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Il monte sur scène en 2008 avec des blagues écrites au IVe siècle : le public rit encore 1 600 ans plus tard

Il monte sur scène en 2008 avec des blagues écrites au IVe siècle : le public rit encore 1 600 ans plus tard

En 2008, au Royaume-Uni, un humoriste teste sur scène des blagues… rédigées dans l’Antiquité tardive. Contre toute attente, la salle rit.

Ces blagues ne venaient pas d’un jeune auteur de stand-up, mais d’un recueil grec vieux d’environ 1 600 ans, le Filógelos. L’expérience, racontée par le média en ligne espagnol La Brújula Verde, interroge : à quel point notre humour est-il vraiment différent de celui des citoyens de l’Empire romain tardif ?

Un comique britannique face au plus vieux recueil de blagues du monde

En 2008, le comique britannique Jim Bowen monte sur scène pour essayer du « nouveau » matériel. Sauf que son texte n’a rien de neuf : il est tiré du Filógelos, un livre grec de l’Antiquité tardive considéré comme la plus ancienne collection de blagues conservée.

Devant un public contemporain, Bowen lit une sélection de blagues vieilles d’au moins seize siècles. La salle rit, non pas de la vétusté du texte, mais du comique lui-même.

Le Filógelos, dont le titre signifie « l’ami du rire », rassemble 264 ou 265 blagues en grec ancien, selon la manière de compter variantes et répétitions. Elles sont classées par types de personnages : érudit distrait, charlatan, misanthrope, bon mot d’un commentateur, médecins et patients, maîtres et élèves, maris et femmes.

On y trouve aussi des blagues « ethniques », visant surtout les habitants d’Abdera, Sidon ou Cime, trois villes devenues, dans la tradition comique grecque, synonymes de sottise, comme d’autres cultures ont pu stigmatiser leurs propres régions « stupides » à travers le folklore humoristique.

Le Filógelos, un best-of des obsessions comiques de l’Antiquité tardive

L’érudit distrait, le scholastikos, domine très largement le recueil. Il apparaît dans plus d’une centaine de blagues. C’est un intellectuel cultivé, mais incapable de résoudre le moindre problème pratique, incarnation d’une contradiction très moderne : beaucoup de savoir, peu de sens concret.

Les chercheurs qui se sont penchés sur l’ouvrage y voient un véritable catalogue des obsessions comiques du monde méditerranéen tardoromain : pédanterie inutile, avarice, médecins incompétents, épouses jugées envahissantes, lâches, ivrognes.

  • Le lâche qui, interrogé sur les navires les plus sûrs – longs ou ronds – répond : « Ceux qui sont échoués sur la terre ferme. »
  • Le propriétaire jaloux qui, voyant la réussite de ses locataires, préfère les expulser plutôt que supporter leur prospérité.
  • Le médecin glouton qui, trouvant un pain troué, le bourre de bandages comme s’il soignait une blessure plutôt que d’avoir simplement faim.

Certains traits font immédiatement écho à la comédie actuelle. Un des gags les plus célèbres montre un barbier particulièrement bavard demandant à son client comment il souhaite qu’on lui coupe les cheveux. Réponse, en un mot : « En silence. » Un comique comme Jimmy Carr a d’ailleurs reconnu que plusieurs de ces blagues lui paraissaient « étonnamment proches » de celles que l’on entend aujourd’hui sur n’importe quelle scène.

Un ancêtre antique du sketch du « perroquet mort » des Monty Python

Parmi les blagues les plus commentées, un texte sur un homme qui achète un esclave et découvre que celui-ci est mort rappelle de façon troublante le célèbre sketch du « perroquet mort » des Monty Python.

Dans le Filógelos, un homme se plaint au vendeur que l’esclave récemment acheté est décédé. Le vendeur jure aux dieux que, tant qu’il l’a eu chez lui, il n’a « jamais fait une chose pareille ».

La structure est quasiment celle du sketch imaginé par John Cleese et Graham Chapman pour la télévision britannique en 1969 : un client furieux réclame parce qu’on lui a vendu un produit mort, tandis que le vendeur refuse obstinément d’admettre l’évidence en multipliant les excuses absurdes.

Lorsque l’éditeur de la traduction de William Berg met ce parallèle en avant en 2008, l’information circule largement, de la BBC à Reuters. Plusieurs antiquisants nuancent cependant : il ne s’agit pas de la même blague, mais de la même mécanique comique, réapparue des siècles plus tard avec un animal de compagnie au lieu d’un esclave.

Un livre né dans l’Empire romain tardif, transmis par les Byzantins

Le Filógelos n’est pas le premier livre de blagues de l’histoire, mais le plus ancien qui nous soit parvenu. L’écrivain Athénée de Naucratis raconte que Philippe II de Macédoine avait payé un club mondain d’Athènes pour qu’on consigne par écrit les blagues qui y circulaient, ce qui place la tradition des recueils d’histoires drôles au moins au IVe siècle av. J.-C.

Des comédies de Plaute, au IIe siècle av. J.-C., évoquent déjà des livres de blagues aujourd’hui perdus. De ces recueils antérieurs, il ne reste pas une ligne. Le Filógelos est le seul à avoir traversé les siècles grâce à quelques manuscrits médiévaux byzantins.

Sa datation reste discutée. Un indice interne est sûr : la blague numéro 62 mentionne les Jeux séculaires célébrés par l’empereur Philippe l’Arabe en 248 apr. J.-C., pour les mille ans de la fondation de Rome. Le texte, ou du moins cette blague, ne peut donc être antérieur à cette date.

Le philologue William Berg, qui publie une traduction en anglais en 2008, estime que la langue grecque employée trahit une rédaction du IVe siècle apr. J.-C. Le recueil se situerait donc à la toute fin de l’Empire romain, dans un espace méditerranéen où le grec restait la langue de la culture et du « bon » humour.

Les manuscrits attribuent traditionnellement l’ouvrage à deux noms, Hiéroclès et Philagrios, mais l’on ne sait presque rien d’eux. La grande encyclopédie byzantine Suda propose même une autre hypothèse, évoquant un certain Philistion de Nicée, comédien du Ve siècle av. J.-C. La plupart des spécialistes jugent cette datation trop ancienne et pensent que les compilateurs tardifs ont surtout rassemblé des blagues orales déjà bien connues.

Quand un jeu de mots antique devient incompréhensible pendant des siècles

Le contenu du Filógelos n’est pas un traité sur le rire : c’est une suite brute de blagues, presque sans narration. Or, nombre d’entre elles reposent sur des jeux de mots ou des références qui se sont estompés avec le temps.

Le gag qui ouvre la collection, longtemps jugé absurde, n’a retrouvé sa logique qu’en 2013, grâce au travail d’une chercheuse en études classiques.

Cette première blague raconte qu’un érudit commande une lampe à un orfèvre. Quand l’artisan lui demande la taille souhaitée, il répond : « Assez grande pour huit personnes. » Pendant des siècles, on y a vu, dans la lignée d’un humaniste de la Renaissance, la simple confusion d’un imbécile prenant une lampe pour un grand plat de service.

La professeure Egizia Maria Felice, de l’université de Reading, a proposé une autre lecture. En grec ancien, le mot lychnos désigne à la fois une lampe et… un certain type de poisson comestible, comme le rapporte le géographe Strabon. L’érudit confondrait donc la boutique du bijoutier avec celle d’un poissonnier, et commanderait un poisson pour huit convives en parlant comme s’il demandait une lampe.

Une fois ce double sens restauré, le gag retrouve sa cohérence : on n’est plus face à un non-sens, mais à un jeu de mots construit sur une ambiguïté lexicale, exactement comme dans de nombreux sketchs modernes.

D’autres blagues exigent des connaissances très précises. Le numéro 4 joue sur une expression signifiant qu’un cheval « a perdu ses dents », métaphore pour dire qu’il est adulte. Une évidence pour un lecteur antique, une énigme pour le lecteur moderne qui doit se contenter d’une note de bas de page.

Quand l’humour vieillit bien… ou mal

Certaines blagues du Filógelos demeurent parfaitement lisibles aujourd’hui, sans explication. L’érudit qui se place devant un miroir les yeux fermés pour vérifier s’il a bonne mine en dormant illustre une forme de narcissisme décalé, très actuel. Le client qui réclame un silence total chez le coiffeur pourrait figurer tel quel dans un sketch contemporain.

D’autres, en revanche, paraissent déroutantes, voire plates, sans la clé linguistique ou culturelle qui les sous-tend. Le temps ne détruit pas seulement les manuscrits : il brouille les références, change les connotations, modifie les évidences partagées.

C’est précisément ce que montre le travail de Maria Felice sur le premier gag : ce n’est pas le rire qui s’est perdu, mais le code linguistique qui le rendait possible. Une fois ce code reconstitué, l’humour fonctionne à nouveau, même seize siècles plus tard.

Comment la France regarde l’humour antique et ses héritiers modernes

En France, le Filógelos reste un objet de niche, principalement étudié en université dans les cursus de lettres classiques. Il n’a pas la notoriété qu’il a acquise dans le monde anglophone depuis les traductions de Barry Baldwin (1983) puis de William Berg.

La démarche de Jim Bowen, consistant à tester des blagues antiques sur scène, pourrait toutefois parler à un public français habitué aux one-man-shows. On peut la rapprocher, sans les confondre, du travail de certains humoristes qui réinterprètent des textes anciens, comme des fables ou des contes, pour les confronter au regard contemporain.

En France, la recherche sur l’humour antique se croise avec plusieurs domaines : philologie, histoire culturelle, sociologie du rire. Les questions posées sont proches de celles discutées autour du Filógelos :

  • Existe-t-il des « structures » comiques intemporelles, comme le quiproquo, l’inversion des rôles, la mauvaise foi assumée ?
  • Quelles blagues deviennent illisibles quand le contexte social, politique ou religieux disparaît ?
  • Comment traduire un jeu de mots grec ou latin sans perdre le rire en route ?

Les débats sur la transposition des jeux de mots sont au cœur du travail des traducteurs de comédies antiques jouées sur des scènes françaises. Ils rencontrent des difficultés similaires à celles soulevées par le Filógelos : faut-il expliquer, adapter, remplacer, ou accepter que certaines blagues ne « passent » plus ?

Ce que ce vieux livre dit de notre façon de rire aujourd’hui

L’intérêt pour le Filógelos ne se limite pas à l’anecdote du perroquet des Monty Python. Aux États-Unis, le National Museum of Language consacre une exposition virtuelle à ce recueil, avec des dessins inspirés de ses blagues et les traductions modernes associées.

Pour les chercheurs, la réception actuelle du Filógelos sert de test : notre rire ressemble-t-il à celui des habitants de l’Empire romain, ou projetons-nous sur eux nos codes comiques d’aujourd’hui ?

Deux lectures s’affrontent. Pour certains, voir une salle de pub britannique rire à des blagues du IVe siècle montre que les mécanismes fondamentaux de l’humour – renversement, répétition absurde, mauvaise foi du vendeur, vanité de l’érudit – ont peu changé.

D’autres y voient plutôt la preuve que la comédie moderne a beaucoup emprunté, consciemment ou non, à des schémas déjà rodés dans l’Antiquité. Autrement dit, si ces blagues nous font encore sourire, c’est peut-être parce que notre humour a été construit, sur des siècles, à partir des mêmes briques de base.

Pour un lecteur français, le Filógelos offre un double intérêt. C’est d’abord un document historique précieux sur la vie quotidienne et les préjugés d’une société disparue : on y lit ce qui faisait rire sur les médecins, les femmes, les étrangers, les intellectuels. C’est aussi un miroir : lorsque nous rions d’un barbier trop bavard ou d’un vendeur de mauvais aloi, nous rions avec – et parfois comme – des gens qui vivaient sous l’Empire romain, bien avant les salles de stand-up et les plateaux télé.

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