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Au Japon, 1 800 personnes déplacent à la main la tour d’un château : la technique utilisée est vieille de plusieurs siècles

Au Japon, 1 800 personnes déplacent à la main la tour d'un château : la technique utilisée est vieille de plusieurs siècles

Au nord du Japon, la tour d’un château vieux de plus de 400 ans change de place, non pas avec des grues, mais à la seule force des bras.

Dans la ville de Hirosaki, au nord de l’archipel nippon, des milliers de volontaires se relaient pour faire glisser, centimètre après centimètre, la tour du château local en tirant de longues cordes. Un chantier spectaculaire, raconté par le site italien FocusJunior.it à partir d’informations du quotidien britannique The Guardian, qui remet au goût du jour une méthode de déplacement de bâtiments utilisée depuis des siècles au Japon.

Un château féodal déplacé… comme sur des rails

Le château de Hirosaki se trouve dans la préfecture d’Aomori, à l’extrémité nord de l’île de Honshu. Il s’agit de l’ancienne place forte du clan Tsugaru, édifiée en 1611 au début de l’époque d’Edo, lorsque les seigneurs locaux, les daimyos, contrôlaient encore leurs domaines fortifiés.

La tour actuelle n’est toutefois pas celle d’origine. En 1627, un éclair frappe un dépôt de poudre à canon à l’intérieur du château. L’explosion provoque un incendie qui détruit la première tour. Celle que les visiteurs peuvent voir aujourd’hui date de 1810, après une reconstruction complète.

Classée « importante propriété culturelle nationale » par les autorités japonaises, la tour de Hirosaki compte trois étages et pèse autant qu’environ 360 voitures de taille moyenne. Le bâtiment, posé sur une haute base de pierres, domine un vaste parc très fréquenté lors de la floraison des cerisiers.

Pour réparer un mur de pierres fissuré sous la tour, la ville de Hirosaki a choisi de déplacer tout le bâtiment plutôt que de le démonter.

La décision remonte à 1983. Cette année-là, un fort tremblement de terre endommage l’un des murs de pierre du château. Problème : la tour se trouve exactement devant la section abîmée, ce qui empêche tout accès pour un chantier classique. Démonter l’édifice pièce par pièce risquerait d’abîmer irrémédiablement cette structure classée.

Le retour d’une technique ancestrale : le hikiya

Les responsables du site optent alors pour une solution traditionnelle : le hikiya, un ancien procédé japonais de déplacement de bâtiments entiers. Ce terme désigne une technique qui consiste à poser l’édifice sur des rouleaux, puis à le faire avancer en le tirant avec des cordes, plutôt que de le démonter.

Dans l’architecture traditionnelle japonaise, nombre de maisons et de temples reposent sur une ossature en bois conçue pour rester solidaire. Cela facilite l’usage du hikiya lorsque l’on souhaite déplacer une structure sans l’altérer.

  • Le bâtiment est soulevé très légèrement grâce à des vérins et soutiens temporaires.
  • Des rouleaux ou rails sont disposés sous la base pour constituer une sorte de « voie ».
  • De longues cordes sont attachées à la structure, ou à un chariot sur lequel elle repose.
  • Des équipes tirent en cadence, pendant que les techniciens contrôlent l’alignement et la progression.

Le château de Hirosaki a déjà fait l’objet d’un tel déplacement. En 2015, la ville demande pour la première fois l’aide de la population. Ce premier hikiya « populaire » de l’histoire japonaise constitue aussi la première utilisation de cette méthode pour déplacer un château entier depuis un siècle. La tour est alors éloignée d’environ 78 mètres du mur endommagé, ce qui permet de lancer un long travail de restauration de la maçonnerie.

Des milliers de volontaires pour tirer des cordes de 30 mètres

Après plusieurs années de chantier, le mur de pierre est enfin remis en état. FocusJunior.it précise qu’en décembre 2024, les 2 185 pierres qui le composent ont été replacées une à une à leur position d’origine.

Restait à ramener la tour sur sa base initiale. Pour ce spectaculaire « voyage de retour », la ville de Hirosaki a décidé de faire appel une nouvelle fois aux habitants, mais pas seulement.

Pour le week-end des 22 et 23 août 2026, les autorités locales ont reçu près de 8 000 candidatures venues de tout le Japon et de l’étranger, notamment du Sud-Est asiatique, d’Europe et d’Amérique du Nord. Parmi ces postulants, 1 800 personnes sont sélectionnées pour participer au tirage de la tour.

Répartis en équipes d’environ 80 personnes, les volontaires se relaient pour tirer des cordes de 30 mètres en scandant le cri « so-re, so-re ».

Cette exclamation rythmique permet de coordonner l’effort collectif, un peu comme les chants marins ou les slogans utilisés par les équipes de rameurs. Les groupes s’enchaînent au fil de la journée, sous la surveillance de techniciens qui contrôlent le déplacement au millimètre près.

Un des participants, Motoharu Nakata, 61 ans, a fait le voyage depuis Hiroshima pour reprendre part à l’événement, lui qui avait déjà participé au déplacement de 2015. Il confie avoir été profondément ému de pouvoir, une nouvelle fois, « tirer un château entier avec [ses] propres mains », un moment qu’il décrit comme une expérience rare.

Les opérations de tirage manuel se sont poursuivies jusqu’à la fin août 2026, impliquant environ 4 100 personnes au total. La tour avance ainsi sur une distance de 5 mètres à la seule force des bras. Le reste du trajet, soit près de 73 mètres, doit être accompli d’ici la fin de l’année à l’aide de machines.

Un monument précieux et un parc très fréquenté

Si les autorités japonaises prennent autant de précautions, c’est que la tour de Hirosaki constitue un bien patrimonial rare. Selon FocusJunior.it, il ne subsiste plus que douze tours de château de ce type dans tout le Japon. Celle de Hirosaki est la seule encore conservée dans la région nord-est du Tohoku.

Le site attire chaque année un afflux massif de visiteurs, en particulier au printemps. Pendant la floraison des cerisiers, le parc du château reçoit environ 2 millions de personnes, venues admirer les arbres en fleurs et la silhouette de la tour se reflétant dans les douves.

Les travaux sont toutefois loin d’être terminés. Une fois la tour revenue sur sa base restaurée, un important chantier de conservation interne doit débuter. La structure sera entièrement recouverte pendant cette phase, afin de la protéger et de permettre les interventions sur le bois et les éléments intérieurs.

Le château de Hirosaki restera fermé au public de longues années : la réouverture n’est pas prévue avant 2033.

Ce calendrier illustre la durée des grands chantiers de patrimoine au Japon, où la mise en sécurité s’accompagne souvent d’une restauration minutieuse, pensée sur le temps long.

Ce que représente une telle opération pour un lecteur en France

Pour un lecteur français, cette opération peut rappeler certains chantiers menés sur des monuments historiques comme les cathédrales, les châteaux ou les grands ponts. En France, lorsqu’un site classé nécessite des travaux lourds, il reste généralement fermé plusieurs années, à l’image de la cathédrale Notre-Dame de Paris après l’incendie de 2019.

Le principe est comparable : l’État, les collectivités territoriales et les architectes des bâtiments de France cherchent à préserver au maximum l’authenticité de la structure. Les éléments anciens sont démontés avec précaution, numérotés, restaurés, puis réassemblés. Lorsqu’un déplacement s’impose, il se fait en général par sections, à l’aide de grues et d’engins spécialisés, plus que par traction humaine coordonnée comme au Japon.

En France, il existe toutefois des exemples de maisons à colombages ou de petits édifices déplacés ou soulevés pour être protégés d’une crue ou pour laisser passer une infrastructure. Le recours massif aux volontaires pour une action physique directe sur un monument majeur reste, lui, beaucoup plus rare qu’à Hirosaki, où l’événement prend aussi la forme d’une fête populaire encadrée.

Pourquoi déplacer un bâtiment plutôt que le démonter

Le choix du hikiya illustre une philosophie de la conservation où l’on considère le bâtiment comme un tout cohérent. Chaque pièce de bois, chaque assemblage possède une histoire et un positionnement précis. En le déplaçant d’un seul bloc, les responsables du chantier réduisent les risques de perte ou de dégradation d’éléments d’origine.

Ce type de déplacement limite aussi les contraintes sur certains matériaux anciens. Un démontage complet d’une tour du début du XIXe siècle, exposée depuis longtemps aux intempéries, pourrait provoquer des ruptures dans le bois ou les tuiles. Une translation contrôlée permet d’éviter ces manipulations répétées.

Cette opération comporte néanmoins des risques techniques : mouvements différenciés de la structure, glissement incontrôlé, déséquilibre lié au poids. C’est pour cette raison que les dernières dizaines de mètres doivent être effectuées à l’aide de machines capables d’assurer une progression lente et régulière, sous contrôle constant des ingénieurs.

Une technique ancienne encore utile aujourd’hui

Le hikiya ne se limite pas aux châteaux. Au Japon, cette méthode a déjà servi à déplacer des maisons, des sanctuaires ou des temples, notamment lorsqu’une route doit être élargie ou qu’un mur de soutènement doit être refait. L’ossature en bois et les assemblages traditionnels à tenons et mortaises se prêtent particulièrement bien à ce type de mouvement global.

Pour les volontaires qui participent au chantier de Hirosaki, l’expérience dépasse le simple geste symbolique. Ils s’inscrivent dans une chaîne de transmission de savoir-faire, aux côtés des artisans, ingénieurs et historiens impliqués, dans un pays où la préservation des architectures anciennes fait partie d’une culture de longue durée.

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