissement économique et matériel consenti par le monastère à l’époque.

Enfin, les alphabets et écritures présentés en début de livre illustrent la fonction pédagogique de ce type de manuscrit. Pour des moines copistes ou des clercs en formation, disposer de modèles d’hébreu ou de cyrillique ancien permettait de se familiariser avec d’autres traditions textuelles, à une époque où chaque support d’écriture restait précieux.

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