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Marcher sur un serpent sans le voir : ce qu’il faut faire dans les secondes qui suivent, selon les spécialistes

Au Brésil, un jeune biologiste a volontairement piétiné des serpents venimeux des milliers de fois pour comprendre quand, comment et pourquoi ils mordent.

Dans un article relaté par le site de vulgarisation scientifique ZME Science, un biologiste brésilien a mené une expérience aussi spectaculaire que risquée sur la jararaca, une vipère très venimeuse d’Amérique du Sud. En la provoquant méthodiquement, y compris en marchant dessus à répétition, il a tenté de percer les mécanismes qui déclenchent la morsure. Des résultats jugés précieux pour la prévention des envenimations, même si l’étude a depuis été rétractée pour des raisons éthiques et administratives.

Une vipère parmi les plus redoutées du Brésil

La jararaca, de son nom scientifique Bothrops jararaca, est une vipère venimeuse très répandue en Amérique du Sud, notamment dans l’État de São Paulo, au Brésil. Son venin contient un mélange de toxines capable de provoquer :

  • des douleurs intenses ;
  • des hémorragies potentiellement mortelles ;
  • une insuffisance rénale aiguë.

Cette espèce est connue localement pour son tempérament jugé agressif. Dans les zones rurales, une croyance populaire affirme qu’elle ne mord « que si on lui marche dessus ». Les données hospitalières brésiliennes montrent toutefois qu’elle est responsable d’une grande part des morsures de serpent recensées dans la région de São Paulo.

Face à ce constat, João Miguel Alves-Nunes, biologiste rattaché à l’institut Butantan, grand centre de production d’antivenins au Brésil, a voulu tester de façon expérimentale ce qui déclenche réellement la morsure défensive de cette vipère.

Un protocole extrême : 3 500 pas sur des serpents

Avec son équipe, le chercheur a travaillé sur 116 serpents de différentes tailles et âges : adultes, juvéniles et nouveau-nés. Chaque animal était maintenu individuellement dans des conditions contrôlées. Les scientifiques ont ensuite simulé des rencontres typiques entre humains et serpents à l’aide de bottes de sécurité.

Au total, João Miguel Alves-Nunes a marché ou posé le pied des milliers de fois sur des jararacas, de manière contrôlée, pour mesurer précisément quand elles décidaient de mordre.

Le protocole prévoyait 30 confrontations par serpent, en visant trois zones différentes du corps : la tête, le milieu du corps et la queue. Le biologiste ne posait pas tout son poids pour ne pas blesser les animaux, et ses bottes étaient renforcées par une mousse pour limiter le risque de lésions chez les serpents.

Dans un entretien cité par ZME Science, il explique : « Je me suis approché près du serpent et j’ai aussi posé légèrement le pied sur lui. Je ne mettais pas tout mon poids, de façon à ne pas les blesser. » Selon le papier scientifique initial, cela représentait environ 3 480 pas ciblés sur les reptiles, un chiffre qu’il a spontanément surestimé en interview avant rectification éditoriale.

Les tests se déroulaient dans une petite arène, par séquences de temps bien définies, afin de limiter le stress et d’éviter que les serpents ne « s’habituent » aux stimulations. Un thermomètre infrarouge mesurait la température ambiante et celle des animaux, un facteur clé de leur activité.

Ce que l’expérience révèle sur le comportement de morsure

Les résultats, publiés initialement dans la revue Scientific Reports, montrent que la décision de mordre ne tient pas au hasard. Elle dépend à la fois de caractéristiques propres au serpent et de l’environnement immédiat.

Taille, sexe, âge : des serpents loin d’être tous égaux

Les analyses ont mis en évidence plusieurs tendances nettes :

  • Les plus petits individus mordent davantage : « Plus l’animal est petit, plus la probabilité qu’il vous morde est élevée », résume le chercheur.
  • Les femelles, surtout jeunes, se montrent plus agressives, notamment en pleine journée.
  • Les nouveau-nés, et en particulier les femelles, répondent plus souvent par une morsure quand ils se sentent menacés.

Ces observations contredisent en partie la sagesse populaire selon laquelle la jararaca ne morderait qu’en cas de contact direct, et en relativisent le caractère supposé uniformément agressif. Toutes ne réagissent pas de la même manière, loin de là.

Température et zone de contact, des facteurs décisifs

L’environnement pèse aussi lourd dans la balance :

  • La chaleur augmente la propension à mordre, en particulier chez les femelles. Par temps chaud, leur comportement défensif devient plus vif.
  • Chez les mâles, les morsures sont moins fréquentes la nuit par fortes températures, ce qui montre un effet combiné de la température et du moment de la journée.
  • La zone du corps touchée change beaucoup la donne : un contact sur la tête déclenche bien plus souvent une morsure que sur le milieu du corps ou la queue.

Marcher près de la tête d’une jararaca par temps chaud, en pleine journée, face à un petit individu ou à une jeune femelle, correspond au scénario le plus à risque de morsure.

Ces conclusions rejoignent les données épidémiologiques de la région de São Paulo, où les morsures sont plus fréquentes :

  • dans les zones côtières, plus chaudes, où les jararacas sont généralement plus petites ;
  • pendant les mois les plus chauds de l’année ;
  • aux heures où l’activité humaine est la plus intense, donc les rencontres plus probables.

Des implications concrètes pour la santé publique

Les morsures de serpents touchent chaque année des millions de personnes dans le monde. L’Organisation mondiale de la santé les classe parmi les maladies tropicales négligées prioritaires. Une grande partie de la recherche porte sur le venin et les traitements antivenimeux. L’étude brésilienne s’intéresse, elle, à la phase qui précède la morsure.

En comprenant quand le serpent choisit de mordre ou non, les chercheurs espèrent mieux prévenir les envenimations, et pas seulement les soigner.

Les travaux d’Alves-Nunes suggèrent plusieurs leviers pour les autorités sanitaires brésiliennes :

  • identifier les zones et périodes les plus à risque (régions chaudes, saisons chaudes, heures d’activité humaine) ;
  • adapter la répartition des stocks d’antivenin dans les hôpitaux en fonction de ces périodes critiques ;
  • renforcer la sensibilisation des agriculteurs, randonneurs et habitants des zones rurales à certains comportements à risque (marcher de jour, en sandales, dans les zones à vipères, par exemple).

Pour les randonneurs ou travailleurs en extérieur au Brésil, les résultats invitent à la prudence pendant les journées chaudes, surtout dans les zones connues pour abriter des vipères, et à privilégier des chaussures fermées robustes.

Une morsure… venue d’un autre serpent

Ironie de l’histoire : malgré les milliers de pas sur des jararacas, João Miguel Alves-Nunes n’a jamais été mordu par cette espèce au cours de l’expérience. En revanche, il a subi une morsure lors d’un entraînement avec un autre serpent venimeux, un crotale.

« Je me sentais totalement en sécurité, et les morsures de jararaca ne perçaient jamais les bottes », raconte-t-il. « Mais lors de simulations avec un serpent à sonnette, l’un d’eux a percé la botte et m’a mordu. » Pris en charge à l’institut Butantan, spécialiste des sérums antivenimeux, il a développé une réaction allergique à la fois au venin et à l’antivenin et a dû s’arrêter de travailler pendant quinze jours.

Une étude rétractée pour des raisons éthiques

L’histoire de ce travail connaît un dernier rebondissement. En mars 2025, l’article a été officiellement rétracté par la revue qui l’avait publié. Non pas pour fraude scientifique, ni pour manipulation des données, mais pour un problème d’autorisation éthique.

Les expérimentations menées avec le pied botté sur les serpents, et l’inclusion de nouveau-nés, n’étaient pas couvertes exactement comme telles par les autorisations initiales en bien-être animal.

Selon le site spécialisé Retraction Watch, João Miguel Alves-Nunes a attribué cette situation à une « erreur de communication » avec le comité d’éthique. Deux méthodes avaient été validées au départ :

  • le contact et la pression sur le corps du serpent à l’aide d’un crochet herpétologique en métal ;
  • l’approche du serpent avec un pied équipé d’une botte.

Les chercheurs expliquent avoir abandonné progressivement le crochet, qu’ils jugeaient plus risqué pour la bouche des serpents, au profit du pied botté, renforcé par de la mousse pour protéger les animaux. La présence de nouveau-nés dans le protocole n’aurait pas été explicitement précisée dans les autorisations, ce qui a conduit la revue à retirer l’article.

Tous les auteurs ont contesté la décision, que le biologiste a qualifiée de « disproportionnée », en rappelant que l’erreur était d’ordre administratif, et non liée à une fraude, un plagiat ou une manipulation expérimentale. Aucun des résultats n’a, à ce jour, été remis en cause sur le fond par la communauté scientifique.

Que signifie cette étude pour un lecteur en France ?

En métropole, les serpents venimeux appartiennent principalement au genre vipère (vipère aspic, vipère péliade). Leur venin est bien réel, mais la mortalité reste faible grâce à l’accès rapide aux soins. Les principes de prévention restent pourtant comparables à ceux mis en lumière au Brésil :

  • éviter de marcher en sandales ou pieds nus dans les hautes herbes ou pierriers ;
  • ne pas tenter de manipuler un serpent, même s’il paraît immobile ;
  • rester particulièrement vigilant lors des périodes chaudes, lorsque les reptiles sont plus actifs.

En cas de morsure suspecte en France, le réflexe reste d’appeler le 15 (Samu) ou le 112 et de se rendre rapidement à l’hôpital, où des sérums antivenimeux existent. Les centres antipoison apportent un soutien d’expertise aux médecins, rôle comparable à celui de l’institut Butantan au Brésil, qui développe et distribue des antivenins pour l’Amérique du Sud.

Comment interpréter ces résultats sans les exagérer ?

Cette recherche, même rétractée pour des questions d’éthique animale, illustre l’intérêt d’étudier le comportement des serpents, et pas seulement leur venin. Comprendre les facteurs qui déclenchent une morsure permet de mieux calibrer les messages de prévention : horaires de travail recommandés, types de chaussures à privilégier, aménagement des zones agricoles ou forestières.

Pour un public non spécialiste, un point mérite d’être éclairci : une morsure de serpent ne conduit pas systématiquement à une injection de venin. On parle de « morsure sèche » lorsque le serpent mord sans délivrer de venin. Le comportement étudié par Alves-Nunes concerne la décision de mordre en situation de défense, qui constitue déjà une étape critique avant toute envenimation.

Les données suggèrent aussi que toutes les jararacas ne réagissent pas de façon identique, ce qui laisse penser que d’autres espèces de vipères, en Amérique du Sud ou ailleurs, pourraient présenter des profils encore différents. Les chercheurs appellent donc à poursuivre ces travaux, espèce par espèce, avec des protocoles cette fois parfaitement cadrés sur le plan éthique.

Pour les promeneurs comme pour les agriculteurs, au Brésil comme en France, le message général reste inchangé : limiter les situations dans lesquelles un serpent se sent acculé — par exemple en lui marchant dessus, surtout par temps chaud — constitue souvent la meilleure protection avant même d’avoir besoin d’un antivenin.

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