Au cœur du Latium, une petite île privée au milieu d’un lac volcanique italien cache une troublante « prison de Dante ».
Au centre du lac de Bolsena, dans le centre de l’Italie, l’Isola Bisentina rouvre progressivement au public après des décennies de fermeture. Ce bout de terre privé, longtemps réservé à quelques privilégiés, concentre aujourd’hui chapelles Renaissance, œuvres contemporaines et surtout une « Malta dei Papi » associée à Dante et aux hérésies. Un voyage entre nature, mystique et légendes que détaille le site italien qui publie cet article.
Une île minuscule, un parcours guidé très dense
Depuis le bateau, l’Isola Bisentina se dessine comme un triangle sombre posé sur une eau très claire. Au milieu des frondaisons, surgit la coupole blanche de la grande église et, au ras de l’eau, des petites chapelles accrochées à la roche volcanique du lac de Bolsena.
L’accostage se fait dans une petite darse, où le moteur se tait brusquement. Ne restent que le froissement des feuillages de chênes verts et le cri des oiseaux d’eau. C’est là que commence un parcours en boucle d’environ un kilomètre et demi, uniquement en visite guidée, qui permet en quelques heures de traverser plusieurs siècles d’histoire.
Le sentier alterne terre battue, clairières et marches taillées dans le tuf. Certains passages sont irréguliers et peuvent devenir glissants, ce qui rend les chaussures fermées avec bonne adhérence incontournables. Le chemin ondule entre parties plates et petites montées, longe des jardins à la française d’inspiration XIXe, des criques cachées et de petits belvédères tournés vers les bourgs de Capodimonte et de Bolsena.
Une église-mausolée au cœur de l’héritage des Farnèse
Le centre architectural de l’île est la chiesa dei Santi Giacomo e Cristoforo, surmontée d’une imposante coupole liée à la grande époque des Farnèse, puissante famille de la Renaissance italienne. L’édifice a été agrandi sur un projet du Vignole, puis poursuivi par son élève Antonio Garzoni.
L’église, jadis mausolée des Farnèse, domine aujourd’hui encore le lac par sa grande coupole restaurée, bien visible depuis les rives.
Les parties extérieures ont été restaurées : la coupole en plomb et la façade apparaissent désormais en excellent état, même si l’intérieur n’est pas encore ouvert au public de façon régulière. À l’origine, l’église abritait aussi des tableaux d’Annibale Carrache et servait de sépulture à plusieurs membres de la famille Farnèse, ce qui ancre encore davantage l’île dans la cartographie du pouvoir de la Renaissance.
Un chemin spirituel jalonné de chapelles spectaculaires
En poursuivant la boucle, les visiteurs croisent les chapelles édifiées au XVe et au XVIe siècle par les franciscains observants, qui tenaient ici un couvent. Leur ambition : transformer l’Isola Bisentina en parcours spirituel inspiré des sept grandes églises de Rome, en lien avec les flux de pèlerins qui passaient non loin, sur la Via Francigena.
Sur les sept chapelles originelles, trois se visitent aujourd’hui, les autres rouvrant progressivement. L’une des plus spectaculaires est la chapelle Santa Caterina, de plan octogonal, attribuée à Antonio da Sangallo le Jeune. Elle est posée sur un éperon rocheux de plus de vingt mètres, suspendu au-dessus du lac.
Un peu plus loin se trouve la chapelle du Crucifix, ou du Monte Calvario, avec des cycles de fresques rattachés au cercle de Benozzo Gozzoli. Enfin, la chapelle du Monte Tabor, centrée sur le thème de la Transfiguration, marque le point le plus élevé de l’île, dans un bois dense aux arbres plusieurs fois centenaires.
Le parcours permet aussi d’apercevoir le « Grand Vieil arbre », un chêne vert pluricentenaire enveloppé par l’œuvre contemporaine « Il Vello d’Oro » de Federico Gori. Cette intervention artistique protège le tronc et souligne le lien entre nature et création.
La « prison de Dante » : la mystérieuse Malta dei Papi
Sous le Monte Tabor se niche la partie la plus intrigante de l’île : la Malta dei Papi, souvent présentée comme la « prison de Dante ». On y accède par une ouverture taillée dans le tuf qui mène à un long couloir souterrain. À son extrémité se trouve une chambre circulaire creusée dans la roche, au centre de laquelle s’ouvre un puits vertical, percé d’un orifice circulaire au sommet.
La Malta dei Papi, citée dans le Paradis de Dante comme lieu de peine éternelle, a servi tour à tour de citerne, de lieu de rites et de prison pour religieux accusés d’hérésie.
Selon l’article, un passage du Paradis (chant IX) fait explicitement référence à ce lieu comme espace de châtiment perpétuel, ce qui a largement nourri sa réputation inquiétante.
D’un point de vue pratique, la structure a servi de citerne à l’époque romaine, comme le prouve l’enduit imperméabilisant encore visible sur les parois internes. Des spécialistes avancent toutefois une origine plus ancienne liée aux eaux thermales qui circulent sous l’île. L’hypothèse de rituels anciens liés à la fertilité, dans un espace pensé comme un « ventre » souterrain, est parfois évoquée.
Par la suite, la chambre hypogée aurait été transformée en prison pour ecclésiastiques accusés d’hérésie. Lieu sans échappatoire, presque privé de lumière naturelle, il transmet encore aujourd’hui une sensation d’écrasement physique qui frappe les visiteurs.
Entre ésotérisme et art sonore contemporain
Au XIXe siècle, la Malta dei Papi s’est retrouvée au centre de conversations ésotériques européennes. Helena Blavatsky, figure de la théosophie, a cité l’île parmi les possibles accès symboliques au royaume souterrain d’Agarthi. L’article rappelle qu’il s’agit de récits sans base historique, mais révélateurs de l’aura énigmatique du lieu.
L’expérience actuelle de visite s’appuie aussi sur un dispositif sonore contemporain. À l’intérieur de la chambre, résonne « Celestia », une composition de Roberto Cacciapaglia adaptée spécialement au site. La musique se propage sur les parois humides et transforme la perception, faisant basculer le récit de la seule réclusion vers une dimension de passage et, presque, de renaissance symbolique.
Aux deux extrémités du Monte Tabor, la chapelle de la Transfiguration, en hauteur, et la Malta souterraine dialoguent ainsi, renforcées par d’autres projets « site specific ». L’œuvre « Fondere una roccia » du collectif Unurgent Argilla utilise la matière volcanique de l’île : trois vases circulaires, des fragments et des panneaux d’étude, façonnés à partir des roches locales, interrogent la dimension géologique et affective de l’Isola Bisentina.
Une histoire étonnamment longue pour 17 hectares
Malgré ses seulement 17 hectares, l’île concentre une succession de périodes historiques. Les traces les plus anciennes remontent à l’âge du Bronze, à une époque où le lac était déjà sillonné par des embarcations en bois, comme la pirogue découverte des siècles plus tard près de Punta Calcino.
Des tombes étrusques et des vestiges romains attestent une présence humaine prolongée, difficile à reconstruire dans le détail. Au IXe siècle, les incursions sarrasines sur la côte tyrrhénienne ont poussé les populations à chercher refuge dans des lieux facilement défendables. Une petite île au centre d’un lac volcanique s’est alors imposée comme abri naturel.
Le Moyen Âge a ensuite vu se succéder destructions, reconstructions et changements de contrôle. À la fin du XIVe siècle, l’Isola Bisentina entre dans l’orbite des Farnèse. En 1431, le pape Eugène IV l’attribue aux franciscains observants, qui bâtissent couvent, première église et ce chapelet de chapelles périphériques, dans une logique spirituelle alignée sur les grands pèlerinages.
Entre XVe et XVIe siècles, l’île devient un laboratoire d’architecture religieuse. La grande église est remaniée en complexe ambitieux, avec une coupole visible depuis une large partie du lac. Les Farnèse choisissent également ce lieu pour plusieurs sépultures, l’insérant dans un réseau de résidences et de places fortes en Tuscie.
Le paysage actuel garde les traces de ces couches successives : jardins à l’italienne d’époque plus récente, bois denses de chênes verts et d’oliviers, mais aussi plus de 200 espèces végétales recensées, qui font de l’Isola Bisentina un site d’intérêt botanique. Administrativement, l’île relève de la commune de Capodimonte, sur la rive ouest du lac de Bolsena, l’un des plus grands lacs volcaniques d’Europe.
Comment organiser une visite sur ce paradis privé
L’accès à l’Isola Bisentina se fait uniquement par le lac et à dates limitées, car il s’agit d’une propriété privée ouverte dans un cadre très contrôlé. Les départs se font depuis les quais de Capodimonte et de Bolsena, avec des traversées courtes qui offrent déjà de beaux points de vue sur les falaises de tuf et la coupole de l’église dépassant des arbres.
Le billet inclut généralement la traversée en bateau et la visite guidée, à réserver à l’avance via le site officiel de l’île.
Le site officiel précise la saison d’ouverture, les jours de fermeture hebdomadaire et les modalités de réservation. La période classique s’étend globalement du printemps à l’automne, avec des dates précises actualisées chaque année. D’un point de vue météo, la fin de printemps et le début de l’automne offrent souvent des températures plus douces et une lumière plus stable, adaptées à la marche et aux panoramas sur le lac.
Accès depuis la France : route, rail et avion
Pour un lecteur français, la zone du lac de Bolsena est accessible assez facilement en combinant plusieurs moyens de transport :
En voiture : l’itinéraire principal passe par l’autoroute du Soleil (A1) côté italien, avec sorties vers Orvieto ou Orte, puis routes régionales vers Bolsena ou Capodimonte.
En train : les gares de référence sont Orvieto, Viterbo ou Montefiascone, avant une correspondance en bus local ou en voiture de location.
En avion : les aéroports les plus proches sont Rome et, en venant du nord, Florence, avec ensuite un trajet complémentaire par rail ou par route.
La visite complète sur l’île dure environ trois heures, auxquelles s’ajoute la traversée. L’Isola Bisentina se prête donc bien à une excursion d’une demi-journée, intégrée à un week-end dans la Tuscie. Bolsena, son centre historique et ses spécialités de poissons de lac (coregone grillé ou sbroscia, soupe traditionnelle), ou Capodimonte, avec sa longue plage de sable volcanique sombre, offrent des bases pratiques pour loger.
Les visites se font uniquement en groupes accompagnés, avec rendez-vous fixé à l’avance. Arriver un peu avant l’horaire indiqué facilite l’embarquement et évite de rater son créneau.
Quelles différences avec une île privée en France ?
Pour un lecteur français, l’Isola Bisentina présente un cas particulier : une propriété privée ouverte à la visite à dates définies, dont le propriétaire gère lui-même la billetterie via un portail dédié. En France, certaines îles privées existent aussi, par exemple sur les côtes bretonnes ou vendéennes, ou dans les lacs alpins. Leur accès dépend là encore de la volonté des propriétaires, mais le cadre réglementaire relève du droit français des propriétés privées et des espaces naturels protégés.
Des sites comme l’île Saint-Honorat, au large de Cannes, gérée par une communauté religieuse, ou certaines îles du golfe du Morbihan, sont accessibles au public selon des règles parfois proches : transport en navette maritime, horaires définis, parcours balisés pour protéger le patrimoine naturel et bâti. La logique générale reste comparable : concilier préservation de lieux fragiles, sécurité des visiteurs et valorisation culturelle ou spirituelle.
La particularité italienne de l’Isola Bisentina tient surtout à la superposition de fonctions : ancienne place forte, lieu de pèlerinage, nécropole aristocratique, espace de réclusion religieuse et, aujourd’hui, laboratoire d’art contemporain. Cette accumulation de strates, associée à la référence directe à Dante et aux légendes ésotériques du XIXe siècle, lui donne un statut à part dans le paysage des îles lacustres européennes.
Un site volcanique entre risques naturels et atouts touristiques
Le lac de Bolsena est issu de l’effondrement d’un ancien complexe volcanique, ensuite rempli par l’eau. Cette origine explique la présence de tuf, de sources thermales et de pentes parfois abruptes autour de l’Isola Bisentina. Pour les visiteurs, cela se traduit par des chemins irréguliers, des marches taillées dans la roche et des belvédères impressionnants sur le miroir du lac.
Un terrain volcanique de ce type impose quelques précautions simples : chaussures adaptées, attention en cas de pluie récente, hydratation suffisante, particulièrement lors des journées chaudes de juillet et d’août. L’avantage de ce contexte géologique reste la variété des paysages sur un espace réduit : falaises, plages de sable sombre, zones boisées denses et points de vue dégagés se succèdent en peu de temps de marche.
Pour un week-end depuis la France, l’Isola Bisentina peut s’intégrer à un itinéraire plus large en Tuscie : villages médiévaux perchés, bains thermaux naturels, circuits sur la Via Francigena italienne. L’île, avec sa mystérieuse « prison de Dante », fonctionne alors comme temps fort d’une échappée mêlant patrimoine religieux, art contemporain et balade au bord d’un des plus grands lacs volcaniques d’Europe.
Qu'est-ce que la Malta dei Papi et pourquoi est-elle appelée la prison de Dante ?
La Malta dei Papi est une chambre souterraine circulaire creusée dans le tuf, située sous le Monte Tabor. Elle est citée dans le Paradis de Dante (chant IX) comme lieu de peine éternelle, ce qui a nourri sa réputation inquiétante. Elle a servi tour à tour de citerne romaine, d'espace rituels anciens et de prison pour ecclésiastiques accusés d'hérésie.
Comment peut-on visiter l'Isola Bisentina ?
L'accès se fait exclusivement par bateau depuis le lac de Bolsena, et le parcours d'environ un kilomètre et demi n'est ouvert qu'en visite guidée. Les visiteurs doivent porter des chaussures fermées avec bonne adhérence car le sentier alterne terre battue, marches taillées dans le tuf et passages irréguliers pouvant être glissants.
Quels sont les principaux édifices historiques à voir sur l'île ?
L'église-mausolée dei Santi Giacomo e Cristoforo avec sa coupole imposante, conçue par le Vignole et Antonio Garzoni, dominante du paysage. Les trois chapelles visitables édifiées au XVe et XVIe siècle par les franciscains : la Santa Caterina en plan octogonal d'Antonio da Sangallo le Jeune, la chapelle du Crucifix ou du Monte Calvario avec fresques de Benozzo Gozzoli, et la chapelle du Monte Tabor centrée sur la Transfiguration.
Y a-t-il des installations artistiques contemporaines sur l'île ?
Oui, la Malta dei Papi accueille une composition musicale « Celestia » de Roberto Cacciapaglia qui résonne dans la chambre souterraine. À la surface, l'œuvre « Il Vello d'Oro » de Federico Gori enveloppe le tronc d'un chêne vert pluricentenaire, et le collectif Unurgent Argilla propose « Fondere una roccia », trois vases circulaires façonnés à partir des roches volcales locales.
Qui étaient les principaux occupants de l'île au cours de l'histoire ?
Des traces remontent à l'âge du Bronze, suivies de présences étrusques et romaines. Au XVe et XVIe siècles, les franciscains observants y ont établi un couvent et transformé l'île en parcours spirituel. À la Renaissance, la puissante famille des Farnèse en a fait un centre culturel et politique majeur, y construisant l'imposante église-mausolée.