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Lutte contre le réchauffement climatique : ce bénéfice inattendu pour les récoltes mondiales n’a rien à voir avec la température

Une étude internationale montre que la lutte contre le réchauffement pourrait, malgré des risques accrus de faim, améliorer les récoltes dans plusieurs régions du monde, notamment en Inde et en Afrique.

En s’intéressant au lien entre pollution atmosphérique, politiques climatiques et rendements agricoles, une équipe de chercheurs met en lumière un effet collatéral inattendu des stratégies de décarbonation. Comme le détaille le site spécialisé AirQualityNews, la baisse d’un polluant bien précis, l’ozone au sol, pourrait alléger partiellement la pression sur la sécurité alimentaire mondiale à l’horizon 2050.

Décarboner l’économie, un risque réel pour la sécurité alimentaire

Les travaux cités par AirQualityNews partent d’un constat dérangeant pour les défenseurs du climat. Les scénarios compatibles avec une hausse limitée à 1,5 °C reposent sur deux leviers majeurs : un recours massif aux bioénergies et un reboisement à grande échelle. Dans les modèles étudiés, ces choix entrent frontalement en concurrence avec les surfaces agricoles destinées aux cultures vivrières.

Une partie des terres actuellement consacrées aux céréales, aux oléagineux ou aux cultures fourragères se verrait convertie en plantations énergétiques ou en forêts gérées pour stocker du carbone. Moins de terres disponibles signifie moins de production alimentaire potentielle, à rendements inchangés.

La mise en place de taxes carbone ajoute un second facteur de tension. En renchérissant l’énergie et certains intrants, elle augmente :

  • le coût des engrais azotés, très consommateurs d’énergie fossile ;
  • le coût du transport des marchandises agricoles ;
  • le coût de la transformation et du stockage des denrées.

Au final, les prix alimentaires montent et la quantité de calories réellement accessibles diminue, surtout dans les pays à faibles revenus où les ménages consacrent déjà une large part de leur budget à se nourrir.

Les politiques d’atténuation compatibles avec 1,5 °C pourraient placer 56 millions de personnes supplémentaires en situation de risque de faim d’ici 2050, soit une hausse de 17 % par rapport à un scénario de référence.

Ces résultats proviennent d’une analyse publiée dans la revue scientifique Nature Food. Les auteurs ont mobilisé six modèles agroéconomiques globaux, une approche dite « multi-modèles » qui permet de confronter plusieurs hypothèses et méthodes au lieu de s’appuyer sur un seul outil de simulation.

Un progrès mondial freiné par les politiques climatiques

Le scénario de référence retenu par les chercheurs ne suppose pas l’absence d’actions climatiques, mais repose sur une trajectoire socioéconomique jugée modérée. Dans ce cadre, l’augmentation de la richesse mondiale, les progrès techniques et les gains de productivité agricole réduiraient fortement la faim.

D’ici 2050, le nombre de personnes exposées à la faim passerait ainsi d’environ 720 millions actuellement à 330 millions. Les politiques climatiques les plus ambitieuses viendraient freiner ce mouvement, en réduisant l’amélioration attendue plutôt qu’en aggravant directement la situation par rapport à aujourd’hui.

Cette nuance compte pour l’interprétation des chiffres : il s’agit d’un progrès moins rapide qu’espéré, pas d’un effondrement soudain. Reste que, pour des dizaines de millions de personnes, la différence se traduit très concrètement par un accès insuffisant à la nourriture.

Quand moins d’ozone au sol redonne de l’air aux cultures

L’étude apporte néanmoins un élément nouveau, resté jusqu’ici largement sous-estimé dans les travaux sur le climat et l’alimentation : le rôle de l’ozone troposphérique, cet ozone qui se forme près du sol, par opposition à la couche protectrice située dans la haute atmosphère.

Ce gaz irritant agit comme un véritable poison pour les plantes. En pénétrant par les stomates, les minuscules pores des feuilles, il déclenche une cascade de réactions chimiques qui entraîne :

  • une dégradation des tissus végétaux ;
  • un détournement de l’énergie vers la réparation des dégâts ;
  • une baisse de la croissance et de la production de graines.

Les grandes céréales de base – blé, riz, maïs – se montrent particulièrement sensibles à ces concentrations d’ozone au sol. Or, les politiques climatiques ambitieuses ciblent aussi les gaz qui favorisent la formation de cet ozone, en particulier le méthane et les oxydes d’azote émis par l’industrie, les transports et certaines pratiques agricoles.

En réduisant les gaz à effet de serre, on diminue également les précurseurs de l’ozone au sol, ce qui permet aux cultures de « mieux respirer » et d’augmenter leurs rendements.

Les simulations montrent que cette baisse de l’ozone entraîne une hausse mesurable des rendements agricoles, une décrue relative des prix alimentaires et une disponibilité accrue de nourriture à l’échelle mondiale. Ce mécanisme vient partiellement compenser les effets négatifs associés à la concurrence sur les terres et à la hausse des coûts de production.

Un allègement partiel du risque de faim

En termes d’impact sur la sécurité alimentaire, les chiffres avancés par l’étude sont significatifs. La réduction de l’ozone au sol permettrait d’éviter qu’environ 8,4 millions de personnes supplémentaires basculent dans le risque de faim d’ici 2050.

Rapporté au surplus de faim induit par les politiques climatiques (56 millions de personnes supplémentaires), ce bénéfice annule près de 15 % des effets négatifs. Sans ce « bonus ozone », le bilan global des scénarios d’atténuation serait encore plus défavorable pour les populations les plus vulnérables.

Les travaux cités par AirQualityNews soulignent que les études antérieures, en ne prenant pas en compte ce mécanisme, avaient tendance à surestimer l’impact négatif des politiques climatiques sur l’alimentation mondiale. L’intégration de l’ozone dans les modèles affine donc le diagnostic, sans le renverser totalement.

Inde et Afrique subsaharienne, grandes gagnantes de la baisse de l’ozone

Les bénéfices de cette baisse de la pollution ne se répartissent pas de manière uniforme. L’étude montre que deux régions concentrent à elles seules plus de la moitié du gain attendu : l’Afrique subsaharienne et l’Inde représentent environ 56 % de la réduction du risque de faim liée à l’amélioration des rendements agricoles.

Ces zones figurent déjà parmi les plus touchées par la sous-alimentation. Une légère amélioration de la productivité y a donc des effets particulièrement sensibles sur le nombre de personnes en situation de pénurie.

Région Part des bénéfices liés à la baisse de l’ozone Part de l’impact négatif des politiques climatiques compensée
Inde Importante Environ 39 %, surtout grâce au blé
Afrique subsaharienne Importante Environ 8 %, cultures moins sensibles

En Inde, l’effet se révèle particulièrement marqué. La baisse de l’ozone y compense près de 39 % de l’impact négatif des politiques climatiques sur l’alimentation, principalement parce que les rendements du blé, très sensible à ce polluant, augmentent fortement.

En Afrique subsaharienne, l’effet compensateur existe mais reste plus limité, autour de 8 %. Les cultures dominantes, comme le maïs ou le soja, réagissent moins fortement à la diminution de l’ozone troposphérique. Le potentiel de gain se révèle donc moindre, même si chaque point de productivité supplémentaire compte dans une région où l’insécurité alimentaire reste très élevée.

Même en tenant compte des bénéfices liés à l’ozone, la majorité des modèles conclut que les politiques climatiques ambitieuses augmentent encore le risque de faim à l’horizon 2050.

Pourquoi ce bénéfice ne suffit pas à sécuriser l’assiette mondiale

Les auteurs de l’étude insistent sur un point central : la baisse de l’ozone représente un levier positif, mais elle ne transforme pas la lutte contre le réchauffement en garantie automatique de sécurité alimentaire. Dans la plupart des scénarios testés, l’atténuation seule laisse le risque de faim plus élevé que dans le scénario de référence.

Ils plaident donc pour que la question alimentaire soit intégrée dès la conception des stratégies climatiques, et non traitée à part. Plusieurs axes d’action sont mis en avant :

  • améliorer la productivité agricole, notamment dans les pays à faibles rendements actuels ;
  • mieux répartir l’usage des terres entre forêts, bioénergies et cultures alimentaires ;
  • réduire le gaspillage alimentaire tout au long de la chaîne, de la production à la consommation.

Cette approche demande de déplacer légèrement le centre de gravité des politiques publiques : ne plus uniquement compter les tonnes de CO₂ évitées, mais aussi prendre en compte les assiettes qui se remplissent ou se vident en fonction des choix retenus.

Ce que cela signifie pour la France et l’Europe

Pour un lecteur français, ces résultats restent lointains, mais ils dessinent aussi certains enjeux nationaux et européens. La France et l’Union européenne se sont dotées de stratégies climatiques ambitieuses, avec des objectifs de neutralité carbone et des politiques de réduction des émissions agricoles et industrielles.

En France, les plans de qualité de l’air et les réglementations sur les émissions industrielles et routières contribuent déjà à faire reculer les précurseurs de l’ozone, comme les oxydes d’azote. Une baisse durable de l’ozone troposphérique pourrait, à terme, bénéficier aux grandes cultures métropolitaines, en particulier les céréales.

Ces gains de rendements potentiels ne doivent toutefois pas masquer d’autres risques, bien documentés : stress hydrique plus fréquent, épisodes de chaleur extrême, apparition ou extension de ravageurs et de maladies des plantes. La productivité agricole française dépendra de l’équilibre entre ces différents facteurs.

Les politiques européennes devront donc, elles aussi, arbitrer entre surfaces dédiées à la séquestration du carbone, production de bioénergies et maintien d’une production alimentaire suffisante. La politique agricole commune joue déjà un rôle central dans ces choix, même si les chiffres exacts d’impact à long terme restent encore difficiles à établir avec précision.

Ozone troposphérique : un polluant discret mais décisif

L’ozone troposphérique se forme à partir de polluants précurseurs – notamment les oxydes d’azote et certains composés organiques volatils – sous l’effet du rayonnement solaire. Contrairement à la couche d’ozone stratosphérique, qui protège la Terre des rayons ultraviolets, cet ozone de basse altitude nuit à la santé humaine et végétale.

Pour les humains, il favorise les irritations respiratoires, l’asthme et certaines pathologies cardiovasculaires. Pour les végétaux, il réduit l’efficacité de la photosynthèse et fragilise les cultures face aux autres stress, comme la sécheresse ou les attaques de ravageurs.

Réduire les émissions de méthane et d’oxydes d’azote s’inscrit donc dans une approche dite de « cobénéfices » : une même politique de réduction des émissions sert à la fois les objectifs climatiques, la qualité de l’air et, indirectement, la sécurité alimentaire.

Vers des stratégies plus fines pour le climat et l’alimentation

L’étude mise en avant par AirQualityNews illustre la complexité des liens entre climat, pollution atmosphérique et agriculture. Un même ensemble de politiques peut, selon les mécanismes pris en compte, apparaître tantôt comme une menace, tantôt comme une opportunité partielle pour la sécurité alimentaire.

Ce type de travaux plaide pour des stratégies plus fines, capables de privilégier les mesures climatiques qui offrent des bénéfices multiples, comme la réduction du méthane ou des oxydes d’azote, et d’accompagner les mesures plus risquées pour l’alimentation par des politiques agricoles volontaristes.

Pour les pays les plus vulnérables, en particulier en Afrique subsaharienne et en Inde, l’enjeu consistera aussi à renforcer les systèmes de production afin qu’ils profitent pleinement des éventuels gains de rendements liés à la baisse de l’ozone, tout en s’adaptant aux autres chocs climatiques déjà à l’œuvre.

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